mercredi 6 avril 2016

RÉFLEXION : 01-Avant et aujourd’hui

 


Par Nour-Eddine Boukrouh

( Ben Badis ne voyait le califat qu’assumé par une structure collégiale réunissant sunnites et chiites qui assumerait des fonctions purement morales et religieuses, les fonctions politiques, sociales et économiques restant du ressort des Etats. Il écrit à ce sujet : «Aucune personne n’est autorisée à prendre la direction des affaires de la oumma sans que celle-ci l’en ait chargée. »)

(L’Occident est passé par là, il a attaqué le despotisme de droit divin
à la base, sapé ses fondements culturels en lui opposant la raison, la philosophie, la critique, les
sciences humaines et le droit des gens, avant de l’achever par les révolutions politiques)


L’islamisme arrivé au pouvoir par l’alchimie des révolutions arabes, et qui laisse entendre qu’il
va réussir chez lui comme l’AKP en Turquie, a en fait peu de chances de rééditer cette réussite car
il n’a pas été, comme lui, soumis depuis sa naissance et des décennies durant à deux limites entre
lesquelles il était obligé d’évoluer sans possibilité de les transgresser : la laïcité inscrite dans la
Constitution, et les pré-requis nécessités par la perspective d’intégrer l’Union européenne.

Ces deux contraintes qui, à la longue, ont façonné sa nature et lui ont servi de garde-fou, se sont
avérées fructueuses et salutaires puisqu’elles lui ont permis de gouverner sans interruption pendant
douze ans. Il manque à l’islamisme arabe un autre atout : l’ancienneté et l’expérience de l’AKP qui
n’a gouverné seul qu’après quarante ans de cohabitation au parlement et au gouvernement avec
d’autres forces, et après avoir dirigé de grandes agglomérations comme Ankara et Istanbul dont
l’actuel Premier ministre a été le maire pendant des années. C’est dans ces fonctions électives que
les cadres de l’AKP ont fait leur apprentissage de la gestion de l’Etat. En opérant un recul dans
l’histoire, on remarque que ces deux contraintes étaient présentes dans l’Algérie coloniale. Au sein
du Mouvement national qui s’était formé pour combattre le colonialisme, il y avait une composante
islamique, l’Association des oulémas algériens. Invoquant le principe de la séparation du culte et de
l’Etat, elle a revendiqué pendant des décennies son application au culte musulman afin d’en prendre
la charge, et réussit à quadriller le pays avec un réseau de plusieurs centaines d’établissements
d’enseignement libre. Vivant sous le régime de la laïcité qu’ils voulaient tourner à leur avantage, les
oulémas accomplissaient leur mission sociale et éducative tout en réfléchissant à l’avenir, au jour où
l’Algérie recouvrerait sa souveraineté. Comme s’il avait deviné l’usage qui pourrait être fait de la
religion dans le domaine politique, Ben Badis avait donné pour devise à son journal ( Al-
Mountaqid) : «La vérité au-dessus de tous, la patrie avant tout». C’était en 1924. Quel journal
islamiste de par le monde afficherait une telle devise aujourd’hui ? Et comme s’il s’était représenté
ce qu’allait être cet avenir — celui que vit l’Algérie depuis que l’islamisme charlatanesque s’est
abattu sur elle —, il avait écrit dans le Manifeste doctrinal de l’Association des oulémasen 1937 :
«L’islam honore et glorifie la raison et recommande de baser tous les actes de la vie sur l’usage de
la réflexion… Il propage sa doctrine par l’argumentation rationnelle et la persuasion, non par la ruse
et la contrainte… Son régime est essentiellement démocratique et n’admet point d’absolutisme,
même au profit de l’homme le plus juste.» Dans les madrassas ouvertes par l’Association, on
enseignait les mêmes matières que celles dispensées dans les écoles françaises en dehors de l’arabe
et des cours religieux. J’ai été élève pendant plusieurs années dans l’une d’elles à El- Biar dans les
années cinquante. Elle portait le nom de Madrassat at-Tahdib et était dirigée par un personnage à
l’allure martiale dont j’ai oublié le prénom mais gardé le nom : M. Foudhala. La mixité était quelque
chose de naturel puisque j’y allais avec mes soeurs. Les maîtres s’habillaient selon leurs moyens, le
directeur était toujours impeccablement mis, avec costumecravate, et il n’y avait ni qamis, ni calotte
blanche ou rouge, ni barbe, bien ou mal taillée, ni claquettes aux pieds. On n’avait jamais vu ou
entendu parler de hidjab ou de niqab, et encore moins de tenue afghane. Il faut dire que Kaboul
n’avait pas encore ravi sa place à Paris dans le «chic féminin». Dehors, les femmes mettaient le
haïk, mais pas les jeunes filles. A l’intérieur du pays, on ne savait pratiquement pas ce que c’était.
Les Algériens vivaient à l’écart des Européens, entre eux, selon leurs coutumes locales et leurs
traditions religieuses. Dans cette société pauvre, indifférenciée socialement mais solidaire et
fraternelle, les oulémas, les imams et les hadjis occupaient une place prestigieuse. Ils étaient
regardés comme les guides moraux du peuple sans qu’ils cherchent à lui imposer une quelconque
tutelle ou à s’ériger en directeurs de conscience. Ils ne se posaient pas en guides, c’est la
considération morale dont ils étaient entourés qui les faisait passer pour tels parce qu’ils étaient
ouverts d’esprit et donnaient le bon exemple. Il existait dans les villes des lieux mal famés, dans la
haute et basse Casbah notamment, il y avait des débits de boissons alcoolisées, le kif se vendait à la
sauvette, et si ces marchés existaient et florissaient, c’est parce que les consommateurs et les
habitués des lieux étaient musulmans, les Européens ayant leur propre monde. Les imams et les
sages du quartier leur faisaient la morale quelquefois, à l’approche du Ramadan et des fêtes
religieuses, ou alors ils étaient flétris par quelque juron lancé à leur face quand ils se livraient à un
affront en public. Tout le monde, au fond, s’apitoyait sur eux plus qu’il ne les blâmait. On ne
connaissait pas la promptitude à excommunier, les vociférations et les anathèmes, même envers les
ivrognes, les personnes de mauvaise vie, ou ceux et celles qui s’étaient complètement «francisés ».
Il régnait une tolérance naturelle, généreuse et bonhomme, sans tendre à la connivence ou verser
dans la permissivité. Au contraire, la société secourait les déviants au lieu de les juger et de les
condamner. Toute seule, sans avoir un Etat ou l’argent du pétrole. Chacun menait son existence,
droite ou zigzagante, selon son bon vouloir mais dans le respect des codes sociaux. En lisant
Lebbeïk de Bennabi ou Ce que le jour doit à la nuitde Khadra, on retrouve un peu de cette
ambiance. Il y avait beaucoup d’âme, de philosophie et de miséricorde dans les rapports humains.
Que l’on fut pieux ou dévergondé, il fallait juste respecter les usages, les formes et les convenances.
Il ne pouvait pas venir à l’esprit de quelqu’un d’accoster un autre pour l’inciter à aller à la mosquée,
l’interroger sur sa tenue, celle de sa femme ou de sa soeur, ou pour lui demander s’il jeûnait ou non.
Personne ne surveillait personne alors qu’on était en pleine guerre et que la délation était redoutée.
Cette ambiance de tolérance s’étendait aux Européens et aux juifs. Dans les grandes villes, il existait
entre les trois communautés un climat d’émulation, et les plus défavorisés économiquement et
politiquement — les Algériens — étaient ceux qui avaient le plus à coeur d’être à la hauteur, peutêtre
parce qu’on tenait à les faire rentrer de force dans les clichés de «fanatiques » et d’«arriérés».
Malgré la modestie des moyens, ils avaient leur tenue du dimanche et ciraient leurs chaussures pour
sortir se promener ce jour-là ou aller faire une partie de dominos ou de ronda. Qui met un costume
le vendredi, aujourd’hui ? Combien sont ceux qui possèdent chez eux une brosse et du cirage ? On
s’est débarrassé de ce souci avant même l’apparition du qamiset des claquettes. Le 5 août 1934,
des affrontements d’une grande violence éclatent entre Algériens et juifs à Constantine où un
Israélite éméché avait uriné contre le mur d’une mosquée, avant de s’étendre à d’autres villes. Ils se
solderont par une vingtaine de morts de part et d’autre. Les oulémas, Ben Badis en tête, ont
déployé pendant ces évènements toute leur énergie pour les faire cesser. Bennabi, qui se trouvait à
Tébessa, apporte dans ses Mémoires ce témoignage : «Nous nous opposâmes à Tébessa à ce que
la minorité juive subisse le moindre dommage. La nuit, nous faisions même une garde sous le balcon
d’un certain Moraly que nous pensions être le plus susceptible d’attirer une vendetta. L’imam de la
ville fut sublime, rassurant jusqu’à sa porte un malheureux juif attaqué par un voyou… Le cheikh
Ben Badis fut durant ces pénibles évènements d’un grand courage et d’une parfaire dignité.» Quel
savantissime cheikh, quelle figure intellectuelle arabe ou musulmane ferait aujourd’hui barrage de
son corps pour protéger les chrétiens d’Égypte ou d’Irak ? Je n’ose pas parler de juifs. C’est dire
s’il faisait bon vivre dans les réduits laissés par l’occupation française aux Algériens. Il y avait l’islam, sans l’islamisme, il y avait la foi et la joie de vivre en même temps, tout le monde était
musulman, mais personne n’était islamiste. En comparaison avec la terreur apparue dans le sillage
de l’islamisme depuis deux décennies, c’était l’âge d’or, un âge que ce pays ne retrouvera peut-être
jamais. Il en allait de même en Tunisie, au Maroc, en Libye et en Égypte. Il n’y a qu’à voir les films
en noir et blanc de l’époque. Notre pays est l’un des rares au monde à ne pas abriter de minorités
religieuses ou ethniques. Que serait-il advenu d’elles pendant la décennie noire ? L’islamisme a
introduit dans la société algérienne la suspicion, la déshumanisation des rapports, la laideur, la haine
et la mort. Il a créé l’ennemi intime, l’ennemi invisible qui s’insinue dans les familles, les quartiers, les
lieux de travail et les hameaux. Les dommages apportés à l’islam et aux Algériens par l’islamisme
sont plus grands et plus graves que ceux que leur a causés le colonialisme. En près d’un siècle et
demi, celui-ci n’a pas réussi à diviser les Algériens ou à les conduire à s’entretuer. L’islamisme à
réussi à le faire en à peine quelques années. Il les a divisés intellectuellement et politiquement en
deux : les musulmans de toujours et les musulmans islamistes. Il a éradiqué une partie de l’élite, des
frères sont devenus ennemis, des familles se sont disloquées, les voisins sont devenus suspects les
uns aux autres, et les quartiers ont perdu leur solidarité. Sans possibilité de se séparer ou d’aller se
refaire ailleurs. Il est la cause directe ou indirecte de centaines de milliers de morts. C’est un bilan
de guerre, d’une grande guerre dont les séquelles dureront longtemps. C’est que l’ennemi intime est
plus problématique que l’ennemi étranger. L’étranger peut partir, il a où aller, mais pas le
compatriote, le voisin ou le frère. Contre le colonialisme, les choses étaient claires. La ligne de
démarcation était connue, visible, évidente, et les adversaires bien campés dans leurs rôles
respectifs. En cas de conflit, chacun savait ce qu’il aurait à faire et que l’affaire finirait par se régler
d’une façon ou d’une autre. Sept ans ont suffi pour que l’envahisseur retourne d’où il est venu.
Après vingt ans de tueries, le terrorisme islamiste sévit toujours. Ce sera peutêtre pour cent ans,
comme dans les guerres de religion connues par l’Occident au Moyen-Âge. L’islam maghrébin était
ouvert, tolérant, civilisé, pacifique, jusqu’à l’arrivée de l’islamisme radical importé d’Égypte, du
Pakistan et d’Afghanistan à partir des années 1970. De tous les pays arabo-musulmans, nous
sommes celui qui a payé le plus lourd tribut à cette importation qui, mélangée au populisme et au
nihilisme locaux, a donné un islamisme de bas étage, haineux et violent. Les principaux promoteurs
intellectuels de cet islamisme sont l’Egyptien Sayyed Qotb et le Pakistanais Mawdudi. Le pronostic
vital de leurs pays respectifs est aujourd’hui engagé de leur fait. C’est l’effet boomerang ou, comme
dirait Bennabi, «la némésis des idées trahies». Ben Badis a été l’une des rares personnalités
religieuses du monde musulman à approuver le projet d’abolition du califat par Mustapha Kemal en
1924. Il a écrit à la veille de cette décision : «Le jour où les Turcs aboliront le califat, ils n’auront
pas aboli le califat au sens islamique du terme, mais un régime de gouvernement qui leur est propre.
Ils ont liquidé un symbole sans consistance qui a été une source de fitna absurde entre les
musulmans… Le mythe du califat ne deviendra pas réalité, les musulmans finiront par s’aligner sur
ce point de vue.» (Cf. Penseurs maghrébins contemporains, Horizons maghrébins, Ed. Cérès,
Tunis, 1997). Ce faisant, le cheikh s’était mis en porte-à-faux avec les positions prises par Rachid
Rédha et l’université islamique d’Al-Azhar qui étaient restés attachés à l’idée de restaurer le califat.
Il soutiendra également Ali Abderrazik quand celui-ci essuiera les foudres des oulémas égyptiens
pour avoir publié en 1925 son fameux livre L’islam et les fondements du pouvoir. C’est dans cette
effervescence (1924- 1928) que sont nés en Inde le mouvement Jamaat at-tabligh (Groupes de
prédication) et en Égypte le mouvement des Frères musulmans. Ben Badis ne voyait le califat
qu’assumé par une structure collégiale réunissant sunnites et chiites qui assumerait des fonctions
purement morales et religieuses, les fonctions politiques, sociales et économiques restant du ressort
des Etats. Il écrit à ce sujet : «Aucune personne n’est autorisée à prendre la direction des affaires
de la oumma sans que celle-ci l’en ait chargée. » La vision du monde développée entre les années
vingt et cinquante par nos vénérables oulémas était très en avance sur celle que prônent aujourd’hui
les oulémas les plus éclairés et les plus modérés. On s’en rend compte mieux que jamais à la lumière de la nouvelle situation du monde arabe : ils étaient dans le vrai et le juste. Quel homme de
religion de premier plan se hasarderait aujourd’hui à offrir de partager le califat avec les chiites ? La
charte des Frères musulmans, rédigée par Hassan al-Banna sous le titre Notre Crédo, stipule en
son point 5 : «Je crois ( achhadou anna…) que le musulman a pour devoir de faire revivre la gloire
de l’islam en promouvant la renaissance de ses peuples, en restaurant sa législation. Je crois que le
drapeau de l’islam doit dominer l’humanité, et que le devoir de tout musulman consiste à éduquer le
monde selon les règles de l’islam. Je m’engage à lutter tant que je vivrai pour réaliser cette mission,
et à lui sacrifier tout ce que je possède. » «Dominer l’humanité», «éduquer le monde», rien moins
que ça. Cela ressemble aux tartarinades d’Ahmadinedjad promettant obsessionnellement de rayer
Israël de la carte alors que ce dernier possède depuis les années soixante des centaines de bombes
atomiques tout en le niant, mène des cyber-attaques contre les centrifugeuses iraniennes dans le plus
grand silence, élimine l’un après l’autre les ingénieurs atomistes iraniens à Téhéran même sans le
reconnaître, et se prépare à bombarder les installations nucléaires iraniennes dans le secret le plus
absolu. C’est aussi ce que promettaient de faire Nasser et Saddam devant d’innombrables foules
en délire avant de connaître l’humiliation de la guerre des Six jours et la destruction de l’Irak au
terme de la guerre du Golfe. Saddam ne possédait même pas les armes avec lesquelles il menaçait
de brûler l’Etat juif. Elle est bien curieuse cette propension des leaders arabo-musulmans à révéler à
l’ennemi leurs intentions, et à promettre à l’ennemi plus qu’ils ne peuvent tenir. C’est comme si,
travaillant contre leurs propres intérêts, ils voulaient donner l’alerte pour que le monde entier se
mobilise contre eux et leur inflige d’effroyables dommages. A-t-on jamais entendu leader israélien
annoncer ses intentions dans un grand meeting ? Israël n’annonce pas, il fait. Eux annoncent, mais
ne font pas. Allez savoir pourquoi ! L’islamisme arabe et l’islamisme turc ne se ressemblent que de
loin. A ce que l’on sache, ce dernier n’a pas tué pour arriver au pouvoir ; il n’a pas divisé en deux
son peuple ; il n’a pas clochardisé la Turquie, ni enlaidi et attristé sa vie. Il y est arrivé par les voies
de la persuasion, de la légalité, de la démocratie et de la rationalité. Comme je le disais dans la
dernière série, la laïcité et le tutorat de l’armée l’ont servi plus qu’ils ne l’ont desservi. Au surplus,
l’islamisme n’a été qu’un juste retour des choses en considération de ce qu’a fait subir Mustapha
Kemal à ce pays. «Chassez le naturel, il revient au galop», dit un adage français. Ce qui est arrivé,
c’est que l’islam — le naturel chassé — est revenu au galop après la mort d’Ataturk. Il l’avait
vraiment chassé de la vie des Turcs. Entre 1921 et 1923, il commence par faire adopter par la
Grande assemblée nationale une série de lois constitutionnelles disposant que «la base de l’Etat turc
est la souveraineté du peuple» et la Turquie «une démocratie parlementaire». Hostile à l’abolition du
califat, l’Assemblée lui propose de devenir calife, mais il refuse l’offre avec dédain. Le 3 mars
1924, il lui présente un projet de loi supprimant le califat et imposant la laïcité. Sous la menace des
armes, les députés votent le texte. Ceux qui s’y sont opposés, même parmi ses anciens
compagnons, ont été pendus ou fusillés. Ayant désormais les mains libres, il entreprend une tâche
que peu d’hommes dans l’Histoire ont osée : changer l’âme d’un peuple, le couper de ses racines
spirituelles et historiques, le vêtir d’une identité qui n’est pas la sienne, lui inculquer autoritairement
des gestes et des habitudes étrangers à sa nature. Il abroge la législation ottomane inspirée de la
chariâ et la remplace par le code civil suisse, le code pénal italien, et le code de commerce
allemand. Il interdit sous peine d’emprisonnement l’usage des salutations islamiques (salamou
alaïkoum) et toute expression de la culture arabe (littérature, poésie, musique, danse…). Il
promulgue une loi assimilant le port du fez (tarbouche rouge) à un «attentat contre la sûreté de
l’Etat», remplace le vendredi par dimanche comme jour de repos, et le calendrier arabe par le
calendrier européen. Il fait fermer les mosquées, interdire les livres religieux, coupe toute relation
avec les Arabes et se tourne complètement vers l’Occident. Il donne une année à la nation pour
s’habituer à écrire en caractères latins la langue turque qui utilisait jusqu’alors les caractères arabes.
Ces transformations radicales sans précédent furent menées en moins de quatre ans et se soldèrent
par la mort de dizaines de milliers de récalcitrants. Le remplacement des caractères arabes par les caractères latins a rencontré la compréhension de Bennabi qui écrira un demi-siècle plus tard : «Il
ne faut pas mettre tous les torts du côté turc. La mesure d’abolition peut être interprétée comme
une réaction passionnelle… Il faut tenir compte d’une conjoncture dramatique dans laquelle la
Turquie nouvelle faisait face aux suites du démembrement de l’Empire ottoman. Or l’historien ne
peut pas ne pas tenir compte de la responsabilité des Arabes dans ce démembrement qui aboutira,
entre autres, à l’établissement d’Israël en Palestine.» ( Les avatars de l’arabisation, in Révolution
africainedu 2 juin 1968). Quand Ataturk décède en 1938, Ben Badis lui rend un vibrant hommage :
«Mustapha Kemal n’était pas l’artisan de la renaissance de la seule Turquie. Il fut l’artisan de la
renaissance de tout l’Orient musulman, et de ce fait, il modifia le cours de l’histoire et jeta les bases
d’une formation nouvelle ; il était à juste titre l’un des plus grands génies de l’Orient qui ont
influencé la religion de l’humanité et son existence depuis les siècles les plus reculés… Mustapha
Kemal a arraché aux Turcs les “commandements de la jurisprudence traditionnelle“, et il n’est pas
seul responsable de cela. Les Turcs ont la possibilité de les remettre en cours quand ils le voudront
et comme ils le voudront. Mais il leur a restitué la liberté, leur indépendance, leur souveraineté et
leur grandeur parmi les nations de la terre… Quant au calife des musulmans, “il s’asseyait dans son
palais sous l’autorité des Anglais occupant sa capitale, immobile et muet…“» (Cf. B. Bessaïeh in
L’Algérie belle et rebelle, de Jugurtha à Novembre, Ed. Anep, Alger, 2004). Quelle autre
personnalité religieuse l’a fait, quel alemdirait aujourd’hui quelque bien de cet homme ? Il n’y a pas
qu’un hommage dans ce texte, il recèle une vision de l’avenir qui ne peut être comprise
qu’aujourd’hui. Effectivement, Ataturk a sauvé la Turquie et en a fait une nation moderne, libre et
souveraine. Or voici que l’AKP a pu, à partir de cet acquis, lui restituer dans la paix et la sérénité
son identité. Le leader turc s’est essayé à quelque chose d’irréalisable : on ne change pas de force
l’âme d’un peuple ; une âme n’est pas un organe qu’on peut remplacer par un autre. Le
colonialisme s’y est essayé en Algérie, comme le communisme dans le monde slave, avec
exactement le même échec. On peut par contre la dépoussiérer et la faire évoluer si elle est
persuadée de l’intérêt et de la justesse de l’évolution proposée. Le problème de l’islamisme appelle
d’autres solutions que les coups d’Etat et la répression, il attend des réponses éducationnelles,
culturelles, intellectuelles et économiques. Il ne s’agit pas de chercher à refermer la boîte de
Pandore sur lui, cela a déjà été fait en pure perte, mais d’améliorer le niveau d’éducation et de
développement socioéconomique des masses. Comment sortir de la culture théocratique ? Comme
en sont sortis les pays de tradition chrétienne, comme sont sortis du communisme les peuples qui y
étaient asservis : par l’aspiration à la liberté, par la libération de la pensée et de l’expression, par
une rénovation du fond mental. L’Occident est passé par là, il a attaqué le despotisme de droit divin
à la base, sapé ses fondements culturels en lui opposant la raison, la philosophie, la critique, les
sciences humaines et le droit des gens, avant de l’achever par les révolutions politiques. Ensuite, il a
mis à sa place la souveraineté populaire, le droit positif, la liberté de culte et d’expression, et le
couronnement de tout cela, l’Etat de droit. C’est ainsi que la culture théocratique a été
progressivement remplacée par la culture démocratique. La religion n’a pas été supprimée ou
interdite, mais éloignée de l’exercice du pouvoir qui est la somme des délibérations, décisions et
actes pris au quotidien pour gérer au mieux et sur la base de ces valeurs les intérêts de tous. En
quelques décennies les peuples arabo-musulmans peuvent réaliser ce que les Occidentaux ont mis
un demi-millénaire à réaliser parce qu’ils n’avaient pas à leur disposition le savoir, le potentiel
économique et les technologies de communication d’aujourd’hui. Les idées circulaient à la vitesse
du cheval alors que de nos jours elles vont à la vitesse de l’éclair, du clic d’une souris d’ordinateur.

N. B. IN LSA LE 19/02/2012