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dimanche 1 mai 2016

MALEK BENNABI-LE PROBLEME DE LA CULTURE





...Je ne dis pas sa « science » ou sa « technique », autres ambigüités qui compromettent aussi la signification du concept «culture» en soumettant celle-ci sous le pouvoir de l'école ou de l'usine.
Car en fait, ce n'est ni la savant ni le technicien qui ont refait l'Allemagne après 1945. D'ailleurs la plupart de ses savants et de ses techniciens, comme Van Braun, avaient été raflés comme prises de guerre par les Américains ou les Soviétiques. 
Ce qui a refait l'Allemagne, c'est l'esprit allemand : celui du berger, du laboureur, du métallo, du docker, de l'employé, du pharmacien, du médecin, de l'artiste, du professeur.
En un mot, c'est la culture allemande, sans ambigüité ni restriction sociale ou intellectuelle de sa signification, qui a refait le pays de Goethe et de Bismarck.



Constantine a inauguré sa semaine culturelle. Les organisateurs ont voulu lui donner le plus d'éclat et de relief possibles. Ils y ont, je crois, réussi.
La manifestation aurait gardé un caractère local déjà appréciable si l'on songe à la finesse du goût constantinois et à la richesse du folklore du vieux Cirta. Mais son inauguration par les plus hautes instances lui donna un caractère national.
A cette échelle, la manifestation propose incidemment à notre esprit une réflexion sur le problème de la culture.
D'ailleurs elle fut proposée sous forme d'un projet annoncé lors de cette inauguration. Il s'agit de la constitution, très prochaine à Alger, d'une commission ou d'un comité chargé de mettre au point un programme d'animation culturelle à l'échelle nationale.
Il faut applaudir des deux mains un tel projet.
Mais une réflexion n'est pas une simple détente musculaire, une simple claque des mains pour marquer notre enthousiasme, comme un enfant devant le bel oiseau bleu qui prend son vol sous ses yeux charmés et étonnés.
Que le projet se réalise ou ne se réalise pas. C'est une autre affaire, celle des intellectuels conviés à se mettre au travail. Ils auraient bien tort de laisser passer la promesse que porte le projet annoncé.
Il porte surtout un problème sur lequel ils devraient se pencher -puisque l'occasion leur est donnée - pour dégager une fois pour toutes des ambigüités folkloriques et sociologiques le concept « culture ». Celui-ci est en fait, plus que le nombre des machines, la seule mesure valable du niveau de civilisation d'un pays et de son potentiel social.
L'Allemagne en 1945 ne disposait de machines, ni de marks, ni de dollars, ni même de souveraineté nationale.
Elle ne disposait plus que d'un seul capital indestructible. Ni les bombes au phosphore ni les tanks ne pouvaient en effet détruire sa culture.
Je ne dis pas sa « science » ou sa « technique », autres ambigüités qui compromettent aussi la signification du concept «culture» en soumettant celle-ci sous le pouvoir de l'école ou de l'usine.
Car en fait, ce n'est ni la savant ni le technicien qui ont refait l'Allemagne après 1945. D'ailleurs la plupart de ses savants et de ses techniciens, comme Van Braun*, avaient été raflés comme prises de guerre par les Américains ou les Soviétiques.
Ce qui a refait l'Allemagne, c'est l'esprit allemand : celui du berger, du laboureur, du métallo, du docker, de l'employé, du pharmacien, du médecin, de l'artiste, du professeur.
En un mot, c'est la culture allemande, sans ambigüité ni restriction sociale ou intellectuelle de sa signification, qui a refait le pays de Goethe et de Bismarck.
L'homme du « miracle allemand» après la guerre, n'est pas Erhard** comme le veut une presse de l'information stéréotypée. Avant la guerre et avant Erhard, il y a eu un Schacht*** et un autre « miracle allemand ». Celui-ci se répétera tant qu'il y aura une culture allemande.
Ajoutons d'ailleurs que les limites du « miracle », sont des limites culturelles en dehors desquelles il n'est plus possible.
Nous l'avons bien vu avec le docteur Schacht. Il n'a guère pu, dans certains pays d'Asie nouvellement indépendants qui l'avaient appelé, refaire le « miracle » produit et reproduit dans son pays.
Il avait eu beau Après 1950, il devint conseiller financier pour des pays en voie de
développement (Syrie, Indonésie, Iran, Egypte). (N.D.E)
retrousser les manches et frapper de sa baguette magique : rien n'est sorti de la boîte de ce prestidigitateur sinon un peu de désillusion.
Soit dit, entre parenthèses, à ceux-là (qui ne sont d'ailleurs que de simples micros pour d'autres qui ont intérêt à ce qu'on ne reconnaisse pas leur voix) qui croient que le problème économique est une affaire de sabir ou de jargon, que ce n'est pas même seulement une affaire de chiffres.
Sans quoi un prestidigitateur du chiffre comme Schacht n'aurait pas échoué dans ses missions asiatiques.
Mais passons ...
Mais notons toutefois cette incidence presque inattendue de la culture même dans le domaine économique.
Pourtant, je ne crois pas que la semaine culturelle qui vient de s'ouvrir si brillamment, à Constantine, reflète une pareille incidence aux yeux du visiteur ou du spectateur qui assiste, plus ou moins attentif, à son déroulement.
C'est précisément ici que le problème commence à nous intéresser.
En fait, nous sommes dans le cas où l'aspect cortical choses nous masque plus ou moins leur nature profonde.
Les physiciens le savent depuis longtemps : certains épiphénomènes déroulent les esprits en masquant, plus ou moins, les phénomènes qu'il s'agit d'étudier.
Le concept culture est aussi, aujourd'hui, un peu voilé par les produits et même les
Sous-produits culturels exposés sous nos yeux sous des formes folkloriques et artisanales dans des manifestations intéressantes qu'il nous faut encourager.
Aux bords d'une usine métallurgique, il y a parfois des tas de scories, des débris de fonte ou même de belles lamelles d'acier venant des raboteuses ou de brillantes spirales venant de tours d'ajustage. Sous ses hangars on voit aussi de très belles machines.
Tout ce fait, bien entendu, partie du décor et ne le départ en rien. Il est même inséparable de la nature même de la métallurgie ou de l'industrie, pour dire un mot général.
Mais enfin, ce n'est pas là, la métallurgie, l'industrie. Ce n'est pas ça leur but ou tout leur contenu.
De même les sous-produits ou même les produits de la culture ne sont pas la culture et ne donnent pas une idée de ses mécanismes et de son rôle dans la société.
Il faut donc aborder le problème méthodiquement. II faut d'abord faire justice de certaines confusions, de certains abus terminologiques qui font du concept culture une heimatlos sans origine précise, ni signification claire.
Il faudrait d'abord liquider la confusion la plus pernicieuse qui fait du mot culture un synonyme du mot « science »
Ici un mot de Rabelais tranche tout de suite la question : « science sans conscience n'est que ruine de l'âme » disait le père de l'humanisme français.
La science confère la connaissance : le savoir-faire, le tour de main, selon le niveau social auquel se fait l'investigation. Elle confère le pouvoir sur les valeurs humaines qui créent une civilisation.
Culture et science ne sont pas synonymes.
La culture engendre toujours la science. La science n'engendre pas toujours la culture. Les deux concepts ne sont pas interchangeables.
Cette distinction est essentielle. D'abord dans la conception d'un programme destiné à promouvoir une culture dans un pays même au plus haut niveau de la civilisation. Ce n'est pas avec une science qui en est à l'étape embryonnaire au Vietnam, que ce pays a pu faire face à l'impérialisme, mais une conscience également incarnée par le planteur de riz, le plus haut gradé ou l'intellectuelle mieux formé.
De même, ce n'est pas avec le savoir de son élite que le peuple algérien a pu arracher son indépendance mais avec sa conscience retrouvée au niveau populaire en face du colonialisme. L'élite, s'il faut en juger par celle qui s'est installée à l'étranger (400 médecins rien que dans la
Région parisienne) pose un problème.
Enfin au « Sinaï » -selon le mot d'un sociologue français- ce n'est pas une faillite militaire mais « une faillite culturelle » qui a éclaté en juin dernier. Ce n'est pas la défaite d'une science militaire, mais d'une culture tout court.
A tous les moments difficiles de l'histoire il en est ainsi : c'est la culture qui constitue la bouée de sauvetage pour une société à l'heure où elle risque de faire naufrage.
La science est, par ailleurs, impersonnelle en ce sens que l'homme de science est toujours un sujet qui observe pour dominer et améliorer les choses. C'est le regard de l'esprit cartésien vers le monde des phénomènes.
La culture est plus que cela. Elle crée l’homme qui observe et s'observe lui-même d'abord. C'est le regard ghazalien ou pascalien en quête d'une harmonie entre le monde des phénomènes et le monde intérieur.
C'est le regard qui permet à l'humanité de se dominer -de dominer les choses que son génie à créées, c'est-à-dire en un mot, de se civiliser.
Bien sûr, comme une industrie -comme la métallurgie par exemple la culture a ses produits. Et même ses sous-produits.
Mais nous savons que le produit n'est qu'une représentation de ce qui le produit. C'est un symbole plus ou moins éloquent et passager.
La fusée qui se lance vers une planète lointaine n'est qu'un symbole de la civilisation qui l'a créée.
A fortiori, quand il s'agit des sous-produits, ils peuvent constituer des tas de choses qui attirent l'attention du touriste avide de pittoresque.
Il en est de même sur le plan qui nous intéresse. Il y a la culture. Il y a les produits de la culture. Il y a même ses sous-produits.
Ces réflexions se présentent à notre esprit au lendemain du voyage constantinois du chef de l'Etat. Surtout l'annonce de la constitution d'un comité qui doit concevoir un programme d'acculturation.
Bien entendu, nous croyons que ce programme n'embrasera pas seulement les aspects sympathiques et pittoresques qui constituent le folklore algérien.
Nous pensons qu'il s'agit surtout et avant tout du problème d'une culture capable de créer et de promouvoir l'homme nouveau en Algérie.
Ajoutons que ce problème se pose même sous l'aspect politique, comme il est posé en ce moment en Chine sous la forme de Révolution culturelle.
Nous serions bien naïfs de croire qu'en bouclant un jour ses valises dans un pays colonisé, le colonialisme peut simplement laisser derrière lui place nette.
Nous serions aussi naïfs de croire qu'il laisse seulement derrière lui, parfois un Vietnam ici, un Congo là et un Biafra ailleurs. Il ne laisse pas toujours cela derrière lui, certes. Cela tombe sous le sens commun.
Mais il laisse toujours et sans exception derrière lui une cinquième colonne, un tabor d'anciens porteurs de sa livrée ou bien, les résidus du harkisme.
Et c'est là que commence ou recommence le drame des pays où le colonialisme a boudé, apparemment, ses valises. Car les résidus de l'ère coloniale ne demeurent pas un simple
« tas » que le temps dispersera et effacera peu à peu. On serait bien naïf de le croire. Le « tas» demeuré sur place deviendra vite, sous l'influence d'une volonté organisatrice qui perd jamais le nord ni le temps, un « tout organisé », Il redevient un myriapode avec des pattes indigènes et une tête pensante à l'étranger.
Il faut alors une catastrophe comme celle du Sinaï pour le démasquer ou bien une révolution culturelle pour séparer ses pattes molles de cette tête dure qui pense.
En Chine, cette révolution est un des aspects essentiels de la culture de la Chine nouvelle sur le plan politique.
Elle a disloqué le myriapode qui constituait l'avant-garde, le dispositif sur place des futures contre-offensives colonialistes.
Mais le nouveau tourbillon révolutionnaire en Chine a disloqué ce dispositif. Le myriapode ne peut plus, dès lors, remplir sa fonction habituelle quand la tête pensante lancera ses ordres à travers un réseau de pattes qu'elle ne commande plus. La culture implique tout cela, surtout dans un pays révolutionnaire comme l'Algérie.
L'appel lancé de Constantine aux énergies intellectuelles de ce pays aura certainement un profond écho dans les rangs de l'élite.
Celle-ci doit jouer son rôle dans l'édification de la nouvelle société algérienne. Notre univers d'idées doit être construit par elle. C'est sa tâche particulière.
Et dans ce domaine, elle devra aussi - sans doute-libérer notre esprit de certaines confusions. Un univers n'est pas un simple « entassement » de choses et d'idées. Particulièrement en ce qui concerne ces dernières, où l'entassement signifie désordre, anarchie, syncrétisme et cosmopolitisme. C'est-à-dire tout ce qui fait perdre à une pensée son originalité et sa valeur constructive.
Ce n'est pas ici le moment de parler du style. Disons simplement que les prophètes ont adopté le style le plus simple pour parler aux masses.
Les grands révolutionnaires, comme Ibn Toumert, Lénine et Mao Tsé Toung, emploient aussi ce langage. Même un penseur comme Nietzsche l'a adopté pour mettre dans son style cette fraîcheur biblique qui n'existe dans le style d'aucun autre philosophe.
Le problème de la culture doit être posé et pensé selon la discipline architecturale d'une civilisation.
Une civilisation n'est pas un « tas » de choses et d'idées mais une construction qui reflète le génie et la personnalité d'un pays.
Il faut souhaiter d'autre part que le comité ou la commission qui aura la charge de concevoir et de proposer à notre élite un programme de travail n'oubliera pas les conditions de ce travail.
Y compris surtout celles de la diffusion du livre, y compris surtout le prix de celui-ci.
Ici -qu'on m'en excuse - c'est tout le problème de la SNEED**** qui se pose. N'en disons pas plus.
Nous mesurons simplement l'importance de ce problème en disant qu'aujourd'hui le domaine le plus gelé c'est le domaine des idées.
Nos intellectuels, ou la plupart d'entre eux se sont réfugiés sur un iceberg. Il faut un nouveau souffle révolutionnaire pour fondre cette banquise et faire prendre à nos pingouins boudeurs un nouvel élan.
Ce souffle est peut être venu de Constantine.

* ingénieur allemand. Il mit au point le missile V2. En 1945, après la reddition de     
   l'Allemagne, il est emmené aux Etats-Unis.
** Homme politique allemand. Ministre de l'Economie et chancelier fédéral (1963-1966).
***Un Financier allemand et ministre de l'Economie du Troisième Reich. 
****Société Nationale d'Edition et de Diffusion, entreprise publique créée en 1966.