APS - ALGÉRIE

lundi 25 juillet 2016

A propos de l’attentat de Nice

Abdel Bari Atwan, rédacteur en chef de Raï al-Yaoum

Abdel Bari Atwan
L’État islamique (EI), ou Daesh, a revendiqué la responsabilité de l’attaque terroriste de jeudi dans la ville française de Nice.
Mohammad Lahouaiej Bouhel a conduit son camion de 19 tonnes dans une grande foule de gens de toutes les nationalités, alors qu’ils regardaient un feu d’artifice pour célébrer la Journée de la prise de la Bastille. Il a tué 84 personnes, dont dix étaient des enfants.

Une agence de News liée au groupe, l’Agence AMAQ, a tweeté : « Il a mené l’attaque en réponse aux appels à s’attaquer aux citoyens de la coalition qui se bat contre l’État islamique. »
Bien qu’il soit possible que Bouhel soit devenu fou et ait agi en toute indépendance - l’État islamique émettant une revendication mais de façon opportuniste - l’attaque ressemble à d’autres attaques et fait suite à un « appel » des dirigeants de l’EI, et avant eux d’al-Qaïda, à utiliser des véhicules comme armes, en l’absence d’explosifs.
Il est probable alors que Bouhel ait agi en « loup solitaire », « inspiré » par les discours de l’EI qui sont accessibles en ligne. On soupçonne qu’il avait au moins un complice.
Ce qui doit le plus inquiéter les autorités occidentales, c’est que Bouhel n’avait pas d’antécédents suggérant qu’il était un extrémiste ou avait été récemment radicalisé. Il était connu de la police pour de la petite criminalité et de la violence.
L’aile droite revient en force en Europe et aux États-Unis ; des attaques telles que celle de vendredi font le jeu des islamophobes. Même avant que l’Ei n’en revendique la responsabilité, François Hollande déclarait que c’était le produit de l’extrémisme islamique. La majorité des dix millions de musulmans d’Europe sont pacifiques, des citoyens respectueux de la loi, et pourtant ils se sentent de plus en plus dans une atmosphère de suspicion et ont peur pour leur propre sécurité et celle de leurs familles.
L’EI utilise l’islamophobie de façon délibérée pour provoquer encore plus de fractures dans les sociétés occidentales, en voulant pousser celles-ci dans le chaos qui engloutit aujourd’hui une grande partie du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. C’est une terrible ironie que ceux qui incitent à la haine contre les musulmans « roulent » en fait pour le compte de l’EI.
Nous ne nions pas qu’il y ait des élément radicaux qui ont salué les atrocités de vendredi, et certains ont même prêté allégeance ou manifestés leur sympathie à l’EI.
Néanmoins, les profils des personnes comme Bouhel ou la cellule qui a réalisé les attaques à la bombe à Bruxelles en mars dernier, suggèrent que souvent les auteurs souffrent de problèmes psychologiques et sociaux. Beaucoup d’entre eux ont des antécédents criminels et proviennent de zones défavorisées à la périphérie des grandes villes où ils vivent une vie en marge, brutale et injuste. La rage qui en résulte peut, dans certains cas - peut-on supposer - être couplée à des problèmes psychologiques qui ont échappé au diagnostic et au traitement.
Ces jeunes, aux prises avec des questions tenant à l’identité politique et religieuse et face à la schizophrénie culturelle, sont des proies faciles pour les recruteurs en ligne sur Facebook, Twitter etc... qui les poussent à « se repentir » et à expier leur passé non-islamique par la réalisation de ces actes terroristes.
En plus des plates-formes en ligne, beaucoup de radicalisation se produit dans les prisons où les extrémistes convertissent les criminels avec un fond musulman en jouant sur leur besoin d’appartenir à un groupe fort, violent, la plupart du temps pour des raisons de protection, mais aussi pour des raisons sociales et identitaires.
Dans le langage des extrémistes, l’Occident est dépeint comme « les croisés » qui doivent être abattus.
Le Moyen-Orient est actuellement engagé dans le chaos et la guerre. L’Occident ne peut pas échapper à sa responsabilité en termes de politique ou de puissance mortelle et destructive des armes et des bombes qu’il utilise contre les musulmans sur leurs propres terres.
La raison d’être des groupes comme l’EI, est que cette asymétrie dans les forces soit compensée par la tactique asymétrique des attentats inattendus sur des cibles occidentales.
Les politiques et les interventions occidentales ont directement ou indirectement conduit à cinq États en faillite dans la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord), ainsi qu’à des divisions sectaires et ethniques. Ces guerres sont destinées à démembrer les États et les sociétés afin d’éviter la construction d’une identité arabe forte et disposant d’une puissance militaire.
Il est facile d’avancer l’idée de « terrorisme islamique », mais qui ose parler de l’historique de ce terrorisme ? Dire simplement que ceci est la réalisation d’un terroriste islamique, comme Hollande l’a fait ce vendredi, revient à prendre un analgésique sans s’interroger sur la cause de la douleur.
L’Occident continue à sous-estimer l’EI et à considérer qu’il peut être bombardé et attaqué en toute impunité. C’est plus un État idéologique que physique, voué à la destruction, alimenté par une haine implacable et une volonté de vengeance.
L’EI cherche à dévaster la sécurité occidentale, la cohésion sociale et l’économie en créant des ravages meurtriers comme il l’a, apparemment, fait cette semaine à Nice.
L’État islamique est sous la pression des avions et armes de l’Occident dans son fief en Syrie, en Irak et en Libye. Ses dirigeants ont appelé à plusieurs reprises à des attaques contre des cibles occidentales et à venger la mort de civils musulmans et la perte de leurs territoires.
Nous ne sommes donc pas surpris qu’il y ait eu une série d’attaques aux États-Unis, en Europe et en Turquie et, malheureusement, nous pensons que ce n’est qu’un début car l’EI exporte maintenant sa terreur comme aucun autre groupe ne l’a jamais fait.

* Abdel Bari Atwan est le rédacteur en chef du journal numérique Rai Alyoum :. Il est l’auteur de L’histoire secrète d’al-Qaïda, de ses mémoires, A Country of Words, et d’Al-Qaida : la nouvelle génération.Vous pouvez le suivre sur Twitter : @abdelbariatwan

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