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dimanche 27 mars 2016

Mauvaise langue



Son commerce prospérait chaque année, il se situait dans la rue la plus passante de la ville, il était très connu, on venait des villes avoisinantes pour se fournir chez lui, et lui connaissait tout le monde. Il vendait, il achetait...
Mais il avait un grand défaut : il était mauvaise langue. Il médisait du matin au soir... de tout le monde... avec tout le monde... Il disait du mal de l'un et de l'autre... Il disait à l'un ce qui se passait chez l'autre, il racontait ce qu'avait fait un tel... Il inventait tantôt, transformant les dires des uns pour faire plaisir aux autres. Créait des conflits entre frères et voisins. « Bent flène, celle qui va se marier... Eh bien, avec mes yeux j'ai vu différentes voitures la déposer ». Une semaine après, elle divorçait.
Et puis un jour, le riche commerçant mauvaise langue tomba malade. Il prit un employé pour le remplacer. Mais son commerce aussi se sentait mal, il commença à décliner. C'est devenu un endroit poussiéreux où l'on hésite à entrer. Lui qui était pourri d'argent, l'argent, il ne l'a plus, mais pourri il l'est resté.

Que se passait-il ? Pourquoi tout cela lui arrivait d'un seul coup ? Les jours où il essayait de faire quelques pas, ses pas douloureux l'amenaient au fauteuil ou bien le ramenaient à son lit. Il a donc décidé d'aller voir le sage du village.

« - J'avais le plus beau commerce, tout allait pour le mieux, je n'étais jamais malade...

- Dis-moi, lui dit le sage, tu voyais beaucoup de monde tous les jours... et tu parlais beaucoup. Tu parlais du matin au soir... de tout le monde... avec tout le monde... et tu disais du mal de l'un... et de l'autre... Et tu disais à l'un ce qui se passait chez l'autre...

- Qu'est-ce que je peux faire pour réparer, demanda le commerçant, je voudrais retrouver la santé ».

Le sage lui dit : «Vas acheter vingt pains. Tu vas faire des miettes de tous ces pains et tu vas les éparpiller dans la ville, dans toutes les rues de la ville et aux alentours de la ville. Ainsi, les oiseaux se nourriront de tes pains et reviens me voir dans trois jours».

Le commerçant fit ce que lui a dit le sage. Il fit des miettes de chaque pain qu'il avait acheté, et il sema les miettes dans les rues, dans les jardins, sur les terrasses. Il alla jusqu'aux abords de la ville, il alla jusqu'à la rivière près de la colline, il alla au port, il alla partout et sema partout comme le sage le lui avait dit. Et là où il semait, il voyait les pigeons et les corbeaux venir picorer ses miettes.

« - Sage, j'ai fait ce que tu m'as dit exactement comme tu l'as dit. Ça y est. Je vais guérir. Je vais retrouver mon commerce !

- Non, non, ce n'est pas fini.

Maintenant que tu as semé toutes les miettes de tous les pains, tu vas les ramasser une par une et me les rapporter.

- Comment, dit le commerçant, mais c'est impossible ! Il y en a partout, dans toute la ville, dans toutes les rues, sur les trottoirs et dans les caniveaux. Certaines ont été balayées par le vent, je ne peux pas te rapporter les miettes que j'ai semées !

- Maintenant que tu as semé, lui dit le sage, tu comprends ce que tu as fait. La mauvaise langue, c'est comme les miettes de pain : une fois que tu as semé, tu ne sais pas jusqu'où ça va. Tes paroles ont peut-être détruit des familles, tu n'as plus aucun contrôle sur ce que tu as dit et tu ne peux plus reprendre tes mots. Ils se sont éparpillés aux quatre coins de la ville et du monde».


Par el GUELLIL IN le quotidien d'oran