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lundi 6 juin 2016

L’Amérique et la stagnation autoritaire arabe

Par Ammar Belhimer
La doctrine Obama du «leading from behind», théorisée à partir d’un célèbre discours à West Point et médiatisée en 2011, plaide pour une formule plus soft de sous-traitance à distance pouvant être traduite par «diriger depuis l’arrière», à distance, sans s’exposer, notamment pour s’épargner d’éventuelles pertes humaines.
Cette formule est loin d’être consensuelle s’agissant du monde arabe. Ray Takeyh, spécialiste du Moyen-Orient au Conseil des relations étrangères, explique ouvertement pourquoi les Etats-Unis le regretteront s’ils abandonnent le Moyen-Orient(*).


L’auteur observe que la campagne présidentielle en cours a produit «un nouveau consensus bipartisan qui abjure l'implication américaine dans le monde arabe». Ainsi, est-il reproché à Donald Trump de «fustiger la guerre en Irak comme un crime, de dénoncer les alliances traditionnelles de l'Amérique» et, carrément, de «prodiguer des éloges sur des dictateurs comme Muammar Al-Kadhafi».
La guerre en Irak hante également le Parti démocrate, Bernie Sanders voyant dans le soutien d’Hillary Clinton à la guerre la preuve de son échec à la tête du Département d’Etat. Dans le sillage de cette critique, l’auteur de l’étude décèle au sein du Parti démocrate une «empreinte anti-interventionniste poussant à la collaboration avec la Russie et l'Iran au détriment des alliés de l'Amérique».
Ray Takeyh n’hésite pas à franchir le pas pour dénoncer un tournant dans la politique extérieure états-unienne, en rupture avec le vieux consensus postérieur à la guerre froide qui a survécu à la guerre du Viêtnam et qui est construit sur les sacro-saints objectifs «de préservation de l'accès au pétrole de la région, de sécurité d'Israël et de containment des ambitions soviétiques.»
Le consensus interne s’est fissuré avec la guerre en Irak, avec comme ultime parade à «ses conséquences tumultueuses (…) et la tentative coûteuse de l'Amérique d’implanter un régime démocratique en Irak».
Depuis, Obama a opté pour «un retrait rapide irresponsable de l'Irak» et des lignes rouges en Syrie. Telle est, pour Ray Takeyh, l’issue d’une campagne qui a révélé un public non seulement méfiant des élites et de leurs institutions, mais également habité par le doute que «les États-Unis devraient supporter plus de charges au Moyen-Orient».
Cette «indifférence américaine» serait inopportune car elle intervient à un moment où le système des Etats-nations arabes est « complètement effondré » et où des gendarmes traditionnels, comme l'Égypte et l'Arabie Saoudite, croulent, « sous le poids de la stagnation autoritaire».
L’arbitrage requis des Etats-Unis, en remplacement de celui de la Grande-Bretagne, est perçu comme «une source de stabilité dans la région», un garant de «l'ordre arabe conservateur».
Au final, si dorénavant aucun Président américain ne pourra plus jamais quitter le Moyen-Orient, le temps où Washington était désireux d'atténuer les conflits est révolu.
Ray Takeyh omet de dire que dans l’OTAN, aux côtés de la Mission officielle israélienne, se trouvent déjà en parfaite harmonie celles du royaume de Jordanie, des émirats du Qatar et du Koweït, des «partenaires très actifs», comme le rappelait récemment le quotidien italien Il Manifesto : «La Jordanie héberge des bases secrètes de la CIA dans lesquelles — documentent le New York Times et Der Spiegel — ont été entraînés des militants islamistes d’Al Qaïda et de l’Isis (Etat islamique) pour la guerre secrète en Syrie et en Irak. Le Qatar a participé à la guerre Otan contre la Libye, en infiltrant en 2011 environ 5 mille commandos sur son territoire (comme l’a déclaré au Guardian le chef d’état-major qatari lui-même), puis à celle contre la Syrie : comme l’admet dans une interview au Financial Times l’ex-Premier ministre qatari, Hamad bin Jassim Al Thani, qui parle d’opérations qataries et saoudiennes d’«interférences» en Syrie, avec l’accord des Etats-Unis. Le Koweït, à travers l’«Accord sur le transit», permet à l’Otan de créer sa première escale aéroportuaire dans le Golfe, non seulement pour l’envoi de forces et matériels militaires en Afghanistan, mais aussi pour la «coopération pratique de l’Otan avec le Koweït et d’autres partenaires, comme l’Arabie Saoudite». Partenaires soutenus par les États-Unis dans la guerre qui massacre des civils au Yémen»(**).
Le déclin américain et sa version actuelle de guerre à distance n’a pour effet que de faire sous-traiter par des relais locaux, à leurs frais d’ailleurs, la défense des intérêts américains.
A. B. IN LSA

(*) Ray Kakeyh, America Will Regret Abandoning the Middle East, Council on Foreign Relations, 3 mai 2016, http/:www.cfr.org
(**) Manlio Dinucci, Israël et émirs dans l’Otan, II Manifesto, mardi 10 mai 2016, traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio