APS - ALGÉRIE

mardi 19 septembre 2017

Forces en présence et agent central de changement (I)



Tout le monde connaît l’anecdote : l’autorité ecclésiale catholique romaine ordonna au savant Galilée d’adjurer sa découverte scientifique : à l’opposé de l’affirmation des Écritures Saintes, ce n’est pas la Terre qui est au centre de l’univers, mais le soleil, et c’est notre planète qui tourne autour de lui. Pour ne pas finir rôti vivant sur un bûcher, le savant se rétracta, tout en concluant, paraît-il :"Eppure si muove !" (Et pourtant elle tourne !) De la même manière, certains concepts sociaux dérangent les dominateurs et leurs "élites" idéologiques.

L’obscurantisme dont souffre l’Algérie (sans oublier également la planète toute entière), n’est pas causé uniquement par celui cléricale. Un autre, aussi grave mais moins perceptible, notamment parce que moins dénoncé, est de type laïc ; il se présente même comme "démocratique" et "progressiste". Cet obscurantisme-ci est un brouillard ; il présente des détails comme l’essentiel, des conséquences en tant que causes. Le but de cette conception, - involontaire par ignorance, ou voulu par calcul -, est de rendre les victimes incapables de déceler l’essentiel et les causes réelles, donc d’agir pour leur élimination. Ce phénomène n’est pas spécifique à l’Algérie, il est mondial.
En voici un cas particulier.
Les articles de journaux et les essais analysent ce qu’on appelle les "forces en présence".
Voyons d’abord le monde
On nous parle de puissance hégémonique (U.S.A), de nations de première importance (Chine, Russie, Japon, plus ou moins l’Allemagne), de seconde importance (pays d’Europe), de pays émergents (Inde, Corée du sud, Brésil, Afrique du Sud), enfin de pays "en voie de développement"» (Algérie et autres). Mais, jamais ou presque, nous lisons que, dans tous ces pays, il n’y a pas seulement des États, des gouvernements, des armées, des services secrets, des entreprises, un "marché" et, tout au fond, en "bas", des "citoyens".
Il y a, aussi, et d’abord, - même si ce n’est plus la mode de l’affirmer -, des classes sociales. Plus précisément une caste minoritaire qui détient un capital (étatique ou privé) et une autre, majoritaire qui vend ses bras et/ou son cerveau pour survivre. Et, entre les deux, une classe moyenne qui, d’une part, est soumise à la domination-exploitation de cette caste, d’autre part lui sert de courroie de transmission pour gérer la classe laborieuse. Là se trouvent les forces en présence fondamentales. À ce point, avant d’aller plus loin, une prémisse s’impose.
C’est un principe : nul être humain n’a le droit, parce qu’il dispose d’un capital financier, d’acheter un autre humain, pour tirer de son travail un profit, par lequel le capitaliste s’enrichit davantage tandis que le salarié est rétribué de manière uniquement à reproduire sa force de travail.
La personne qui estime que la "force de travail" n’est qu’une marchandise offerte, par celui qui ne possède que son corps, à celui qui l’achète, parce qu’il dispose de capital financier, et donc a le droit d’en tirer un profit (le terme "exploitation" indique ce phénomène), cette personne n’entendra rien à tout ce texte. Elle le trouvera, dans le meilleur des cas, un bavardage ridicule, dans le pire, une provocation au "ésordre" social, autrement dit contre l’"ordre" capitaliste.
En effet, pour cette personne, Dieu ou la Nature a produit les riches et les pauvres ; les premiers auraient le "mérite " d’"offrir" aux seconds un travail pour "vivre". Le problème est que, depuis la création du salariat, entre les travailleurs et les patrons (privés ou étatiques) la lutte (tour à tour pacifique et sanglante) n’a jamais cessé. Motif ? Les premiers sont pressés comme un citron pour en tirer le jus dont profitent les seconds. Maximisation du profit oblige, principe sublime pour les profiteurs, ignoble pour les victimes.
C’est que sans pauvreté, il n’y a pas de richesse, sans (exploitation des) salariés, pas (d’enrichissement) de capitalistes.
Cela signifie que ce n’est pas uniquement la classe exploitée qui lutte pour l’être moins ; cette lutte, en réalité, est uniquement une résistance à une autre qui, elle, est une véritable lutte, qui précède et provoque cette résistance : celle des capitalistes pour tirer le maximum de profit du travail de la classe laborieuse. Par conséquent, la lutte des travailleurs n’est qu’une conséquence ; sa cause est la lutte des capitalistes (étatiques et/ou privés) pour les maintenir dans leur situation d’exploités. Cependant, les idéologues de la classe capitaliste, et les politiciens occupant l’État grâce à ses financements, la présente comme un groupe de personnes visant uniquement le "bien commun" par le "développement des entreprises", mais qui, dans ce "noble" but, est contrecarrée par les revendications "irréalistes" et "irresponsables" des travailleurs.
Plus grave encore. Les exploiteurs, outre à tirer un profit économique des exploités, suite à ce dernier, s’offrent la jouissance de la connaissance, de la culture et des arts (bourgeois). Ainsi, ils croient réaliser leur "humanité". Au contraire, les exploités, à cause de leur gain financier réduit et de la fatigue occasionnée par leur travail manuel exténuant, sont exclus de ce qui fait leur humanité. Tout au plus, ils peuvent accéder aux "loisirs", au folklore, à une conception homologuée de la religion ou d’une "morale", tous cela formatés par la même caste dominante, pour sa classe "inférieure" d’esclaves modernes. Version moderne des cirques romains antiques.
Alternative ? Une société basée sur le principe : Tous pour un et un pour tous. Chacun-e coopère à l’œuvre commune selon ses possibilités, et recevra de celle-ci selon ses besoins, reconnus par tous. Précisons que le type de société, entendu ici, n’est pas celui voulu et imposé par les marxistes (sa lamentable faillite a eu lieu), mais celui proposé par les autogestionnaires.
Ceci étant clarifié, poursuivons.
Vis-à-vis de la caste dominatrice, les classes dominées-exploitées-aliénées (moyenne et laborieuse) manifestent soit résistance et hostilité (quand leurs conditions de vie matérielle deviennent insoutenables) soit consensus et servilisme (quand la caste dominante est assez riche pour leur concéder des os à ronger, pour atténuer leurs besoins indispensables).
L’exemple le plus frappant, significatif et visible de ce conflit, où se manifeste, aujourd’hui, la domination de la caste capitaliste est le suivant : sa capacité de délocaliser ses entreprises de manière à s’assurer le maximum de profit, par l’emploi de la main-d’œuvre la moins coûteuse, en terme de salaire, de conditions de travail et d’absence de syndicat défenseur des droits légitimes des salariés exploités. Sans oublier, si nécessaire, le recours à une mafia de bandits pour mater les contestataires, action qui va, quand la situation l’impose, jusqu’à l’assassinat.
Venons à l’Algérie.
Là, aussi, en terme de forces en présence, on nous présente l’État (avec ses luttes de "clans"), les affairistes mafieux, l’armée, le service secret, les partis, les terroristes, enfin, sur le fond, des démocrates progressistes contre des rétrogrades conservateurs (entendons des "élites" politiques et culturelles).
I. Des classes
1. Castes dominatrices – exploiteuses – aliénantes
Précision préliminaire : pourquoi trois adjectifs et non un seul ?
Réponse. Pour exploiter un être humain, il faut le dominer par l’aliénation.
Si les deux premiers termes (domination, exploitation) sont relativement clairs, le troisième nécessite un bref éclaircissement. Contentons-nous de la définition du dictionnaire. Déposséder, transférer à autrui. Dès lors, l’aliénation consiste à déposséder l’être humain (le travailleur salarié) de ses capacités autonomes, physiques et psychiques, pour les transférer à un autre (qui les exploite en usant de la domination).
N’oublions cependant pas un autre aspect de cette aliénation. Le capitaliste, lui-même, pour exister comme tel, se dépossède de son humanité (sa capacité de compassion et de solidarité envers les autres, outre à sa capacité de jouir d’une vie harmonieuse) pour la transférer dans le culte exclusif de l’argent. D’une part, il est son veau d’or et son Dieu véritable. À ce sujet, voici une passionnante psychanalyse à faire : comprendre le motif inconscient de l’expression qui figure sur le dollar U.S. : "In God we trust" (en Dieu nous croyons). D’autre part, le temps ne correspond plus à vivre, il est réduit à l’argent : "Times is money".
Ceci dit, si le capitaliste s’aliène lui-même, le travailleur salarié, au contraire, est soumis à l’aliénation par un autre, son employeur. La différence est… capitale.
Il faut donc ne pas perdre de vue cette triple infernale trinité : l’un des éléments ne peut pas exister sans l’autre, chacun conditionne et implique l’autre. Mais, étant donné que généralement on emploie un des termes sans le lier aux deux autres, en les occultant (ce qui fausse l’examen de la réalité), j’emploie, ici, les trois termes à la fois, afin de rendre clairs leurs indispensables rapports réciproques. Et là où, dans ce texte, est employé le seul terme "domination", il faut le lier aux deux autres aspects qu’il implique.
Autre précision. Depuis déjà un certain temps, la classe dominante ne se déclare plus comme telle ; elle préfère s’appeler dirigeante. Pas exploiteuse, mais "au service du développement économique de la nation". Pas aliénante, mais "promotrice de culture". Ce trafic de mots est diffusé par l’"élite intellectuelle" payée pour faire prendre des vessies pour des lanternes. Cette dernière, aussi, rarement se déclare de droite, pro-capitaliste ; elle se proclame plutôt "démocratique", "progressiste", même de "gauche", "socialiste".
Dans la guerre, les armées emploient le camouflage de leurs armes. La guerre sociale, elle aussi, recourt à ce procédé, dans le langage. Dans ce texte, au contraire, un chat est appelé chat, et une souris, une souris. En tout cas, l’effort est porté à éviter tout camouflage, par respect de la réalité vraie.
Dernière précision. Le terme caste, classe ou couche sociale désigne un ensemble de personnes liées par un intérêt commun, l’emportant sur leurs intérêts particuliers. Cet intérêt commun est économique, donc politique, donc idéologique.
Il peut, toutefois, arriver que l’intérêt particulier l’emporte sur l’intérêt commun. C’est le cas quand un membre de la caste dominante veut détenir l’hégémonie au détriment d’un autre. Par exemple, en Algérie, quand le colonel Boumédiène, après avoir fait cause commune avec Ahmed Ben Bella, l’envoya en prison pour prendre sa place. C’est ce qu’on appelle, en Algérie, la lutte des "clans". Aux États-Unis, elle se manifeste dans la rivalité entre les deux partis dominants : républicain et démocrate ; en France, entre les partis de "droite" et le parti "socialiste" ; en Iran ou en Arabie saoudite, entre les "conservateurs" et les "réformateurs".
Dans le domaine économique, l’intérêt particulier l’emporte sur celui commun chaque fois qu’une entreprise s’agrandit au détriment des autres, en englobant de plus petites. Ainsi, se forment les monopoles, en contradiction avec la loi capitaliste qui suppose l’existence de la libre concurrence.
Ceci clarifié, poursuivons.
En Algérie (comme dans le monde, désormais globalisé), rarement sont employés les mots et concepts exacts. Une bourgeoisie capitaliste étatique, dominatrice-exploiteuse-aliénante, et cela depuis l’indépendance nationale. Puis, depuis la relative "démocratisation", autrement dit le réel abandon du prétendu "socialisme étatique", la bourgeoisie privée, et ses trois aspects : 1) une aile classique, "bénéfique" (Cevital) ; 2) une autre mafieuse, "maléfique" (vous devinez qui) ; 3) une couche compradore.
Dans la phase actuelle, existent donc des castes (ou couches ou classes) possédant un capital économique.
Le premier est étatique. Il est détenu par la bourgeoisie qui contrôle l’État. Cette classe est la plus importante, autrement dit hégémonique. Nous verrons dans la suite pourquoi et comment. Vient ensuite le capital privé. Celui-ci existe sous trois formes.
Le premier est d’origine plus ou moins mafieuse. La presse en a dernièrement parlé. Caractéristique : comme l’adjectif l’indique, l’existence de ce capital n’est pas la conséquence d’une activité capitaliste normale, c’est-à-dire obéissant aux lois conventionnelles du marché.
Un second capital privé est celui compradore. Ses membres tirent profit de l’importation de produits n’existant pas en Algérie.
La troisième catégorie de capital privé est classique, normale. Son activité s’insère dans les lois conventionnelles du système capitaliste. Son représentant est l’entreprise Cevital. (A suivre)
Kadour Naimi 
lematindz.net