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jeudi 24 mars 2016

MALEK BENNABI : LE PHENOMENE CORANIQUE (Première Partie)

Par Noureddine BOUKROUH

C’est vers l’âge de quarante ans que Malek Bennabi (1905-1973) a entrepris la rédaction de son premier livre, Le phénomène coranique : essai d’une théorie sur le Coran, publié en février 1947 par la maison d’édition algérienne En-Nahda, créée un an plus tôt à La Casbah par les frères Mimouni. La préface est signée par Abdallah Draz, cheikh azharien qui deviendra célèbre et à qui Nasser proposera, après le renversement de la monarchie égyptienne, de présider aux destinées d’Al-Azhar.
Le livre sera traduit et publié en arabe au Caire dix ans plus tard (1957).
Il se compose d’une introduction et de onze parties : le phénomène religieux, le mouvement prophétique, les origines de l’islam, le messager, le mode de révélation, la conviction personnelle du Prophète, la position du «moi» mohammadien dans le phénomène du wahy (révélation), la notion mohammadienne, le message, les caractéristiques phénoménales du wahy et les notions coraniques remarquables.
Au cours de ses années d’étude à Paris entre 1930 et 1936, Bennabi avait remarqué combien les étudiants maghrébins et orientaux qui venaient poursuivre leurs études en France étaient exposés à l’influence des idées orientalistes. Faute d’avoir produit elles-mêmes une pensée actualisée, les élites musulmanes modernistes se retrouvaient sous la dépendance des écoles orientalistes, surtout française et anglaise, qui poursuivaient des buts qui n’étaient pas toujours désintéressés.
Ces spécialistes lui apparaissent dans leur grande majorité comme des chargés de mission au service de la «dés-islamisation» de l’élite musulmane en formation dans les universités européennes et écrit : «La renaissance musulmane reçoit toutes ses idées techniques de la culture occidentale… Beaucoup de jeunes musulmans lettrés puisent aujourd’hui leur édification religieuse, et parfois leur impulsion spirituelle même, à travers les écrits des spécialistes européens.»
Un bâtisseur doit commencer par les fondations. Et ces fondations, pour un homme qui
s’apprête à livrer sa pensée comme on livre un édifice étage après étage, sont l’islam, le
Coran et la prophétie. Il doit «prouver» leur authenticité en les confrontant au scepticisme du
scientisme de l’époque et à l’agressivité des philosophies athées en vogue. Ce préalable, il va
le mener méthodiquement, établissant la transcendance du message coranique puis
démontrant la non-implication dans son élaboration de celui qui l’a porté, le Prophète
Mohammad.
Les musulmans ne disposaient jusque-là que des arguments de l’exégèse classique fondés sur
l’inimitabilité et la perfection stylistique du Coran (I’idjaz) pour défendre leur foi. Les
convictions des intellectuels, réformistes ou modernistes, comme celles des gens du peuple,
étaient placées sous la seule égide de la théologie. Aux yeux de Bennabi, ces garanties
n’étaient plus en mesure de résister aux assauts des idées du siècle, particulièrement
remontées contre l’esprit religieux en tant que tel. Il fallait autre chose que le principe
d’autorité des Anciens pour répondre à l’exigence d’une élite «désormais engouée de
positivisme». Il fallait placer les convictions religieuses sous une égide nouvelle, celle de la
raison. C’est ce qu’il se propose de faire : «Nous voudrions, sinon fournir directement la base
rationnelle nécessaire à cette conviction, du moins ouvrir méthodiquement et largement le
débat religieux afin d’amener l’intellectuel algérien à édifier lui-même cette base nécessaire à
sa foi.» Bennabi a pris d’entrée de jeu le soin d’informer le lecteur que Le phénomène
coranique, rédigé pour l’essentiel alors qu’il était enfermé dans un camp de concentration
français avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’est qu’une indication pour des travaux
à venir, nécessitant des connaissances linguistiques et archéologiques étendues pour «suivre
depuis les Septantes, la Vulgate, les documents massorétiques, les documents syriaques et
araméens, le problème des Saintes Ecritures».
Il fait rapidement allusion aux circonstances dans lesquelles le travail a vu le jour, nous
apprenant qu’il s’agit de la reconstitution d’un original détruit dans des circonstances qu’il ne
précise pas : «Nous avons, croyons-nous, sauvé l’essentiel : le souci d’une méthode
analytique dans l’étude du phénomène coranique.» Et en désigne le double objet : «Procurer
d’une part aux jeunes musulmans algériens une occasion de méditer la religion, et suggérer,
d’autre part, une réforme opportune dans l’esprit de l’exégèse classique.»
Dans son travail, Bennabi va d’abord lier l’islam au phénomène religieux dans son ensemble
en situant le Prophète dans la chaîne prophétique et en plaçant la révélation coranique comme
l’aboutissement du courant monothéiste. Loin de lui toute idée de prosélytisme en faveur de
l’islam, toute tentation d’établir sa suprématie sur le judaïsme ou le christianisme ou toute
intention de disqualifier les autres prophètes. Il aura donné ainsi une application concrète au
verset coranique : «Dis : Ô peuples des Ecritures, élevons-nous à une parole commune qui
mettra l’accord entre nous.» (3-57).
Ni le christianisme(1) ni le judaïsme n’ont eu pourtant envers l’islam l’attitude que celui-ci a
eue envers eux, accusant le Prophète d’imposture et de plagiat de la Bible, alors que celle-ci
comporte tellement d’invraisemblances que la déclaration du concile de Vatican II en 1965
n’a pu éviter de reconnaître que les livres de l’Ancien Testament «contiennent de l’imparfait
et du caduc».
Le Dr Maurice Bucaille, qui s’est spécialisé dans la confrontation des Ecritures avec les
données de la science, écrit : «Quant au Coran, des idées erronées ont été entretenues dans
nos pays pendant longtemps, et le sont encore au sujet de son contenu et de son histoire…
Nul doute que les assertions sur l’homme qui en sont extraites pourront étonner, comme elles
m’ont étonné lorsque je les ai découvertes. De plus, la comparaison des deux textes, biblique
et coranique, est très suggestive : l’un et l’autre évoquent un Dieu Créateur, mais on
s’aperçoit que les détails descriptifs de la Création du récit biblique, scientifiquement
inacceptables, n’existent pas dans le Coran. Ce dernier contient par contre sur l’homme des
énoncés stupéfiants : il est humainement impossible d’expliquer leur présence à l’époque où
le Coran fut porté à la connaissance des hommes, étant donné ce que l’on sait du savoir du
temps.
Ces constatations n’avaient pas encore fait l’objet d’une communication scientifique en
Occident lorsque, le 9 novembre 1976, je présentai à l’Académie nationale de médecine à
Paris un exposé de notions de physiologie et d’embryologie trouvées dans le Coran, en
avance de près de quatorze siècles sur des découvertes modernes.» Et Maurice Bucaille de
tirer cette cinglante conclusion : «Si Muhammad avait été l’auteur du Coran, on ne voit pas
comment il aurait pu discerner les erreurs scientifiques de la Bible sur de nombreux sujets, et
les avoir TOUTES éliminées.»(2)
L’islam n’a jamais fait mystère de sa proximité avec les autres religions révélées dont il
affirme être la confirmation et la continuation. De nombreux versets l’attestent comme celui ci
: «Il vous a prescrit comme religion ce qu’il avait prescrit à Noé, celle qui t’est révélée,
celle que nous avons prescrite à Abraham, à Moïse, à Jésus en leur ordonnant d’observer
cette religion et de ne pas en altérer le sens par la division.» (42-13). D’autres versets
affirment que les musulmans ne seront pas privilégiés par rapport aux autres croyants :
«Ceux qui croient, ceux qui sont juifs, nazaréens ou sabéens, quiconque croit en Dieu et au
Jour dernier et fait le bien, à ceux-là est réservée leur récompense auprès de leur Seigneur ; il
n’y aura point de crainte pour eux et ils ne seront point affligés.» (2-62)
Dans un chapitre du Phénomène coranique intitulé «Rapport Coran-Bible», Bennabi aborde
cet aspect, écrivant : «Le Coran se réclame hautement de la lignée biblique. Il revendique
constamment sa place dans le cycle monothéiste et, par cela même, il affirme solennellement
les similitudes qu’il peut avoir avec le Pentateuque et l’évangile. Il se réclame expressément
de cette parenté et la rappelle au besoin à l’attention du Prophète lui-même. Voici, entre
autres, un verset qui accuse particulièrement cette parenté : «Ce Coran ne peut être l’œuvre
de quiconque d’autre que Dieu. Il confirme la vérité des Écritures qui le précèdent, il en est
l’interprétation. On n’en saurait douter : le Souverain des mondes l’a fait descendre des
cieux.» (10-37) Et Bennabi de conclure : «Toutefois, cette parenté laisse bien au Coran son
caractère propre : sur beaucoup de points, il semble compléter ou même corriger la donnée
biblique.»
Mais, observe-t-il, l’islam n’a pas fait que confirmer la pensée monothéiste, il a augmenté sa
portée. C’est ainsi que le judaïsme a fondé sur le privilège de l’élection d’Israël «tout un
système religieux nationaliste. Dieu y était à quelque chose près une divinité nationale. Si
bien d’ailleurs que l’essence du mouvement prophétique, depuis Amos jusqu’au second Isaïe,
sera précisément une réaction violente contre cet esprit particulariste ; tous les prophètes
comme Jérémie qui appartiennent à ce mouvement réformiste feront des efforts afin de
rétablir Dieu dans ses droits universels». Avec le christianisme, la pensée monothéiste a subi
une autre entorse : Dieu n’est pas Un, mais multiple. En outre, il se serait fait homme selon le
mystère de la Trinité.
Ni dans le premier cas ni dans le second l’islam n’a repris les dogmes sur lesquels reposent
les deux religions qui l’ont précédé. Il les a au contraire amendés : Dieu est Un et universel : «La pluralité et l’anthropomorphisme sont irrévocablement condamnés», écrit Bennabi, poursuivant : «Toute une philosophie religieuse d’essence coranique va pénétrer la culture monothéiste, et on ne sait pas jusqu’à quel point tous les remous ultérieurs de la pensée chrétienne, depuis le mouvement albigeois jusqu’à celui de la Réforme, ne sont pas imputables, comme conséquence plus ou moins directe, à la conception métaphysique du Coran.»
C’est en ce sens que l’islam s’identifie à la tradition primordiale universelle (ad-ddin alhanif)
(3). En voulant résumer la morale propre à chacune des trois branches du monothéisme, Bennabi relève que si les Dix commandements du Pentateuque prêchent «l’abstention de faire le mal», et que les Évangiles commandent de «ne pas réagir contre le mal», le Coran, qui constitue une récapitulation et un perfectionnement des morales précédentes, «ordonne de combattre le mal et de faire le bien».
Bennabi confronte dans son essai les versions biblique et coranique de l’histoire de Joseph,
en relève les parentés et les différences, avant de conclure que le Prophète Mohammad n’était
pas instruit des Écritures judéo-chrétiennes, que son milieu ne connaissait aucune influence
provenant de cette source et qu’à l’époque il n’existait aucune traduction en arabe de la Bible
(pourtant la tradition reconnaît que le prêtre nazaréen Waraka, cousin de Khadidja, détenait
un Évangile en langue arabe).
Il procède de la même manière en ce qui concerne la sortie des Hébreux d’Égypte sous la
guidée de Moïse et la fin tragique de Pharaon pour relever là aussi les points de convergence
et de divergence dans les deux Écritures.
C’est ainsi que si la Bible nous apprend que Pharaon a été englouti par les eaux qui se sont
refermées sur lui et ses troupes, le Coran confirme ces faits mais ajoute au récit un élément
inédit, à savoir que Dieu a décidé de le «sauver dans son corps afin qu’il soit un témoignage
pour la postérité» (20, 91-92).
Or, Bennabi prend ce verset au pied de la lettre pour en inférer que Pharaon n’est pas mort
dans les flots mais qu’il a subi un choc tel qu’il a été conduit à changer de nom et à adopter le
monothéisme(4).
Cherchant à l’identifier dans l’histoire des dynasties qui ont régné sur l’Égypte, il croit, sur la
base des documents consultés, le trouver en la personne d’Amenhotep IV (devenu Akhenaton),
époux de Néfertiti. Dans la plurimillénaire histoire de l’ancienne Égypte, ce pharaon
(désigné aussi sous le nom d’Aménophis IV) est connu comme étant le seul qui a essayé de faire évoluer — de manière révolutionnaire — la pensée et les croyances religieuses égyptiennes vers le monothéisme.
Pour marquer sa volonté de rompre avec la culture religieuse païenne de son temps, il est allé
jusqu’à abandonner Thèbes pour une nouvelle capitale qu’il fit construire sur l’actuel site
d’Al-Amarna et à laquelle il donna le nom de «Akhetaton». Plusieurs explications ont été
données à cette extraordinaire réforme religieuse que les successeurs d’Amenhotep IV se
sont empressés d’effacer des mémoires. Pour Bennabi elle résultait de ce qu’il était devenu in
extremis croyant. Pour Sigmund Freud, Amenhotep IV n’a pas fondé une nouvelle religion :
«Le jeune souverain trouva un mouvement qu’il n’eut pas besoin de créer, mais auquel il put
se rallier.» Le père de la psychanalyse nous renseigne sur ce qu’était ce nouveau culte : «Il
(Amenhotep IV) n’adorait pas le soleil en tant qu’objet matériel, mais en tant que symbole
d’un être divin dont l’énergie se manifestait par ses rayons. Il ajouta à la doctrine d’un dieu
universel quelque chose qui en fit le monothéisme, à savoir son caractère exclusif. Dans l’un
de ses hymnes, il est dit clairement : «Oh toi ! Dieu unique à côté de qui il n’en est point
d’autre…»(5)
Freud nous apprend aussi que ce pharaon avait interdit, sous peine de graves châtiments, le
culte des dieux, l’adoration de Amon, la pratique de la magie, les mythes d’Osiris et du
royaume des morts… Il estime enfin que Moïse, qui serait un Égyptien et non un Hébreu, a
trouvé les éléments de sa croyance dans la religion d’Akhenaton et que l’Exode n’a eu lieu
qu’après la mort de ce dernier. (6)
Maurice Bucaille s’est intéressé à cette affaire dans La Bible, le Coran et la science (7), avant
de lui consacrer vingt ans plus tard un ouvrage complet où il prend le contre-pied de Bennabi
et de Freud. Il pense que Pharaon est mort noyé et que son corps fut effectivement retrouvé
conformément à la promesse de Dieu dans le Coran. C’est à son seul corps que s’appliquerait
le sauvetage dont il est question. Et ce Pharaon serait Mineptah, fils et successeur
de Ramsès II.
Les corps de tous les pharaons concernés par les évènements décrits dans les Écritures saintes
ont été retrouvés à la fin du XIXe siècle dans la Nécropole de Thèbes, dans la Vallée des
Rois, où ils ont été préservés pendant plus de 3 000 ans. La chronologie des rois de
l’ancienne Egypte a établi qu’Aménophis IV n’était pas contemporain de Moïse.
Ce dernier a eu affaire à Ramsès II avant son exil en pays madianite, puis à Mineptah qui
serait le pharaon historique et réel de la traversée de la mer. Quant à Akhenaton, il serait mort
un demi-siècle au moins avant la naissance de Moïse.
A suivre...
Le Soir d'Algérie