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mercredi 13 avril 2016

LE GÉNIE DES PEUPLES


par Nour-Eddine Boukrouh
"La critique et l’autocritique sont un devoir pour chaque militant. Elles permettent de
renforcer la combativité du Parti, stimuler ses activités créatrices et ses liens avec les masses.
Chaque militant doit pouvoir défendre courageusement ses opinions, dénoncer les
insuffisances et proposer des corrections."Charte Nationale » (p.47)
Le "génie des peuples"(abqariyat ech-chouoûb) est une expression qu’a particulièrement
chérie le discours public algérien des vingt dernières années. Mais il n’en a pas toujours fait
un usage raisonné. Affirmer la fierté et la grandeur de son peuple est peut-être une bonne
chose, l’intention est certainement louable, mais c’est aussi une bonne chose que les mots
aient un sens, un contenu, une vie même, et qu’ils tiennent à être protégés de l’abus, du non sens, de l’emploi inconsidéré qui peuvent leur être fatals.



Le génie" d’un peuple (du Latin genicus, mais surtout ingenium, c’est-à-dire le caractère
distinctif d’un être, d’une race, etc), c’est sa marque particulière, ce par quoi il brille par
rapport aux autres peuples, son type de "réponse au vide cosmique" comme dirait Bennabi.
C’est sa manière, mais une manière positive, créatrice, de vivre sa chance d’exister dans
l’Histoire, ce sont ses triomphes sur la nature et sur lui-même, ses réalisations techniques et
spirituelles, ses découvertes scientifiques et sociales, son apport au reste de l’humanité, sa
poésie de la vie, sa prestance architecturale…
On a pu ainsi parler de génie grec, de génie romain, de génie islamique, de génie russe (pour
Pierre Le Grand qu’on a aussi surnommé le "Préobrazovatel", c’est-à-dire le "transfigurateur",
le "civilisateur"), etc, pour exprimer les performances morales et matérielles d’une nation,
l’empreinte de sa main et de son esprit sur l’espace et le temps. Le "génie des peuples" n’est
donc pas une fiction, une "qualité" vague et indéterminée, un artifice du langage politique,
mais une réalité sublime, prouvée et reconnue de tous.
Certes, la conjonction de l’ignorance et de la démagogie peut en faire un slogan, une flatterie,
un mythe - et elle l’a fait - mais en général ce genre de slogan, de flatterie et de mythe ne
durent pas, ne résistent pas à la critique. C’est d’ailleurs le sort de tous les mots menteurs que
d’être tôt ou tard démasqués, démystifiés, puis abandonnés au profit de la vérité.
Et la vérité aujourd’hui pour nous Algériens et Algériennes, c’est l’état dans lequel nous
surprend la "lutte contre les fléaux sociaux", une lutte contre nous-mêmes (al-djihad al-akbar)
que nous appelions du fond de l’abime social où nous nous trouvions, malheureux et
impuissants. Ibn Khaldoun n’a jamais eu autant raison que lorsqu’il a écrit : "Tout dépend du
gouvernement : quand celui-ci évite l’injustice, la partialité, la faiblesse et la corruption, et
qu’il décide à marcher droit, sans écart, alors son marché ne traite que l’or pur et l’argent fin.
Mais que l’Etat se laisse mener par l’intérêt personnel et les rivalités, par les marchands de
tyrannie et de déloyauté, et voilà que la fausse monnaie seule a cours sur place" (Al
Muqaddima).
Le "génie" tout court cette fois, a-t-on dit, c’est 25% d’inspiration et 75% de transpiration.
L’Allemand, par exemple, est réputé pour son sens du travail et de la discipline, le
Britannique pour sa sobriété et sa retenue, le Suisse pour sa manie de la propreté publique, le
Japonais pour sa précision et son affabilité, etc. Mais l’Algérien ? Qu’est-ce qui fait notre
"génie" ? Par quoi nous distinguons-nous des autres? Quelle idée a-t-on de nous à travers le
monde (du moins là où nous ne sommes pas, quoique nous fassions, le "bougnoule")? Que
pensent de nous en réalité les étrangers résidant dans notre pays? Que dit-on de nous dans les
rapports diplomatiques? Et même sans référence aux autres, qu’est-ce qui nous singularise?
Qu’est-ce qui nous est commun ? En quoi consiste ce "génie" dont on nous a tant rebattu les
oreilles ?
Nous fonctionnons, ô combien, en-deçà de nos capacités économiques ; nous proclamons,
avouons une réalité mais en vivons une autre ; nous nous sommes implicitement entendus sur
le mal ; nous nous sommes mis d’accord sur l’indifférence à l’égard de la chose publique ;
nous nous sommes accordés sur la démagogie, le sabotage le contournement des lois, le
détournement des moyens de l’Etat, l’absentéisme, la vie facile, la spéculation, la saleté,
l’achèvement des malades… Nous nous comportons exactement comme si la vie devait cesser
avec nous!
Tout nous est indifférent tant que cela ne touche pas nos intérêts ; délits et crimes de toutes
natures se commettent sous nos yeux sinon avec notre approbation, du moins avec notre tacite
complicité ; nous avons abjuré Dieu, trahi l’esprit de la Révolution, nous avons fait toutes les
concessions du monde, nous nous bluffons à l’envi, nous mentons, nous raillons, nous
soudoyons, nous trafiquons, nous "brossons", nous nous bagarrons, nous convoitons la fille, la
soeur ou la femme de l’autre, nous lui manquons de respect dans la rue, nous sommes
vulgaires, obscènes, nous blasphémons, nous nous parjurons, nos enfants s’élèvent à notre
images…
Et nous « militons » par-dessus le marché pour n’avoir l’air de rien ou pour l’impunité.
"Maudit instinct de la médiocrité!" (Nietzsche). Développées, généralisées, démocratisées, ces
marques sont devenues notre "génie". "Hchicha talba maïcha", "haff taïch", et bien d’autres
tournures du même crû fournissent à notre comportement leur justification "philosophique".
L’Algérien est sorti de l’ère pré-économique pour tomber dans l’économisme. Celui-ci nous a
avilis, abrutis, dénaturés. Il nous a précipités dans un ilotisme sans nom, il nous a réduits à
l’état honteux de consommateurs, de tubes digestifs, il a fait de nous des "minus habens".
L’économisme n’est pas un mal de socialisme, il aurait aussi bien germé en terrain capitaliste
; l’économisme n’est pas une doctrine économique, mais une vision erronée du rôle de
l’économique dans un processus de développement. C’est l’attitude qui consiste à ne voir
dans les phénomènes que leur aspect matériel, c’est l’illusion de croire qu’ayant hissé
l’homme à un certain PNB on l’a développé, c’est l’erreur de penser qu’on n’est au monde
que pour assumer la charge d’argent économique (de préférence, celle de consommateur).
Il y a une trentaine d’année, l’"homme" c’était le fétichisme de la moustache dans un univers
mental où valeurs et non-valeurs faisaient bon voisinage. De nos jours, le "radjel" c’est celui
qui touche gros, qui loge en résidence, qui roule en seize chevaux, qui se soigne à l’étranger,
qui échappe aux lois et ne rend de comptes à personne. A l’origine de cette métanoïa vous
avez justement l’économisme. Entre autres méfaits celui-ci a désarmé l’honnête homme, il l’a
déclassé, humilié, vaincu. Il l’a livré aux sarcasmes de l’arriviste bien pansu, il en a fait un
objet de risée. L’économisme a agi de même avec la révolutionnaire authentique, avec
l’intellectuel désintéressé, il a pointé un doigt railleur sur la pensée, sur les idées, et déclaré
l’une et les autres actes honteux et inutiles. D’où le "choséisme" effarant de nos conceptions,
notre étroit concrétisme, la myopie de nos vues.
Notre culture? Elle consiste en quelques misérables scénarios de films où les sempiternels
personnages du fou (la conscience populaire), de l’imam (la réaction) et du propriétaire (la
bourgeoisie compradore) se disputent la palme du grotesque et du simplisme "engagé",
quelques cheikhs de la musique trônant avec toute la majesté de leur "djahl" sur un domaine
ouvert à des ouailles mi-artistes, mi-voyous, en trois ou quatre romanciers insipides et
arrogants qui ont un pied dans les petites "affaires" et un autre dans la harangue télévisée…
Nos beaux-arts? Voyez un peu ces minables statues dans quelques-uns de nos jardins publics,
au "Padovani" ou au souk al-fellah de Chéraga par exemple, voyez cette monumentale et
innommable crotte juchée en face du Mazafran comme pour offenser les cieux, voyez ces
hideuses peintures sur panneaux un peu partout dans la capitale… Qui donc est derrière cette
prostitution de l’art? Qui nous inflige avec tant de générosité ce "réalisme socialiste"? Qui est
à l’origine de la baptisation des villages agricoles "Guaâdat at-tarfas" (intraduisible),
"Fartassa" (chauve), "Magoûra" (trouée), et j’en oublie…
Notre économie? Elle ne repose pas sur la sueur, sur le travail, sur la production de richesses,
mais sur le troc d’une "rahma" du Ciel ou du hasard, comme bon vous semble. Nous vivons
en rentiers de nos sols et sous-sol. Nous sommes pour si peu dans notre survie que nous
aurions mille et une fois crevé si nous n’avions compté pour vivre comme nous le faisons que
sur ce que nous produisons réellement. Mais, insolents et pleins de gloriole, nous ne voulons
pas qu’on le sache. Nous nous le disons bien entre nous mais il ne faut pas l’admettre, le
reconnaître: par "principe"!
Pour davantage nous leurrer nous remercions à tout de champ les "oummal", hurlons à la
réaction ou à l’impérialisme dès que ça ne tourne pas rond, après quoi nous nous retrouvons
Gros-jean comme devant face à nos éternels problèmes. C’est que les slogans, tout comme
Dieu, " ne transforme (nt) rien à l’état d’un peuple tant que celui-ci n’a pas transformé son
âme" (Coran). Et "production et productivité", "bataille de la production", "bataille de la
gestion", etc, ne sont rien d’autre que des slogans, des litanies qui n’élèveront jamais la
courbe de notre croissance, tout au contraire. Ouvrons ici une petite parenthèse : il est pour le
moins curieux que nous ne voyons jamais les choses que sous un angle belliqueux, belliciste,
que tout se présente à notre esprit sous forme de mêlée, d’échauffourée, de bataille, donc de
confusion, de désordre, de kahlouta…
Le "génie du peuple"…Trêve! Trente-six articles, cent discours sur la place publique, mille
sermons télévisés de Ali Chentir sur Bliss, un million de banderoles au-dessus de nos artères
ne changeraient rien à rien. Ce qu’il fallait, c’était des décisions, des mesures, des actes! Que
soient louées les instances dirigeants, et à leur tête le Président de la république, pour avoir
pris celles-ci. "Rien n’est assez désastreux pour que la destinée ne puisse en faire un bien"
disait Goethe.
Quelle joie, quel bonheur, quelle satisfaction! Nous étions donc capables de traverser au
passage clouté, de respecter une chaine (je veux dire de l’observer car on aurait voulu que
jamais on n’en connût), de nettoyer nos rues, de céder une priorité, de ne pas cracher
rageusement notre chique à l’émoi des passants… Nous pouvions donc sans risque de mourir
nous conduire en gens sensés, nous conformer aux règles universelles de la vie en société,
circuler dans la rue Ben Mhidi à quinze heures sans redouter une agression armée, aller au
cinéma et suivre paisiblement son film…
Inouï! Pendant dix-sept ans nous pouvions vivre ainsi, la paix civile était si près de nos
moyens - nous ne nous sommes pas ruinés aujourd’hui à l’établir - et pourtant nous vivions un
véritable enfer, l’enfer de ceux qui doivent gagner laborieusement leur vie d’honnêtes gens,
l’enfer de ceux qui doivent emprunter les transports publics, l’enfer de ceux qui sont
contraints de faire toutes les chaînes du monde pour ne pas crever, l’enfer de ceux qui
envoient travailler leur fille ou leur épouse pour boucler le mois. L’agent de l’ordre dans la
rue ne nous a jamais paru aussi sympathique, aussi bien mis dans sa tenue, aussi vigilant. Il ne
nous a jamais semblé aussi propre, aussi vigoureux, aussi propre, aussi imbu de son rôle
social. L’état désormais est là, sous nos yeux, fort, actif, soucieux du bien du citoyen.
Et foin de ceux, ici ou à l’étranger, qui raillent, qui persiflent, qui tournent en dérision.
Certains se sont déjà manifestés, d’autres guettent l’occasion, attendent patiemment le détail
qui libérera leur hargne, leur venin, leur rage. Ils nous parleront à coup sûr de respect des
libertés, de répression, de fascisme, d’intégrisme… Mais nous les connaissons assez
maintenant pour les avoir eus maintes fois sur le paletot. Ils sont ceux-là qui veulent nous
faire croire que le "génie des peuples" c’est l’état dans lequel nous étions avant le
déclenchement de la lutte contre les fléaux sociaux, ils sont ceux-là qui ne veulent à aucun
prix de l’Algérien du 1er novembre, un homme inébranlable, intransigeant, moral, sérieux,
fraternel, désintéressé…
Cet homme leur a fait du mal, il a déplacé des montagnes, il a donné ses biens et sa vie, il a
soulevé l’admiration du monde, il a incarné l’idéal du Héros. Après l’indépendance cet
homme, avant d’être déçu, écoeuré par le comportement de certains de ses chefs, a encore
donné la mesure de son amour pour sa patrie, pour un socialisme authentique, pour une justice
intégrale. Cet Algérien qui a fait la gloire de notre pays par ses valeurs morales
principalement, on ne veut pas de lui. Il est dangereux, il ne permet aucun laisser-aller, ne
ferme les yeux sur nulle magouille. Quand il est pris par l’idéal du bien, quand il n’entend
plus que la voix du devoir, il va jusqu’au bout : d’une guerre contre l’ennemi, d’une lutte
contre soi-même, ou pour triomphe du sous développement. "Ô heureux le peuple dont l’âme
a frémi et qui s’est recréé lui-même avec sa propre argile! Pour les anges qui portent le trône
de Dieu, c’est un matin de fête que le moment où un peuples se réveille" (Iqbal)
(« El-Moudjahid »» du 8 octobre 1979)

A SUIVRE LA SEMAINE PROCHAINE (LE KHECHINISME)