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lundi 30 mai 2016

L’alignement par «la moyenne»

Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.fr

Alain Deneault, qui enseigne la pensée critique en science politique à l'Université de Montréal, est l’auteur d’un ouvrage (paru l’an dernier chez l’éditeur Lux) consacré à la «médiocratie» (c’est son titre) qui a fait grand bruit(*). La thèse qu’il développe est simple : «En politique comme dans les entreprises, les médiocres ont pris le pouvoir.»
L’auteur se propose de percer les mystères de la médiocratie, une expression qui désigne à ses yeux «le stade moyen en acte plus que la moyenne (…) hissé au rang d’autorité». Historiquement, elle est la conséquence de la division et
l’industrialisation du travail – manuel comme intellectuel. C’est l’aboutissement d’une longue lignée intellectuelle inaugurée par la division du travail comme facteur de productivité, chère à Adam Smith, et relayée par «les économies d’échelle» d’Alfred Marschall.
Etudiant les implications de cette machine infernale de nivellement «par la moyenne», Laurence Johnston Peter – connu du grand public pour son livre le Principe de Peter –et Raymond Hull développeront une thèse d’une netteté implacable dans les années d’après-guerre : les processus systémiques encouragent l’ascension aux postes de pouvoir des acteurs moyennement compétents, écartant à leurs marges les «super-compétents» tout comme les parfaits incompétents.
Cet extrait emprunté à Laurence Johnston Peter résume parfaitement sa pensée : «Dans une hiérarchie, chaque employé tend à s'élever à son niveau d'incompétence [...] avec le temps, chaque poste tend à être occupé par un employé incapable de s'acquitter de ses fonctions [...] Le travail est accompli par les employés qui n'ont pas encore atteint leur niveau d'incompétence.»
Il s’ensuit, selon Alain Deneault, un «perfectionnement de chaque tâche utile à un tout qui échappe à tous» et qui contribue à rendre «experts des sans-dessein pérorant en flux tendus sur des tronçons de vérité».
«Karl Marx l’avait relevé dès 1849 : le capital, en réduisant le travail à une force, puis à une unité de mesure abstraite, et enfin à son coût (le salaire correspondant à ce qu’il en faut pour que l’ouvrier régénère sa force), a rendu les travailleurs insensibles à la chose même du travail. Progressivement, ce sont les métiers qui se perdent.»
Plus tard, en 1857, Marx écrivit dans son Introduction générale à la critique de l’économie politique, que «l’indifférence à l’égard du travail particulier correspond à une forme de société dans laquelle les individus passent avec facilité d’un travail à un autre, et dans laquelle le genre déterminé du travail leur paraît fortuit et par conséquent indifférent. Les moyens d’arriver à ses fins deviennent, dans un tel régime, uniformes. Le travail est alors devenu, non seulement en tant que catégorie, mais dans sa réalité même, un moyen de produire la richesse en général». Ce «moyen» que s’est donné le capital pour croître, c’est ce travail dévitalisé qui passe également aux yeux du travailleur pour un « unique moyen de subsistance ». Patrons et travailleurs s’entendent au moins là-dessus : le métier est devenu un emploi et lui-même passe unanimement pour «moyen».
Or, cela ne va pas sans incidences idéologiques, politiques ou morales : «Le moyen renvoie étymologiquement au milieu, notamment celui de la profession comme lieu du compromis, voire de la compromission, où nulle œuvre n’advient.»
La propension des médiocres à dominer inquiète : «Le pouvoir, ils le conquièrent progressivement et presque à leur insu. À force de chapeautage, de passe-droits, de complaisance et de collusion, ils coiffent les institutions.»
La fin de la compétition Est-Ouest semble avoir forcé le trait et poussé le capitalisme à la paresse et au nivellement par le bas. Faute de rivalité, il se complait dans ses fondamentaux que sont les injustices, les salaires de misère, le chômage, les inégalités, etc.
Le processus résulte d’une sorte de révolution silencieuse : «Il n’y a eu aucune prise de la Bastille, rien de comparable à l’incendie du Reichstag, et l’Aurore n’a encore tiré aucun coup de feu. Pourtant, l’assaut a bel et bien été lancé et couronné de succès : les médiocres ont pris le pouvoir.»
A quoi tient cette nouvelle réalité ? A certains automatismes résumés à de fâcheux automatismes : «Il faut pouvoir faire fonctionner le logiciel, remplir un formulaire sans rechigner, reprendre naturellement à son compte l’expression “hauts standards de qualité en gouvernance de sociétés dans le respect des valeurs d’excellence” et dire bonjour opportunément aux bonnes personnes. Mais, surtout, sans plus.»
Edward Saïd assimile le phénomène à ce qu’il appelle, «le professionnalisme» requis pour une course effrénée au profit : «La professionnalisation se présente socialement à la manière d’un contrat tacite entre, d’une part, les différents producteurs de savoirs et de discours, et, d’autre part, les détenteurs de capitaux. Les premiers fournissent et formatent sans aucun engagement spirituel les données pratiques ou théoriques dont les seconds ont besoin pour se légitimer.»
Saïd reconnaît conséquemment chez l’expert les traits distinctifs des médiocres : «faire “comme il faut” selon les règles d’un comportement correct – sans remous ni scandale, dans le cadre des limites admises, en se rendant “vendable” et par-dessus tout présentable, apolitique, inexposé et “objectif”».
«La médiocratie nous incite de toute part à sommeiller dans la pensée, à considérer comme inévitable ce qui se révèle inacceptable et comme nécessaire ce qui est révoltant. Elle nous idiotifie.»
Einstein recommandait de «faire toute chose aussi simple que possible, mais pas trop simple.» Le problème avec l'économie, c’est qu'elle a rendu les choses trop simples et forcé le trait au point de faire du simplisme une vérité divine.
A. B. IN LSA

(*) Alain Deneault, La Médiocratie, Montréal, Lux éditeur. 20 octobre 2015, 224 pages.