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dimanche 3 avril 2016

LES NOTIONS DE PEUPLE ET DE RACE CHEZ LES JUIFS Un enjeu des négociations actuelles

A la veille du dépôt par les dirigeants de l’Autorité palestinienne d’une demande de reconnaissance par l’ONU d’un Etat palestinien sur les frontières antérieures à la guerre des Six Jours (juin 1967), il est utile de revenir sur les notions de peuple et de race chez les Juifs (anciens et modernes) pour comprendre le sens de leur exigence d’une reconnaissance par les Palestiniens d’Israël comme Etat du peuple juif.

1. Les notions de peuple et de race dans leur contexte historico-conceptuel. Dans la plupart des langues du monde présentement parlées et/ou écrites, il existe un terme spécifique équivalent du mot français «peuple» qui s’est fixé dans sa quintessence selon une trajectoire similaire en dépit d’énormes différences dans son évolution historique concrète.
A l’origine, et dans la plupart des cas, il réfère simplement à une communauté de gens qui ont en partage un même territoire et qui développent en une culture spécifique diverses coutumes et traditions pouvant former à la longue un éthos et une doxa propres. Il n’est pas rare que cette communauté de gens possède une base ethnique sur laquelle viennent se greffer une multitude de groupements humains d’autres origines ethniques, qui se fondent en elle jusqu’à ne plus faire qu’une seule et même communauté. L’histoire de l’humanité regorge de situations de ce genre où, à la faveur des invasions d’antan ou de simples mouvements de populations causés par des circonstances impérieuses, de nouveaux peuples se forment, sur une base culturelle et linguistique déjà existante, remodelée seulement dans ses contours par les apports des nouveaux venus – fussent-ils les vainqueurs des guerres d’extension des anciens empires – ou refondue de fond en comble sous le poids écrasant de la nouvelle culture. Cependant, le terme de peuple n’a pris un sens véritablement signifiant qu’avec l’avènement des nations et des Etats modernes qui cristallisent la représentation à la fois concrète et abstraite (au travers de leurs institutions internes et de la reconnaissance de leur existence par les autres Etats-nations) de la personnalité morale du peuple dans ses diverses composantes ethniques. Comme tel, le contenu du mot «peuple» n’a plus vraiment grand-chose à voir avec celui d’ethnie puisque non seulement il y a eu dans la plupart des cas un brassage de populations de provenances ethniques lointaines (dans l’espace et dans le temps), mais aussi un regroupement en une seule et même nation, sous l’autorité d’un seul et même Etat, de communautés voisines aux origines ethniques proches mais distinctes. Outre que ces communautés ne peuvent en général se soustraire au mélange de leurs membres au travers des mariages mixtes qui répondent souvent aux nécessités de l’existence toutes prosaïques du moment, il se crée en leur sein un mode de penser et d’agir qui transcende leurs origines ethniques, leurs différences linguistiques et leurs idéologies religieuses pour ne laisser subsister que des préjugés raciaux dont les fonctions sociales varient selon les prédispositions des gens jusqu’à prendre une tournure dramatique en certaines circonstances. Mais la base sociopolitique des Etats-nations modernes – certains pouvant avoir été formés au demeurant de façon parfaitement artificielle comme c’est le cas dans de nombreux pays d’Afrique noire – se définit toujours hors de toute référence à la notion d’ethnie. Ce n’est que dans des situations de conflits ouverts que certains hommes politiques tentent de mobiliser leurs partisans en l’invoquant plus ou moins explicitement comme ce fut le cas dans le conflit ivoirien où fut mis en avant le concept d’ivoirité derrière lequel se cachaient des dissensions interethniques et interconfessionnelles. Il arrive parfois aussi que la notion d’identité nationale, associée pourtant à l’idée de nation dans sa diversité ethno-sociale et confessionnelle, soit manipulée par certains dirigeants politiques qui cherchent à lui accoler, dans des visées purement politiciennes, un attribut ethnique pour justifier implicitement leur politique d’exclusion sociale, sur base ethnocentrique, de certaines composantes du peuple. Ce fut le cas récemment en France où, à l’instigation du Président Sarkozy et sous l’autorité du ministre chargé de l’Immigration (Eric Besson), un débat sur l’identité française a été lancé avec, pour arrière-fond, la stigmatisation de la communauté musulmane de France – débat qui a tourné court au grand dam des ténors du parti présidentiel. Quant à la notion de race, si elle se confond parfois avec celle d’ethnie, elle en diffère nettement par la charge idéologique qui lui est associée : au contraire de cette dernière en effet qui, comme notion anthropologique, est de caractère historique (sur la longue durée, de nouvelles ethnies se forment et d’anciennes se dissolvent), la notion de race, de caractère atemporel, se fonde sur l’idée d’un sang pur de tout mélange, attribué à la descendance de quelque patriarche dont l’existence est d’autant moins avérée qu’il semble n’avoir pas lui-même d’ascendance humaine. Notons d’ailleurs ici que la science moderne prouve contre l’idéologie raciste que le mélange des sangs participe de la régénérescence des qualités biologiques de l’être humain tandis que le prétendu sang pur mène à leur dégénérescence – ce qui est loisible de vérifier à travers la pratique de l’endogamie dans certains groupes ethniques dans divers pays. Comme mentionné plus haut, les préjugés raciaux n’en ont pas moins la cote quand surviennent les crises économiques et sociales qui se transforment souvent en crises morales. Non seulement alors ces préjugés se manifestent chez le commun des mortels qui les assimile en même temps que l’essentiel de la culture de son milieu ambiant, mais aussi chez les élites intellectuelles – voire scientifiques – et politiques à un moment ou à un autre de l’évolution historique du pays. Bien entendu, cela n’est jamais politiquement ni socialement neutre mais répond à des exigences précises dans des situations particulières. Comme l’on sait, c’est sous le régime hitlérien que le racisme comme idéologie a atteint son expression achevée : dans sa démarche de glorification de la race arienne, le régime a décrété la guerre totale contre les peuples des autres pays du Vieux Continent et a été conduit à entreprendre l’extermination des Juifs d’Allemagne. Dans son aveuglement, le régime hitlérien ne s’est évidemment pas interrogé sur les origines de la prétendue race arienne : il aurait découvert avec horreur, comme la science moderne l’a établi avec certitude, que le peuplement de l’Allemagne, comme de la plupart des autres pays d’Europe, est le fruit des pérégrinations de peuplades primitives venues du continent mitoyen – l’Asie – ce qui autorise les scientifiques à parler à présent de populations indo-européennes au sujet des peuples de l’Europe. L’idée de sang pur a encore aujourd’hui une fonction idéologique évidente : ne la trouve-t-on pas inscrite en lettre de feu dans l’hymne national français ? Parce que cet hymne participait dès l’origine des mythes fondateurs de la république, les dirigeants de ce pays sont comme frappés de stupeur et de paralysie à l’idée de supprimer la strophe où il est dit «Qu’un sang impur abreuve nos sillons». Mais curieusement, et de façon assez ironique au regard de ce qu’ils ont subi d’avanies en leur nom tout au long de l’histoire, c’est chez les Juifs anciens et modernes que les notions de race et de sang pur se trouvent inscrites en épigraphe à leur idéologie et qu’elles sont reprises par les dirigeants de l’Etat hébreu pour être placées au fronton de ses institutions.
2. Les notions de peuple et de race chez les Juifs : des ambiguïtés bien commodes. Notons tout d’abord qu’une grande ambiguïté caractérise le mot «juif» en ce qu’il réfère implicitement à la fois à une supposée ethnie originelle (les habitants de la Judée antique) et à l’une des trois religions monothéistes : le judaïsme précisément dont le Livre est intégralement repris dans la Bible chrétienne sous le nom d’Ancien Testament. Bien que la religion juive, tout comme les deux autres religions monothéistes, contienne le principe d’universalité de la révélation en ce qu’elle affirme l’existence d’un Dieu unique et en ce qu’elle fait remonter les origines de tous les hommes à une seule et même ascendance (le couple Adam et Eve), l’imaginaire religieux des juifs en a fait dès les temps anciens la religion du seul peuple juif défini sur des bases héréditaires comme Le Peuple Elu ; «un peuple qui a sa demeure à part et qui ne fait point partie des nations» selon la formule du troisième livre de Moïse dit Le Lévitique . Aussi, toute la pensée juive ancienne et moderne (hormis bien sûr les penseurs critiques qui se sont affranchis des préceptes religieux) a-t-elle adopté l’idée d’un peuple juif aux origines biologiques parfaitement distinctes et pures de toutes interférences sanguines. Ces origines remonteraient à Abraham, patriarche dont la descendance par Isaak aurait fondé les douze tribus formant le peuple juif et la race juive. Et si le peuple juif se retrouve à présent disséminé sur la quasi-totalité du globe, ce serait en raison de l’exil forcé auquel le soumirent les armées babylonienne (772 av. J.C) et assyrienne (586 av. J.C) après avoir détruit le premier Temple ; puis l’empire romain d’Orient et la toute nouvelle religion monothéiste (le Christianisme) apparue sur les lieux mêmes où le judaïsme prit racine – la Judée – qui détruisirent le second Temple en 77 après J.C. Telle est la mythologie nationale de l’Etat hébreu contemporain, alimentée tout au long des siècles par des penseurs imbus de la supériorité supposée du peuple juif sur les autres peuples en ce qu’il aurait tout entier découlé de la semence d’Abraham. Bien que la religion juive ne soit pas née en Judée mais en Mésopotamie après l’Exil et qu’elle s’y soit seulement implantée pour se diffuser ensuite dans le pourtour de la Méditerranée avant et après l’apparition du christianisme, un glissement sémantique se fit jour donc de ce que l’on peut appeler a posteriori la «judaïcité» vers le judaïsme, «concept qui caractérise une civilisation religieuse d’une nature nouvelle» et qui fait coïncider religion, territoire et ethnie. Quand se produisit ce que les juifs appellent l’Exil, c’est en référence à la Judée comme patrie originelle du judaïsme qu’ils le définissent en dépit de cette mystification et du caractère parfaitement mythologique de l’ampleur de l’Exode. Aux dires mêmes des auteurs juifs de l’Antiquité et du Moyen-âge (suivis en cela par les auteurs juifs d’avant l’avènement du sionisme), la diffusion du judaïsme à travers les continents fut en réalité le fruit de conversions de communautés entières dont les liens du sang avec la prétendue descendance d’Abraham est pure affabulation. L’importance de ce phénomène est tel qu’on vit naître des royaumes fort éloignés de Judée ayant adopté le judaïsme comme religion officielle. Sans même remonter aux époques fort anciennes où de petits royaumes de confession juive se formèrent dans la partie nord et est du Bassin méditerranéen, de nombreux vestiges archéologiques attestent de l’existence d’un royaume de confession juive dans le sud de la péninsule arabique (sur le territoire de l’actuel Yémen) dénommé royaume himyarite, et ce alors même que la religion chrétienne avait triomphé de son aînée et néanmoins rivale : le judaïsme. Par ailleurs, le judaïsme a gagné la Corne de l’Afrique où apparut une communauté de confession juive (les Falashas) que leurs coreligionnaires de l’Etat hébreu moderne tinrent il y a quelques décennies éloignés de la Terre promise vers laquelle pourtant ils favorisèrent l’émigration des communautés juives d’Europe et d’Amérique ; ce qui suppose qu’ils ne leur reconnurent pas la même ascendance. Ce fut aux environs de l’an 380 que les Himyarite se convertirent au judaïsme et leur royaume dura jusque vers l’an 450 de notre ère. Sur la rive sud de la Méditerranée (y compris sur des portions du territoire de l’ancienne Numidie et actuelle Algérie), le judaïsme s’implanta aussi, puisque des communautés juives y ont existé jusqu’à l’avènement de l’Islam et peut-être même bien après : les historiens affirment que le royaume de la mystérieuse et néanmoins vaillante Dihya que les arabes surnommèrent Kahina fut de confession juive. Plus près de nous, dans une contrée très éloignée de Judée, a existé de façon certaine un royaume de confession juive dénommé la Khazarie, dont le territoire englobait une grande partie des territoires des actuels pays d’Europe centrale et orientale : il s’étendait de Kiev au nord-ouest à la Crimée au sud et de la Volga à la Géorgie. Ce royaume fut constitué d’un grand nombre d’ethnies aux parlers divers et variés, allant des Alains aux Bulgares et des Magyars aux Slaves. Le royaume des Khazars a adopté la religion juive vers l’an 740 et l’a conservée jusqu’à son effondrement en l’an 1016 de notre ère sous les coups conjugués des armées byzantines et russes. Mais la religion juive lui survécut, ce qui explique l’importance numérique actuelle des Juifs d’Europe de l’Est (appelés juifs ashkénazes) relativement à toutes les autres communautés de confession juive de par le monde (notamment les juifs sépharade originaires du Moyen-Orient). Avec l’avènement du sionisme, mouvement extrémiste né au 19e siècle à l’instigation de penseurs juifs comme Heinrich Graetz, le phénomène des conversions au judaïsme fut minimisé – voire complètement nié – parce qu’il s’inscrivait en faux contre la prétendue origine (raciale et territoriale) commune de tous les Juifs du monde dont l’Exil aurait favorisé la dissémination sur la quasi-totalité du globe. Le mythe de l’Exil, qui fut mobilisé pour prôner le retour des Juifs en Palestine tout au long du 19e siècle et du premier tiers du 20e est, depuis l’instauration de l’Etat d’Israël sur une partie de celle-ci en 1948, à la base de l’idéologie expansionniste de l’Etat hébreu au motif que la Judée (englobant, avec la Samarie, la totalité du territoire actuel de la Cisjordanie), est le berceau du judaïsme et la terre natale des ancêtres de tous les Juifs du monde. On voit bien dès lors la fonction idéologique que l’on fait jouer à l’Exode (en plus de celle, mobilisée de longue date déjà, consistant à culpabiliser les adeptes des autres religions et les citoyens des autres Etats pour la responsabilité supposée de leurs ancêtres dans l’avènement de l’Exil) : elle consiste à prétendre que les habitants actuels de Judée sont les descendants d’envahisseurs et que c’est un juste retour des choses de les en expulser pour y installer les immigrés juifs en provenance de tous les pays. Le besoin de reconnaissance d’Israël comme Etat du peuple juif, qui se traduit en une condition préalable aux négociations avec l’Autorité palestinienne imposée par les gouvernements israéliens successifs, s’inscrit dans la logique de la «récupération» de tous les territoires de Judée et de Samarie, lesquels se confondent avec la Palestine si même ils ne la débordent pas pour englober certaines portions du Sud Liban, de l’Ouest jordanien et du Sud syrien (le tout formant ce que les extrémistes religieux de l’Etat hébreu appellent le Grand Israël). Autant dire que la satisfaction d’une pareille exigence par les Palestiniens reviendrait à nier leur propre existence en tant que nation et en tant que peuple dont l’histoire, dans sa dimension séculière, ressemble à celle de tous les peuples : à savoir un peuple pluriethnique, pluriconfessionnel et, sur la longue durée, plurilinguistique. Dans cette logique, les autorités israéliennes et les idéologues de l’Etat hébreu passent complètement sous silence le fait que l’Exode n’a concerné en réalité qu’une minorité des habitants de la Judée antique, celle qui représentait l’élite et dont les régimes babylonien et assyrien avaient grand besoin pour se développer. Dans cette éventualité, et comme c’est en général le cas dans tous les mouvements de population dans l’histoire de l’humanité, on peut supposer à bon droit qu’une partie au moins des habitants actuels de Cisjordanie sont originaires de Judée et de Samarie et sont de même ascendance que les juifs les plus en lignée avec les habitants des royaumes juifs antiques de Judée et de Samarie. C’est plus par acculturation que par colonisation de peuplement qu’ils ont acquis au fil de l’histoire leur appartenance aux peuples arabes, comme quoi la notion de peuple est un construit social et historique qui contraste fortement avec son interprétation idéologique, connotée de racisme, telle que la promeuvent les penseurs juifs depuis l’avènement du sionisme. Ce dernier ayant phagocyté ou à tout le moins influencé tous les autres mouvements intellectuels juifs, on peut imaginer la conséquence immédiate pour le peuple palestinien de la satisfaction d’une pareille exigence : elle consisterait à vider de leur contenu les résolutions 242 et 338 de l’ONU qui lui garantissent, ne serait-ce que dans le principe, le droit à l’instauration d’un Etat national sur les frontières d’avant la guerre des Six Jours. Ce ne serait pas seulement alors le début d’un processus de dé-crédibilisation de l’instance onusienne : ce serait aussi une façon de faire prévaloir le droit canon en vigueur dans un seul pays – Israël – sur le droit international, de caractère positif, accepté par les 193 pays membres de l’ONU. Cela ne manquera évidemment pas de conforter tous les extrémismes religieux de par le monde (et en particulier dans le monde musulman, lequel souffre déjà bien assez de leurs méfaits dont le moindre n’est pas le terrorisme aveugle). Conclusion. En ces temps de développement exponentiel des armes de destruction massive (dont les armes atomiques ne sont pas les moins dévastatrices), pareille perspective pourrait bien annoncer le commencement de la fin de l’humanité. On prête à André Malraux l’idée selon laquelle le 21e siècle sera religieux ou ne sera pas : il risque bien dans l’éventualité évoquée de ne pas être, étant donné la virulence de conflits interreligieux et la violence que les extrémistes religieux imposent à la société dans chaque pays où ils en imposent même aux autorités politiques qui se réclament formellement du droit séculier. Mais c’est au Proche-Orient que le sort de l’humanité se jouera de nouveau si non seulement les hommes, mais les Etats ne font pas preuve de conciliation par-delà leurs idéologies religieuses.
Par Ahcène Amarouche, universitaire IN LSA 17/08/2011