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mercredi 22 juin 2016

CRIMES ET CHÂTIMENTS

 par Nour-Eddine Boukrouh

Le titre de cet article évoque pour ceux qui la connaissent l’oeuvre d’un grand écrivain russe du siècle dernier. Mais ici il ne s’agit ni de lui ni de son oeuvre mais de crimes et de châtiments qui, hélas, nous touchent de plus près.
On n’a pas manqué de faire le lien entre la notion de « responsabilité collective » récemment lancée par le chef de l’Etat et les sanctions prises ces derniers temps à l’encontre des dirigeants de certains organismes publics. En même temps qu’ils établissaient ce lien, les gens devaient regretter que les grandes impulsions à la vie nationale viennent ou soient attendues du chef d’Etat comme si sa constante présence aux premières lignes s’imposait pour que le convoi s’ébranle et consente quelques pas de plus vers l’avant.

Il est vrai que lorsque on est trop près des choses qu’on voit tous les jours, lorsque on a trop le nez dessus, on finit par ne plus les apercevoir. Il faut que quelqu’un s’avise de souffler dans le cor, ce qui a alors pour effet bienfaisant de passer comme un baume miraculeux sur des yeux presque éteints.
L’idée de « responsabilité collective » repose sur le principe que la responsabilité étant solidairement exercée (conseils de direction des entreprises, conseils exécutifs communaux, conseils de coordination des wilayas) la sanction, positive ou négative, devrait être également collégiale.
Il n’y a rien à redire au principe sinon qu’il est trop juste, trop vrai pour ne pas être étendu telle une miséricorde à l’ensemble des homes, à tout le champ social, là et partout où règnent ces phénomènes négatifs qu’il est inutile d’égrener parce que les exemples foisonnent et crèvent les yeux aussi bien dans ce qu’il est convenu d’appeler « le monde du travail » que sur la place publique.
Il ne serait pas tout à fait superflu de passer en revue quelques unes de ses implications car si vraiment ce principe est perçu comme un moyen de parvenir à « mettre les hommes qu’il faut à la place qu’il faut », s’il est l’annonce des temps du travail et de la rigueur, s’il est admis par chacun comme règle de jeu équitable, alors il faut s’en saisir et ne plus le lâcher.
Un des premiers bienfaits de ce principe est de faire justice d’une habitude, d’un pli, d’une « ficelle » qui a longtemps consisté à s’arranger pour que jamais un ou des noms ne soient cités comme auteurs du préjudice, de la faute ou de la situation décriée.
Depuis les temps les plus reculés en effet le peuple entend parler d’« ennemis de la Révolution », d’hommes qui évoluent au-dessus des lois, de « pêcheurs en eaux troubles » qui l’entravent dans sa marche confiante vers le socialisme, mais il n’a jamais su qui étaient en fait ces diaboliques hommes de l’ombre. Pourtant on les dit infiltrés dans nos rangs, présents dans le « système ».
Ce pli n’a pas été défait, on le rencontre encore dans les réunions où il est d’usage de demander de « ne pas personnaliser » comme si, en appelant les choses et les hommes par leur nom, on risquait de trahir je ne sais quelle « omerta ».
Avec ce principe, il faut se résoudre à admettre que les problèmes d’une commune, d’une entreprise ou d’un pays ne sont pas ceux de ses fantômes, de ses variations climatiques ou de feu le colonialisme mais bel et bien ceux des hommes, d’hommes qui ont des visages et des noms. Il est temps de rompre la lourde chape de silence jetée pudiquement sur bien des faillites et autres anomalies.
Un second bienfait est celui de venir remettre en cause le sentiment général d’impunité qui s’est progressivement installé dans les consciences. La sanction positive, on la connaît plus ou moins : on l’accueille avec chaque fois plus d’ingratitude tellement elle ne se distingue plus des droits naturels. Mais la sanction négative est quelque chose qui a à peu près disparu de nos mentalités.
Les anciennes angoisses, la peur de jadis devant un simple chef de bureau, ont fait place à une désinvolture et à un aplomb que rien ne démonte. Nous ignorons le rôle parfois salutaire de la peur, je veux dire de la peur saine, de la peur rédemptrice qui se confond avec la rectitude naturelle, avec la discipline et les contraintes librement consenties.
Ce principe (la responsabilité collective) devra restaurer la peur de perdre son salaire et sa suffisance, ses avantages et sa superbe. Il faut qu’il ressuscite dans les esprits la peur du chômage telle qu’elle est ressentie par d’autres peuples autrement plus développés que nous et où elle a pris l’aspect d’un spectre qui hante les nuits du travailleur le plus méritant et du cadre le plus compétent.
Il faut que le préposé au guichet redoute l’insatisfaction du public qui s’adresse à lui et auquel il doit son pain ; il faut que le représentant de l’autorité craigne le recours que peut intenter contre ses abus le citoyen au nom duquel il porte l’uniforme ; il faut que le haut responsable se mette dans l’esprit l’éventualité d’un désaveu public…
L’épée de Damoclès, juste mais intransigeante, doit reprendre sa place au-dessus de toutes les têtes ; la barre de la sanction positive doit être élevée et celle de la sanction négative rapprochée jusqu’à heurter le nez.
Un autre bienfait de ce principe, enfin, serait de régénérer les énergies, les renouveler, permettre le changement au profit de la qualité. Bien des responsables ont atteint depuis des lustres leur principe de Peter, leur seuil d’incompétence, mais ils sont toujours là, défraîchis, inconscients de leur anachronisme, tenant un « parlage » archi-usé.
Il en est même qu’il a fallu arracher de leur fauteuil presque à l’arrache-clou. Tel Attila, l’herbe ne repoussait plus là où ils passaient. Sauf le respect dû à tout Moudjahid, quels qu’aient été ses actes par la suite, il faut reconnaître que quelques hommes ont fait payer chèrement au pays leur participation à la Révolution armée. Le dire n’est pas un sacrilège mais un impératif moral qui est l’exigence même des authentiques moudjahidine.
Il en va des principes comme des lois. Pour être acceptés moralement et appliqués pratiquement ils doivent remplir un certain nombre de conditions. Cela veut dire que le principe de « responsabilité collective » ne doit ni être réservé à des niveaux arrêtés de responsabilité (directeurs et cadres d’entreprises, assemblées des travailleurs ou élus communaux), ni circonscrit à des secteurs de la vie publique choisis a priori (économie, gestion des collectivités locales), ni enfin s’appliquer aux seuls porteurs en titre de la responsabilité.
S’agissant du « monde du travail », chacun sait que la mauvaise performance d’une entreprise ne ressortit pas systématiquement à l’incurie de son seul directeur général. Il faut que lui-même ait les moyens et la volonté de faire application de ce principe jusqu’aux plus bas degrés de la hiérarchie placée sous son autorité.
Si tout le reste demeure inchangé, il est certain que ni sa compétence ni son engagement ni même le soutien dont il peut être assuré ne lui permettront de mener à bien la mission qui lui a été confiée. Il pourra dès lors être relevé de ses fonctions sans qu’il puisse mesurer la part de responsabilité qui lui incombe réellement.
Il y a par ailleurs des cas où ce ne sont nullement les hommes qui sont individuellement en cause mais la nature de la relation de travail qui les unit, l’esprit du temps, l’organisation du travail… Faut-il alors relever les hommes de leurs fonctions ou s’en prendre aux textes car ces derniers exercent eux aussi des influences parfois nocives ?
En ce qui concerne les cadres qu’il est plus facile de sanctionner qu’un simple agent, ce principe ne doit pas être assimilé à l’injonction d’un Ponce Pilate : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. »
A une certaine période les cadres ont connu les affres de se trouver pris entre l’enclume et le marteau, une tutelle muette et impuissante aux moments critiques et certains courants tendant à les fixer dans l’imagerie populaire comme étant des exploiteurs, des voleurs, des ennemis des masses laborieuses.
Livrés en pâture au revendiquisme outrancier, au contrôle populaire mal défini et à la cogestion diluée, ils furent pris de doute et se mirent à fuir les postes « exposés », voire tout poste de responsabilité. A plusieurs occasions le chef de l’Etat a dû intervenir pour qu’ils reprennent confiance et cessent de se considérer comme des boucs émissaires en sursis.
Sur la place publique, dans la rue, le principe de « responsabilité collective » doit également trouver matière à application car là aussi se trouve la gestion des affaires publiques. On y rencontre non plus l’homme d’une fonction ou d’une activité donnée mais l’homme tout court, l’homme grégaire, l’ « homo-natura ».
C’est là, mieux qu’ailleurs, que l’aspect « collectif » apparaît dans toute sa mesure. Il ne devient plus possible de mettre des noms sur le laisser-aller, la corruption, la dissolution. C’est la mal-vie, la vie de chien, la vie lourde à supporter. Elle est là, sur tous les visages des hommes et des femmes, elle a pour nom l’inéducation, l’inculture, la saleté, l’indifférence autodestructrice.
La responsabilité est ici générale, indivise, diffuse… Faudrait-il alors dissoudre le peuple ? Relever la communauté de ses fonctions ?
Chacun d’entre nous voit son tour inscrit au cardan de la mal-vie. Tantôt nous sommes victimes et tantôt coupables, chacun attendant l’autre au tournant pour lui faire payer les déconvenues subies : je te tiens, tu me tiens par la barbichette…
Là non plus les hommes ne sont pas les seuls à incriminer. Certaines situations généreraient la mal vie même sur la lune !
Quand les portes se ferment sans raison et ne s’entrebâillent que pour laisser passer une ombre furtive, quand tout est motif à dérogation, autorisation et bakchich, il ne faut pas s’étonner que les gens en viennent à escalader les murs, grimper sur les toits, passer par les caniveaux, s’accrocher aux gouttières pour trouver le passage qui les mènera à la solution de leurs problèmes…
Voilà comment une communauté peut se transformer en chats de gouttières, en rats, en délinquants, en association de malfaiteurs. Voilà comment naît et croît en nous la schizophrénie, le dédoublement de personnalité. Voilà comment on contracte des réflexes de noyé. Voilà comment on transmet des modèles, des archétypes négatifs. Qui répondra de ces crimes ? Qui sera poursuivi ? Qui châtier ?
Le malheur est qu’il y a un comptable pour tout, un juge pour la moindre faute. En l’occurrence c’est l’Histoire qui nous jugera et nous châtiera, peut-être pas en nos personnes, mais en la personne d’innocents qui ne sont peut-être pas encore nés. C’est que la communauté ne se limite pas aux vivants elle est ininterrompue, elle se poursuit même après notre disparition.
N’avons-nous pas payé, nous, pour des fautes commises par des générations qui nous ont précédé de plusieurs siècles ? La colonisation n’est-t-telle pas la conséquence de fautes commises par de lointaines ancêtres ? N’a-t-il pas fallu près d’un siècle de révoltes noyées dans le sang puis sept années de féroces combats qui nous ont coûté le dixième de notre population actuelle pour laver notre payer de cette honte, de cette infamie historique qu’a été notre colonisation ?
A quelques jours de la célébration de l’anniversaire de notre retour digne et mérité à l’Histoire active, à l’Histoire assumée, toutes ces réflexions devraient nous fouetter afin que jamais plus notre pays ne sombre dans des tragédies comme celle du colonialisme et du sous-développement.
(« Algérie-Actualité » du 18 octobre 1984)