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dimanche 3 avril 2016

CHAKIB KHELIL, LE RETOUR DU SAUVEUR «Tournons la page, ne parlons plus du passé»



Par Khedidja Baba-Ahmed   LSA

 
«Des accusations fabriquées à mon encontre. Je ne poursuivrai personne et si je le devais, contre qui le ferais-je ? Je suis là, revenu pour apporter mon expérience et sortir le pays de la situation dans laquelle il se trouve. Ma disponibilité est totale dans tous les domaines économiques dans lesquelles je pourrais faire profiter de ma longue expérience». C’est là le message direct qu’a donné hier Chakib Khelil au travers de l’interview que lui a préparé la chaîne TV Ennahar. Et qu’en est-il des affaires ? Nous ne saurons rien. Faisons table rase nous dit-il, tournons la page sur tout ce qui s’est passé. Je m’intéresse à l’avenir que je m’apprête à construire et rendre radieux. C’était quelque peu surréaliste et pour emprunter à un collègue son indignation d’il y a quelques semaines : ils ont osé. Sûrement pas seuls. Mais alors avec quelles complicités et dans quels desseins ?

C’est à une véritable pièce de théâtre que nous avons assisté hier. Une comédie qui se donnait dans une zaouia à Djelfa où l’ancien ministre arrivait dans un cortège de voitures rutilantes et était accueilli par un impressionnant comité d’accueil. Embrassades et prières de circonstance pour celui qui est venu sauver l’Algérie et à qui on allait, comme on l’avait fait pour Bouteflika lors de chaque candidature, donné la bénédiction et offrir burnous, gandouras et autres kachabias avec lesquels on le couvrit. Et l’interview annoncée depuis le matin en boucle par Ennahar ? Elle viendra comme convenu à 21h, mais il fallait d’abord convaincre les téléspectateurs que le sauveur est adoubé par ce que compte le pays de nouveaux oulamas, qui se piquent de politique et dont au passage, nous avons reconnu en le maître de cérémonie, un éminent membre du FLN qui squatte régulièrement les plateaux TV.
L’ancien ministre est confortablement installé et l’interview commence par un journaliste qui reprend à son compte dans toutes les questions réponses le discours qu’a développé Saâdani, le SG du FLN pour préparer ce retour. Premier message de l’interviewé et de l’interviewer (confusion des rôles assez cocasse, il faut bien le dire !) en direction des citoyens et particulièrement de tous ceux qui attendent que la justice s’exprime : il n’y a rien à attendre, les juges ne diront rien. Très surprenant d’ailleurs que le journaliste commence ainsi : «Qui est responsable de l’exil des compétences de milliers d’Algériens ? Vous avez été blanchi de toutes les accusations qui vous avaient été collées ces dernières années».
La sentence, pour l’interviewer est dite : «il est blanchi» quant à savoir par qui et comment, nul ne le sait, l’essentiel étant de le dire et de le répéter, en communication la redondance dans le message est très souvent opérante. Khelil osera même dire à propos du mandat d’arrêt international, qu’il n’y en a jamais eu et qu’il n’a jamais reçu d’écrit le lui signifiant. Réponse de Khelil pour confirmer que pour lui tout va bien : «je suis heureux, très heureux d’être en Algérie, mon pays et j’ai eu un accueil chaleureux.» Si vous vouliez une preuve, nous suggère-t-on, il y a eu en préambule l’accueil triomphal des savants des zaouias et les propos de Saâdani que le journaliste ne manque pas de rappeler.
Deuxième message tout aussi clair mais se voulant suggestif dans la forme : c’est le DRS qui a monté et fabriqué les dossiers. A ce niveau, il y a eu inversion des rôles entre Khelil et le journaliste d’Ennahar. C’est à ce dernier qu’est revenu la tâche de relancer de nombreuses fois Khelil pour qu’il s’exprime sur la responsabilité du DRS dans la «fabrication du dossier».
Par petites touches indirectes, Khelil y répond mais sans jamais citer le général Mediene. Les services étaient partout au ministère comme à la Sonatrach. Ils avaient accès à tous les dossiers et prenaient part à toutes nos rencontres. Pourquoi alors ne m’ont-ils pas évoqué ces dossiers et pourquoi n’ont-ils pas saisi la justice, s’interroge Khelil ? Comment ose-t-on avancer de tels arguments, sachant que le ministre est le premier incriminé dans ce dossier ?
Troisième message et non des moindres : à travers moi, c’est le président que l’on a attaqué pour lui barrer la route pour sa dernière candidature présidentielle. Ce n’est pas, encore une fois Khelil qui le dit ainsi mais la question du journaliste, ainsi, formulée : «certains disent que les attaques contre Khelil à cette époque visaient d’attaquer, à travers lui, Bouteflika pour lui barrer la route à un nouveau mandat présidentiel….» Réponse tout en prudence de Khellil : «Je ne sais pas. Je n’ai pas d’éléments suffisants pour parvenir à cette conclusion.»
Le quatrième message, corollaire des trois premiers «Je n’engagerai aucune action en justice». Nous découvrons ce message dans la réponse de Khelil à cette question : «Est-ce qu’avec votre retour en Algérie, vous allez vous retourner contre ceux qui ont sali votre réputation et qui vous ont poussé à quitter le pays ? Allez-vous les poursuivre ?» Et la réponse de Khelil est de celles qui prennent les Algériens pour des imbéciles : «Si vous examinez la chose et si je devais les poursuivre judiciairement, qui vais-je accuser et avec quelles preuves ?
Qui va gagner ? Quid, si je le faisais, de la réputation du pays et c’est cela qui m’importe, c’est la chose la plus importante. Quant à moi, je regarde plus vers l’avenir que vers le passé. Nous allons tourner la page (relevons “le nous allons”) et ouvrir une nouvelle en prenant en compte les intérêts du pays et voir comment pourrais-je continuer à améliorer les aspects économiques et sociaux». C’est dit et redit et autrement soufflé : que l’on ne s’avise plus, dans la presse ou dans d’autres cercles de parler de cette affaire.
Enfin, le dernier message. L’heure est aujourd’hui à la désignation au poste qui me permettra de sortir l’Algérie des problèmes qu’elle vit aujourd’hui : «Je suis, conclut-il, très heureux d’être dans mon pays et suis disposé à mettre mon expérience au service de l’Algérie».
L’opinion publique algérienne, avec le retour de celui qui a mis Sonatrach et le secteur en coupe réglée et qui a failli vendre le sous-sol à ses associés américains, a bien compris que quelque chose a bougé. D’aucuns se demandent si une aide précieuse n’a pas été fournie pour faire d’une pierre deux coups. Soustraire Khelil à la suite du jugement des affaires pendantes encore en justice dans certains pays tels que l’Italie, la Suisse et peut-être même de nouvelles affaires en Grande-Bretagne et lui offrir, le remettre sur le devant de la décision pour reprendre les affaires juteuses là où les a interrompue l’annulation forcée de la fameuse loi sur les hydrocarbures.
D’autres observateurs vont plus loin encore en affirmant que ce retour, toujours mis au point avec les complicités américaines dont Khelil est le défenseur, est venu pour préparer la succession à Bouteflika par son meilleur ami et ami des grandes compagnies aux États-Unis et ailleurs.