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vendredi 17 mars 2017

Le jour approche où…

Par Nour-Eddine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr


Si l’on est superstitieux à l’image de la majorité des Algériens, il faut s’élever très haut dans les sphères célestes pour espérer trouver la réponse à une question qu’on se pose souvent, celle de savoir si notre destin a été déterminé avant notre apparition sur la Terre, ou s’il n’est que le fruit de nos idées et de leur traduction en actes et faits à travers les âges. C’est vers la première hypothèse que l’homo-religiosus niché en nous incline et la question devient alors : notre destin a-t-il été placé sous le signe d’une bénédiction ou d’une malédiction à perpète ?

Car les Algériens, en bons «mselmin m’kettfin» qu’ils sont depuis qu’on leur a claqué au visage les portes de l’ijtihad et de la rationalité, en sont encore à penser que Dieu s’occupe d’eux un par un, voient sa signature dans tous les évènements et, le sachant Tout-Puissant, n’imaginent pas qu’un bonheur ou un malheur puisse les toucher sans qu’il en ait été décidé en haut lieu. Et quand ce n’est pas au sens propre qu’ils prennent le mot (Dieu), c’est au sens figuré (l’Etat, la main de l’étranger, les autres…).

Il y a de quoi le supposer en effet quand on réalise que nous avons survécu à trois millénaires d’Histoire, réputée impitoyable envers les faibles, en vivotant au jour le jour, souvent de «garnina», sans construire des villes, réaliser des inventions ou faire des choses dont la civilisation humaine et la science moderne auraient témoigné et enseignées. D’un autre côté, nous n’avons pas résolu l’équation de notre développement ni avec le socialisme de Boumediene, ni avec le libéralisme de Chadli, ni avec la politique de «qach Bakhta» de Bouteflika, malgré la pluie incessante de milliards de dollars qui s’est abattue sur nous et sous son règne pendant treize ans sans discontinuer. On commence pourtant à trembler à la vue des premiers signes de sècheresse et à l’idée que le jour approche où… Apparemment, le Très-Haut nous aurait gratifiés de sa bénédiction durant trois millénaires et infligé une malédiction à l’indépendance sous forme de disponibilités en or noir dont la vente en l’état allait faire de nous des rentiers, des assistés et des ayants droit. Le pétrole a été découvert par les Français entre la fin des années 1940 et le début de l’exploitation du champ de Hassi Messaoud en 1956. Mais à quoi ça sert de le rappeler, c’est toujours Dieu... Etrangement, nous n’avons pas disparu à l’instar des peuples précolombiens ou amérindiens comme l’aurait voulu une logique de l’Histoire impartiale, ni n’avons fait notre entrée parmi les pays développés comme l’aurait voulu la logique économique au vu de nos incroyables atouts. Nous n’avons pas été immergés dans les flots de l’Histoire et délivrés une fois pour toutes de la mal-vie multiséculaire contre laquelle nous n’avons rien pu, ni n’avons émergé parmi les nations méritantes à la satisfaction de nos chouhada et pour la perpétuation de notre race.
Nous sommes demeurés en suspens entre le «zalt» et le «tfar’în», la pauvreté et la richesse, la réussite et l’échec, la démocratie et l’islamisme, exactement comme l’âne de Buridan qui, lui, est mort en peu de temps conformément aux lois de la nature. Cette indéfinition, ce non-positionnement, ce flottement bizarres ne semblent pas avoir d’explication rationnelle ni de justification métaphysique, mais en cherchant bien dans le grenier de notre sagesse populaire, je suis tombé sur une curiosité emballée dans la pensée suivante : «Ma ândnach, wma ykhassnâch !» (Nous n’avons rien et n’avons besoin de rien !) Cela se peut-il ? A-t-il un sens ce mariage de deux états contraires ?
Au premier abord on pourrait estimer que cette sentence est une pieuse affirmation de la tempérance chez nos aïeux, dépourvus de tout mais plus fiers que Qarûn, Crésus et Artaban réunis. Elle pourrait être la réplique indignée d’un de nos ancêtres ombrageux à une remarque blessante sur sa condition matérielle faite par un occupant romain ou français et qui aurait frappé l’amour-propre «national» au point qu’il l’a gravée à jamais dans sa mémoire. Il y a en effet du génie et une force morale admirable dans cette formule lapidaire et percutante. Mais en y regardant de près, on se demande si elle n’a pas une autre signification que la sobriété, si elle n’est pas le pendant de la détestable expression «mendiants et orgueilleux», ce qui en ferait non pas une vertu à inscrire à notre actif mais un autre symptôme du «khéchinisme», un énième hymne à l’absurde dont n’avait pas besoin notre capital d’idées fausses rempli à ras bord.
Le peuple algérien charrie depuis plusieurs millénaires de fausses idées auxquelles il doit les vicissitudes de son histoire, sa non-constitution en société viable et fiable, et explique l’extrême précarité de sa situation économique et institutionnelle présente. Il a dans sa gibecière beaucoup d’autres expressions populaires encore plus insensées mais auxquelles les gens croient dur comme fer et appliquent naturellement dans leurs rapports. Le parler courant est truffé de ces inepties héritées d’une vie primitive, tribale, rurale et anarchique où la ruse, la perfidie et le «dribblage» tenaient lieu d’armes dissuasives et de bottes secrètes. Le premier aventurier, charlatan ou Djouha venu détecte facilement cette faille en nous et construit dessus rapidement son empire, sa «baznassa» ou son emprise.
Peut-on raisonnablement être dépourvu de tout et n’avoir besoin de rien ? Sensément non, sinon comment vivre ? Mais dans la mentalité algérienne, plus attachée à dissimuler la vérité quand elle est humiliante que de raisonnement logique, la forme compte plus que le fond et le subjectif plus que l’objectif. Cette sentence, les dirigeants actuels et responsables des conséquences de la crise qui est aux portes aimeraient bien la voir exhumée sous sa déclinaison fataliste en ces temps de péril mais ils ignorent, comme beaucoup d’autres choses, qu’elle est devenue entre-temps une arme à double tranchant.
Apparue aux époques de pauvreté généralisée et de frugalité forcée, cette sagesse de circonstance a perdu depuis belle lurette son cadre sociologique et avec lui ses motivations morales. Il n’y a aucune chance de voir les millions d’Algériens actuels, jeunes et moins jeunes, habitués à être pris en charge par leur famille ou l’Etat, la reprendre à leur compte pour imposer silence à leur ventre criant famine quand cela adviendra. Pour eux, surtout au vu des grands scandales de corruption qui ont émaillé les quinze dernières années, c’est devenu «ma ândnach wi khassna !», considérant en toute bonne foi que leur part de pétrole leur a été volée par «hamiha, haramiha», et que de ce fait leur avoir est incomplet. Ceux-là ne se contenteront pas de patriotisme et d’eau fraîche le jour où la crise laminera le pouvoir d’achat des actifs et rendra la vie impossible aux inactifs et aux démunis. Ce jour approche et personne ne pourra l’arrêter.
Le piège est en train de se refermer sur l’association de sénilité et de débilité qui nous dirige avec des recettes à la Djouha. La politique populiste de subventions indiscriminées pour acheter la paix sociale est en train de leur retourner à la figure comme un boomerang ; la dévaluation du dinar, devenue quotidienne, réduit le pouvoir d’achat des salaires en surenchérissant les prix des matières premières, semi-produits et produits finis importés qui entrent pour 70% dans notre consommation ; les réserves de change ne tiendront pas quatre ans mais au mieux deux ; le blanchiment de l’argent sale est une concession à l’oligarchie pour lui permettre de recycler le fruit de la corruption dans l’achat du pouvoir…
Tout ce qui reste au «système», c’est d’actionner le levier de la répression lorsque les mouvements de protestation commenceront. Ce sera alors le début de la fin d’une ère et le commencement d’une autre, meilleure ou pire, on ne peut le prédire.
La «politique économique» menée par Bouteflika pour son bien et la politique économique qu’il fallait mener pour le bien de l’Algérie, malgré qu’elles soient contradictoires, étaient bonnes toutes les deux. Elles n’ont pas coïncidé parce que la première était bonne pour lui et son clan, tandis que la seconde pouvait être bonne pour toute l’Algérie. La première avait pour leitmotiv «ândna wi khassna !» quand la seconde aurait eu celui de «ma ‘ândnach ou lazamna !»
La deuxième question que de nombreuses gens n’éprouvent plus de pudeur, vraie ou fausse, à poser à la vue de la situation humiliante et ruineuse faite au pays est si le peuple algérien existe, tant il est en apparence mort en de larges parties de son âme.
La dernière provocation en date faite à leur raison et à leur dignité est l’annonce de la transformation de l’«armée islamique du salut» en parti politique légal leur promettant le «salut» qu’elle ne leur a pas apporté quand elle avait la «mahchoucha» en bandoulière et le couteau entre les dents.
Si ce peuple devait confirmer qu’il est encore vivant, il le prouvera en s’élevant contre la politique de maltraitance, d’avilissement et de faillite qui lui est infligée sans répit avec sadisme, impudence et mépris.
Il le prouvera en trouvant les formes d’expression pacifiques de ce refus et de ce rejet définitifs. Et s’il doit le faire, ce ne sera pas pour se venger d’un occupant étranger ou tout casser pour faire baisser les prix des produits de première nécessité mais pour mettre de l’ordre dans la maison, pour construire enfin la maison, l’«Etat démocratique et social» pour lequel sont morts en vain des centaines de milliers d’Algériens et d’Algériennes entre 1945 et 1962 et qu’il a été interdit à leurs enfants de construire, l’indépendance venue, par des aventuriers infiltrés dans les bases arrière de la Révolution. Pendant tout le temps où l’Algérie ployait sous l’humiliation du colonialisme français, il n’existait pas de chants patriotiques comme le célèbre et émouvant Min djibalina tala’â çaout-l-ahrar… Les montagnes algériennes étaient là depuis des millions d’années et les Amazighs vivaient accrochés à leurs flancs depuis des millénaires mais ils n’étaient pas des «hommes libres» (sens du mot amazighs, «ahrar» en arabe). Ils eurent souvent à vivre sous l’infamie et le moment n’était pas encore venu de les réveiller de leur résignation pour les précipiter dans les sacrifices du 8 mai 1945 et du 1er novembre 1954 afin qu’ils recouvrent liberté et dignité.
Le jour approche-t-il où, du sein de ce peuple, jaillira un nouveau 11 décembre 1961 ? Où on entendra un nouveau chant patriotique s’élever dans les airs, «min çoudourina tala’â çaout al-ahrar…» pour libérer l’Algérie du satanisme, de l’incompétence et de la mafia politico-financière qui l’ont prise dans leurs serres. A la base de chaque évènement majeur de l’histoire des peuples du monde, à l’origine de chaque révolution sociale, culturelle, politique, scientifique, économique ou technologique on trouve un rêve, une vision du monde nouvelle, une aspiration collective nouvelle…
Une Constitution est pour un peuple ce que des statuts sont pour une entreprise. Entreprise économique et société humaine sont une seule et même chose dans cette optique. Les deux résultent d’une initiative convenue, supposent une synergie permanente et la convergence des efforts de chacun vers un objectif commun : résultats bénéficiaires, réinvestissement, innovation, compétitivité, croissance…
La Constitution d’un pays et les statuts d’une entreprise définissent les droits et les devoirs des actionnaires (le peuple), désignent les organes de direction (présidence, gouvernement), précisent les attributions de chaque partie et prévoient des organes de contrôle (Parlement, Conseil constitutionnel, Cour des comptes…).
Le PDG d’une entreprise ou le président de la République, une fois désigné, ne doit pas pouvoir exciper de son mandat ou de ses attributions pour se substituer aux actionnaires, changer dans le sens de ses intérêts les attributions des autres organes de gestion et de contrôle afin de rester à son poste jusqu’à sa mort ou disposer des biens sociaux comme de sa fortune personnelle. Or, c’est ce qui s’est passé avec nos gestionnaires politiques et économiques depuis le premier jour de l’indépendance, et continue de se passer dans le silence et la complicité de tous, ou presque.
Rien qu’en assimilant ces idées élémentaires et universelles, les Algériens enclencheront le processus de changement de leur situation psychologique, politique, sociale et historique. Or, nous ne connaissons pas ces idées, nous n’en entendons parler que chez les autres, Américains ou Européens en particulier. Ce que nous savons de l’organisation politique d’une collectivité, c’est qu’elle doit être dirigée par 1 chef («sinon le bateau coulera», comme dit l’adage) censé servir d’abord Dieu, puis les gens et le pays, s’il est «bon». S’il est «mauvais», il ira en enfer où Dieu s’occupera de son cas.
Telle est la philosophie politique sommaire, archaïque et anachronique transmise par la tradition en pays arabo-amazigho-musulmans. Elle repose sur des siècles de contes, de légendes et de prêches religieux servant les intérêts des détenteurs du pouvoir : au ciel il y a un Dieu unique, et sur terre idem, qu’il s’appelle aguellid, calife, cheikh, roi, émir, zaïm, raïs ou… Djouha avec, à quelques prérogatives près, les mêmes attributions et les mêmes pouvoirs. Une fois la dévolution du pouvoir faite, c’est pour de bon, jusqu’à la mort du chef auquel est due une obéissance inconditionnelle et qui sera supplanté soit par son héritier soit par celui qui l’aura renversé ou assassiné. C’est sur ce canevas mental et culturel que s’est construit le despotisme dans les pays arabo-amazigho-musulmans et qu’il se maintient.
Les idées de «contrat social», de «statuts sociaux», de «pacte d’actionnaires», de «souveraineté populaire», de «droit constituant du peuple», d’élections, de démocratie, de justice indépendante pour juger le cas échéant les actes des dirigeants n’existent pas dans notre inconscient, dans notre culture, dans notre passé, dans notre histoire. S’approche-t-il le jour où cette idée figurera dans nos projets d’avenir comme une nécessité, une priorité ?
Pour se libérer de cette conception d’essence théocratique, il faut changer l’actuelle Constitution, l’enseignement en vigueur, le discours politique, le mode de pensée populaire, le «îlm», la vision du monde de l’islam car dans ce domaine, plus que dans tout autre, religion et politique sont étroitement imbriquées, inextricablement associées. J’ai écrit il y a quelques années «Changer peuple et pouvoir» qui est en librairie. Aujourd’hui, c’est d’un triptyque qu’il faut parler, à trois réformes qu’il faut s’attaquer : celle du pouvoir, celle du peuple et celle de l’islam en impulsant une pensée algérienne convergeant avec le sens du monde. Nous y reviendrons. L’Algérie a disposé de quatre Constitutions depuis la reconquête de sa souveraineté (1963, 1976, 1989 et 1996) mais aucune n’a émané de la volonté du peuple, de sa consultation sincère ou d’une Assemblée le représentant. Toutes ont été conçues dans le secret, et les passages de l’une à l’autre ainsi que les amendements auxquels elles ont été soumises étaient motivés par des luttes occultes pour le pouvoir et non pour instaurer la souveraineté populaire, les libertés fondamentales, le fonctionnement démocratique et transparent des institutions ou le contrôle de l’utilisation des ressources publiques.
La confusion volontaire entre deux notions capitales, le «pouvoir constituant» appartenant au peuple et l’«initiative de la révision de la Constitution» dévolue au président de la République, a rendu possible et facile ce détournement, cette confiscation du droit souverain du peuple qu’il n’a pas exercé une seule minute depuis la proclamation de l’indépendance. Le jour approche où il devra le recouvrer…
Il faut se préparer au jour du changement, du tournant historique car il approche, l’œuvre de la biologie aidant. On ne sait pas avec certitude s’il sera un jour de malheur ou de bonheur, forcément suivi par des décennies du même cru. Tout dépendra des idées qui y présideront : si elles sont de nature régressive comme, entre 1989 et 1991, nous irons rejoindre la Somalie, l’Afghanistan, le Yémen ou la Syrie ; si elles sont de nature réaliste, rationnelle et progressiste, nous ferons comme nos frères tunisiens.
Dans ce cas, nous écrirons une nouvelle Constitution pour un nouvel avenir, un avenir en rupture définitive avec les siècles de «colonisabilité» qui ont rendu possibles notre colonisation par divers occupants et l’encanaillement qui a placé à notre tête des ignorants et des voleurs.

N. B. in LSA