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mercredi 22 juin 2016

MALEK BENNABI : Le présent et l 'Histoire 03- STADE DE L'IDOLE



03- STADE DE L'IDOLE: 
Le Coran a nommé Djahilya, c'est-à-dire ''ignorance'', le paganisme qui a régné en Arabie, avant l'Islam.

Cependant, la Djahilya, n'était pas pauvre, en technique littéraire, les plus grands noms des lettres arabes sont de cette époque. Elle demeure quand même la Djahilya, l'ignorance par

Excellence, parce que le verbe arabe ne contenait que des mots étincelants, mais vides de tout germe créateur. Réciproquement, si le paganisme est une ignorance, l'ignorance est païenne : elle ne cultive pas des idées, mais des idoles, comme la Djahilya. Ce n'est pas pur hasard que les peuples primitifs ont été fétichistes.

De même, ce n'est pas le fait du hasard si le peuple algérien a édifié le panthéon de ses dieux marabouts. Car chaque fois que l'idée disparaît, l'idole règne de nouveau et réciproquement.

En Algérie, jusqu'en 1925, c'était l'idole qui régnait dans l'ombre des zaouïas où notre âme oisive allait quêter des barakas onéreuses et des talismans miraculeux.
Mais l'idée islahiste qui venait d'apparaître ébranla le vieux panthéon. Au grand émoi de nos tantes, les idoles s'écroulèrent, les feux des zerdas s’éteignirent ; la fièvre maraboutique tomba, libérant l'immense public des zaouïas qui, depuis quatre ou cinq siècles, dansait au rythme frénétique du bendir, en avalant des scorpions et autres couleuvres. Le paradis promis gratis par le Cheikh fit place à la notion, d'une valeur sociale incomparable, du paradis que l'on gagne à la sueur du front.
L'islah tient entre ses mains le sort de la renaissance algérienne, en mettant à son service les ressources de l'âme musulmane tirée de sa torpeur.
Triomphe de l'idée, qui connut son apothéose dans le congrès musulman en 1936. Etait-il définitif ? Il eût fallu pour cela que les Oulémas n'eussent pas un complexe d'infériorité vis-à-vis de leurs protecteurs, les intellectomanes politiciens.
Qu'ils ne fussent pas disposés à accepter le retour de l'esprit de zaouïa même déguisé sous l'étiquette politique avec des idoles parées de noms nouveaux.
Il eût fallu que l'amulette combattue ne fût pas réhabilitée sous le nom de bulletin de vote ; que le miracle des urnes n'abusât pas ceux qu'avaient abusés les faux miracles, que la zerda
maraboutique ne fût pas restaurée sous forme de zerda politique à laquelle l'Algérie sacrifie périodiquement, sous le nom d'élection.
Enfin il eût fallu, d'une manière générale, que notre engouement pour le merveilleux puéril qui a fait éclore les Mille et une Nuits, ce chef-d’œuvre de notre décadence, ne fût pas
entretenu dans notre climat moral et social, sous un nom ou sous un autre. C'est-à-dire qu'il eût fallu fermer à notre âme la porte à une nouvelle évasion dans la légende, la légende politique notamment, pour demeurer bien en face des réalités terrestres qui nous sollicitent à chaque instant avec toute notre lucidité et tous nos moyens matériels.
Pour tout cela, il eût fallu que I'lslah demeurât au-dessus du bourbier politique et de la mêlée électorale, au-dessus du tournoi des idoles.
Hélas, les Oulémas ont eu un réflexe malheureux en 1936, lorsqu'ils s'en allèrent, eux aussi, faire à Paris, procession derrière les hommes politiques.
Ils ont été gagnés par le vertige de la hauteur : ils sont tombés dans la rue, dans le bourbier ou leur blanche tunique a reçu, depuis, tant d'éclaboussures. Mais l'idée est descendue avec eux :
l'Islah traîna le pied dans le ruisseau où coulait le champagne des festins électoraux mêlés parfois au sang d'une victoire de ceux qui voulaient l'éclabousser de quelques gouttes de sang pur versé pour des causes impures. Sans doute, de toutes les fautes commises depuis 1925, celles des Oulémas est-elle la plus déplorable, tout en étant d'ailleurs la plus honorable, car leur souci de bien faire et leur désintéressement ne sont jamais démentis.
D'ailleurs, c'est l'étreinte administrative qui est la cause de leur pas funeste vers le miracle politique promis, alors, par le front populaire.
Cependant le miracle n'était-il pas plus haut ?
N'a-t-il pas sa source là où l'indique le Coran : dans l'âme elle-même ?
En 1936, il y avait dix ans que les Oulémas opéraient, en effet, la transformation de l'âme, condition essentielle de toute transformation sociale. L'administration n'est pas autre chose
qu'un organe social qui s'adapte comme tel à son milieu ... Si celui-ci est ''indigène.''
Dans un milieu colonisable, il n'est pas possible de voir autre chose qu'une administration colonialiste.
La colonisation n'est pas un caprice politique, quoiqu'elle puisse paraitre, cela c'est une fatalité de l'histoire. On ne cesse d'être colonisé qu'en cessant d'être colonisable, c'est une loi immuable.
Et ce grave problème ne peut pas se résoudre par de simples aphorismes, ni par des tirades plus ou moins grossières, mais par de profondes transformations de notre être: chacun devant être réadapté, peu à peu, à ses fonctions sociales et à sa dignité spirituelle.
Seulement alors, il ne sera plus ''l'indigène'' et ne sera plus colonisable, car ayant modifié en lui-même la cellule du milieu social il aura par là même agi sur l'organe administratif, en raison de la loi d'adaptation qui régit tout organe.
Toute la crise actuelle, en Algérie, vient de la méconnaissance ou de l'oubli de la loi fondamentale qui régit le phénomène politique, la loi de dépendance de l'organe administratif et du milieu social où chaque individu représente une cellule organique.
Dans son livre Le prix de la paix, l'éminent homme d'Etat Bewerbridge a rappelé cette loi fondamentale, en citant un passage de Burke disant qu'un Etat qui n'a pas le moyen
d'assurer des changements, n'a pas non plus les moyens de sa propre conservation.
Une politique qui ignore les lois fondamentales de la sociologie, considérée comme la biologie des organismes sociaux, n'est plus qu'un sentimentalisme verbeux, un jeu de
mots, un tam-tam démagogique.
Qui n'a pas compris cela, n'aura rien compris au verset qui fut l'étendard doctrinal de l'Islahisme : ''Dieu ne change pas l'état d'un peuple que celui-ci n'ait changé le comportement de son âme ...
Tant que la ligne de l'islahisme demeurait conforme à la direction de ce verset, aucun néo-maraboutisme n'était à craindre en Algérie. Mais à partir du faux pas de 1936, tout était à
craindre.
La grande zerda à laquelle notre élite tenait l'encensoir où l'Algérie a brûlé son restant de djawi, marque un grave tournant de la renaissance algérienne. Le néo-maraboutisme a commencé ce jour-là ; le néo-maraboutisme qui ne vendait pas l'amulette, la baraka, le paradis et ses délices, mais qui achetait des bulletins de vote ..., la citoyenneté, les droits et ... la lune.
Un aphorisme que nous devons à l'Egypte, à laquelle nous devons aussi pas mal de mauvais discours et de mauvais films, Devint la devise du néo-maraboutisme à savoir ''les droits ne se donnent pas, mais s'arrachent''.
On oublia que le droit n'est ni un cadeau qui se donne ni une proie qui s'arrache, mais le simple corollaire du devoir ; qu'un peuple crée sa charte, en modifiant son milieu social lié au
‘‘Comportement de son âme. '' Loi sublime : transforme ton âme et tu transformes ton
Histoire.
La renaissance algérienne avait ce contenu sublime tant que l'idée de l'Islah visait essentiellement à régénérer l'homme. En effet, l'essor splendide de la conscience populaire avant 1936, avec cette harmonie, cette continuité, cet enthousiasme dont le couronnement fut le congrès musulman, n'est pas autre chose que l'épopée de l'idée islahiste.
Durant tout cet âge d'or qui va de 1925 jusqu'à la mort du Congrès, on avait l'impression de renaître, on renaissait : c'est la renaissance ! Ce mot était sur toutes les lèvres comme le cri de ralliement d'une génération. D'une époque qui nous semble ... déjà lointaine alors que nous-mêmes avons vécu sous son signe.
Le peuple algérien recommençait son histoire avec quelques mots de syntaxe arabe et quelques versets du Coran. Les premières médersas apparurent humbles comme les premières
Écoles de Charlemagne.
On parlait avec une grande gaucherie, mais aussi un grand sérieux des problèmes sociaux, des graves devoirs ; l'instruction, l'éducation, la réforme des usages, l'avenir de la femme,
L’utilisation des capitaux. Et en tout cela, les débats n'étaient pas stériles, car ils n'avaient rien de démagogique, rien de spectaculaire, rien de personnel, rien d'électoral.
Les plus humbles gestes, le plus modeste mot avaient, à l'époque, leur portée pratique comme la brindille de paille que l'oiseau apporte pour la confection de son nid, à la naissance du
Printemps. Les premiers essais des lettres algériennes, après leur longue éclipse, furent d'ailleurs pour célébrer, en poèmes naïfs et charmants, le printemps de la nahdha, le printemps d'une idée.
La seule ''anthologie algérienne'' date de cette époque.*
Dans les écoles, dans les mosquées, même dans les familles, l'idée suscitait des partisans et des adversaires également de bonne foi.
On était militant de la renaissance d'une manière ou d'une autre, mais on était militant quand même et non un fonctionnaire politique.
L'Algérie faisait des sacrifices, mais pour des médersas et des mosquées, pour le double essor intellectuel et spirituel qui marque, dans un pays, les deux pôles de la civilisation.
Et on avait l'âme légère malgré les difficultés quotidiennes, car les sacrifices portaient en eux leur récompense : la certitude qu'ils servaient à quelque chose de grand. On vivait dans
l'enthousiasme propice aux miracles, aux transformations des mœurs, des idées, des orientations et des choses.
A Tébessa où une coutume immémoriale fait le lit des mariages et des enterrements, des manifestations barbares et burlesques, l’islah rendit à nos épousailles et à nos cortèges
funéraires un peu plus de dignité.
Or pour un peuple, c'est l'heure du départ dans l'histoire, quand il se sent obligé à plus de dignité dans chaque détail de sa vie publique et privée, même dans le choix des couleurs de ses oripeaux.
D'ailleurs l'alcoolisme régressait, et déjà en 1927, les marchands de poison faisaient une intempestive démarche pour arrêter la désintoxication afin de récupérer une clientèle, de jour en jour plus rare.
En revanche, les mosquées se peuplaient des ci-devant ivrognes et des cours du soir étaient fréquentés par le public libéré des zaouïas.
La transformation était en marche, un rythme de vie commençait, inquiétant pas mal ceux dont les ressources et les possibilités dépendaient de notre sommeil. Le peuple algérien,
Néanmoins, changeait réellement sa condition en considérant à la racine même, en son âme, le mal du sommeil dont il était affligé depuis de longs siècles.
Ainsi, le miracle s'opérait quand survint l'année funeste de 1936. La transformation, la renaissance s'arrêtèrent net et s'évanouirent dans le mirage politique.
On ne parla plus de nos ''devoirs'', mais de nos ''droits'', on ne pensa plus que le problème n'était pas essentiellement dans nos besoins, plus ou moins légitimes, mais dans nos habitudes, dans nos pensées, dans l'los actes, dans notre optique sociale, dans notre esthétique, dans notre éthique, dans toutes ses déchéances qui frappent un peuple qui dort.
Au lieu de demeurer le chantier de nos humbles et efficaces efforts de redressement, au lieu de demeurer l'espace de nos devoirs rédempteurs, l'Algérie devint, à partir de 1936, le forum, la foire politique où chaque guéridon de café maure devint une tribune.
On but du thé, on écouta le disque égyptien et on réclama ''nos droits'' plus séduisants, tout de même, que nos devoirs, puisqu'il ne s'agit plus que de taire quelques discours emphatiques ou
quelques grimoires plus ou moins plagiés.
Le peuple devint un auditoire qui applaudissait, un troupeau électoral qui allait ponctuellement aux urnes, une caravane aveugle déviée de sa voie et allant au hasard, dans le sillage des élus. Quelle escroquerie ! Et qui dure depuis douze ans ; car si l'idole est éphémère parce qu'elle est inefficace, c'est néanmoins une chrysalide qui se renouvelle sous toutes formes dans le climat idéal où a mûri le maraboutisme générateur d'idoles.
Cela signifie que nous n'étions pas encore guéris en 1936, puisque la zaouïa politique a pu être édifiée sur les ruines de la zaouïa maraboutique. Cela signifie que notre âme n'avait pas
encore rompu le cercle magique qui l'enferme depuis la décadence musulmane.
Ainsi, l'idole nous séduisait encore et séduisait même ceux qui l'avaient détruite, dans sa forme maraboutique.
L'idée est presque exilée, depuis 1936, la parole est encore à l'idole dans le forum algérien où le tréteau est dressé pour amuser le peuple et le tenir loin du chantier de ses devoirs, loin du sillon de son histoire.
Le virus politique a succédé au virus maraboutique, le peuple, qui voulait des amulettes et des saintes barakas, veut à présent des bulletins de vote et des sièges. Il veut ceci dans le même esprit qu'il voulait cela, avec le même fanatisme, sans le moindre sens critique, sans le moindre effort de transformation de son âme et de son milieu.
Le peuple, qui a cru à l'avion vert d'un élu, croit aujourd'hui au coup de bâton magique qui le transforme en peuple majeur, avec son ignorance, ses lacunes de toutes sortes, ses insuffisances et sa suffisance.
Il y a quelques mois, dans une manifestation estudiantine, un jeune intellectuel algérien s'époumona à crier, cependant, que certains l’applaudissaient : ''Nous voulons nos droits même avec notre crasse et notre ignorance.''
Hélas! Rien n'est pire que l'ignorance quand elle se farde de science et prend la parole. L'ignorance tout court, l'ignorance du peuple est moins dangereuse : comme une plaie franche, on peut la guérir. Mais l'ignorance savante est intelligente, elle est sourde et prétentieuse comme chez ce ''jeune penseur'' qui croit aux droits dans l'ignorance et dans la crasse.
Dès lors, avec une pareille mentalité, c'était la marche en arrière, le retour à la nuit, la dispersion des efforts et si nécessaire, la zerda de l'élite était, en somme, une inauguration dont la direction des ''affaires indigènes'' a tiré tout le profit en tuant le Congrès, en dissociant les Oulémas, en sapant la base doctrinale du mouvement algérien. Celui-ci n'avait plus désormais à sa tête une idée, l'Islah, mais des idoles. Ce qui importe, ce n'est pas telle forme, mais tel fond. Ce n'est pas tant la dévotion pour la kouba, mais la dévotion aveugle quelle qu'elle soit. Ce n'est pas le maraboutisme, mais l'esprit maraboutique avec sa crédulité et sa puérilité émerveillées ; ce n'est pas le nom d'une idole, mais l'emprise de l'idolâtrie, c'est notre inclination à la magie des mots, au miracle des droits dans la crasse et l'ignorance, dans l'anarchie morale et la perversion des mœurs, avec des enfants sans vocation et sans profession.
C'est notre mentalité qui est le fond de la question. , Et aujourd'hui, on marche encore les pieds en haut et la tête en bas.
C'est ce renversement qui est l'aspect nouveau du problème de la renaissance algérienne.

*Anthologie des poètes algériens, publiée en 1927 par Hadi Senoussi.
Extrait de : LES CONDITIONS DE LA RENAISSANCE EDITION ANEP 2005