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dimanche 29 mai 2016

MALEK BENNABI - POLITIQUE ET IDEOLOGIE



En définissant, dans un de nos précédents articles, la politique par trois conditions minimales, on avait défini de la sorte le critère élémentaire pour distinguer d'une prétendue « politique » fondée sur de bas calculs et ses pratiques douteuses.
Est-ce suffisant ?
Suffit-il qu'un Etat définisse son action, par exemple dans une charte nationale, et un certain système de défense, pour la mettre à l'abri du sabotage ou de ce qu'on appelle ailleurs le
« Déviationnisme ».
Ce n'est pas certain.
Les conditions précédentes sont nécessaires mais nullement suffisantes. L'expérience de la France républicaine qui en est à la sixième constitution depuis 1789 le démontre amplement.
Il faut revenir sur la définition élémentaire de la politique comme action de l'Etat.
Il est évident qu'en plus des conditions constitutionnelles précédentes, l'action de l'Etat doit satisfaire à une condition moins explicite et cependant infiniment plus impérative: elle doit se couler dans l'action de chaque individu pour devenir l'action de la nation elle-même dans sa totalité. C'est cette unanimité qui est, au fond, la condition fondamentale du succès d'une politique.
C'est à partir de là que le problème d'une idéologie commence à se poser, non pas comme une sollicitation plus ou moins séduisante sur le plan des idées, mais comme une entreprise vitale pour avoir prise sur la réalité concrète d'un pays.
Examinons les facteurs de cette prise sur la réalité, qui doit signifier d'abord, il faut le répéter, l'identification de l'action étatique et de l'action individuelle.
Il est évident que cette identification ne peut se réaliser que dans la conscience de l'individu, c'est-à-dire sur la base des intérêts vitaux, des convictions majeures d'une majorité de citoyens qui constituent le corps de la nation.
S'il y a choc entre ces intérêts et ces convictions, la politique ne peut plus être qu'une dictature plus ou moins déguisée par des slogans.
Il lui est impossible, dans ce cas, de s'adapter aux destinées de la nation et de réaliser ses buts.
Et cette impossibilité résulte à la fois du refus de la nation à l'égard d'une telle politique (le refus qui coupe moralement l'Etat du pays), et du fait que cette dernière ne peut animer l'action de chaque individu el finalement, promouvoir toutes les énergies sociales disponibles dans un sens donné, vers un but déterminé, clairement conçu par la majorité des citoyens.
La coopération de l'Etat et du citoyen sur le plan social, culturel et économique, est le facteur majeur pour la prise d'une politique sur la réalité du pays.
Si ce facteur fait défaut, il y a là coupure morale entre l'Etat et le pays et paralysie des énergies sociales ou, ce qui est plus grave, leur dispersion avec ses conséquences : incohérence, dissonance, opposition irréductibles dans cet état d'anarchie qui s'inscrit dans la devise du « chacun pour soi », qui caractérise toute période de décadence et de régression, comme la période post-almohadienne dans la société musulmane.
Or dans cette coopération qui identifie l'action de l'Etat et de l'individu dans la conscience de ce dernier, cette conscience est objet d'un côté et juge de l'autre.
La politique qui veut insuffler à cette conscience ses motivations et ses buts est juge de ses buts.
Naturellement, une politique peut prendre en défaut ce juge un certain temps, surtout si elle déploie des devises trompeuses et entonne des mots d'ordre séduisants.
Mais, comme l'avait dit Abraham Lincoln : «On ne peut tromper un peuple toujours.»
Et le peuple algérien, qui a relégué aux oubliettes de l'histoire bien des mythes depuis 1930, a amplement vérifié la parole de l'homme d'Etat américain.
Donc, une politique, pour se modeler à la réalité concrète d'un pays, doit d'abord se concevoir à travers et au niveau de l'action individuelle.
C'est ce réalisme qui a, sans doute, inspiré à Lénine ce fameux slogans pour mettre les énergies populaires au service de la Révolution.
L'action de chaque Russe, soldat, ouvrier, paysan, s'est alors identifiée à l'action de l'Etat soviétique sur la base de motivations individuelles, assez simples mais organisées désormais, intégrées, disciplinées au sein d'une motivation globale qui n'était pas directement accessible aux masses dans la formulation doctrinale.
Lénine n'a pas avancé à ces masses la doctrine de Marx Le Capital par exemple, mais sa traduction dans une forme immédiatement accessible à la conscience populaire et susceptible d'être, sous cette forme, immédiatement contrôlable : « La paix pour les soldats, le pain pour le Travailleur, la terre aux paysans ».
Et dès cet instant, la transformation des masses inorganisées en forces révolutionnaires conscientes avait commencé !
Mais l'élan révolutionnaire aurait-il pu continuer longtemps sous l'impulsion des simples slogans qui avaient arraché l'adhésion des masses et susceptibles, d'ailleurs, de modifications comme celui de « la terre aux paysans » quand l'heure du système des kolkhozes* aura sonné ?
L'idéologie qui n'enferme d'autres idée-force que des intérêts immédiats, même strictement respectables, n'ouvre la voie qu'à une politique limitée, dans l'exemple léniniste choisi comme illustration de cet exposé, promouvoir l'ère des grandes réalisations et des grandes épreuves qui ont demandé tant d'enthousiasme pour l'édification socialiste, et tant de sacrifices quand il avait fallu la défendre contre l'assaut hitlérien, par exemple.
L'idéologie doit renfermer donc un autre ferment pour conserver à l'action de l'Etat et à celle de l'individu l'union nécessaire à l'accomplissement des tâches les plus lointaines et les plus héroïques.
C'est à proprement parler ce tèment idéologique qui constitue ; selon sa qualité, la richesse' ou la pauvreté d'une politique devant le jugement de l'histoire.
Or cette qualité est essentiellement d'essence éthique ou métaphysique, c'est-à-dire d'ordre psychologique.
L'idée-force d'une politique susceptible d'affronter l'épreuve de l'histoire doit être de cette qualité, car l'effort soutenu par l'intérêt immédiat peut fléchir, non seulement quand il est déçu et que la déception engendre le repli, mais même quand il est satisfait, quand la société atteint ce degré de satiété qui engendre la tiédeur, l'indifférence.
Dans les deux cas on retombe dans l'individualisme, dans le wilayisme, dans l'atomisation de la société.
Seul l'effort soutenu par une conviction peut traverser victorieusement les épreuves du temps.
L'histoire des Catacombes à Badr, jusqu'à Stalingrad, n'est qu'une illustration de ce fait.
Donc la coopération de l'Etat et de l'individu doit avoir ses racines dans la conviction qui, seul, peut atténuer le prix de l'effort aux yeux de celui qui le fournit : il peut alors sacrifier son intérêt et même sa vie pour une cause plus haute.
Le stakhanovisme n'a pas d'autre explication que celle-là, c'est l'aspect économique d'une société mue par une idée-force qui déborde singulièrement les possibilités humaines de cette société.
Et la faillite du colonialisme dans les colonies était déjà inscrite dans la loi de la coopération idéologique qui était impossible entre un Etat colonisateur et l'homme colonisé.
D'ailleurs, cela ne veut pas dire que le colonialisme n'ait pas songé à résoudre cette impossibilité par des tentatives de désislamisation qui ont toute échoué ; aussi bien sous leur aspect laïque que sous leur aspect proprement religieux.
L'islam a été la barrière à toutes les initiatives de dépersonnalisation du peuple algérien pendant un siècle, comme il a été le ferment idéologique de son effort héroïque pendant les années de la Révolution.
Et si le climat moral dans lequel nous avons vécu depuis l'indépendance s'est détérioré, c'est précisément parce que la politique officielle instaurée sous le règne culturel des transhumants a oublié ou négligé de garder pour support l'idéologie islamique qui aurait soutenu l'effort révolutionnaire et pouvait encore fournir un support à l'édification
Sociale après l'indépendance.
Dernièrement, le ministre de l'Education nationale, en parlant de l'enracinement et de l'authenticité aux étudiants, a montré que le Parti et le Gouvernement se penchent sur le problème de l'idéologie.
Il est temps, en effet, de revenir aux sources.

·         Un Kholkoze était une coopérative agricole en Union Soviétique issu du système agricole socialisé après la révolution d'Octobre 1917. (Nd.E)