APS - ALGÉRIE

dimanche 1 mai 2016

REFLEXION : 05-La foi et les montagnes



Par Nour-Eddine Boukrouh

Selon une allégorie présente sous une formulation ou une autre dans toutes les cultures où on trouve trace d’une pensée religieuse, «la foi déplace les montagnes». Jésus l’a enseignée au moins en deux circonstances rapportées par Saint Matthieu et Saint Marc, mais on la trouve aussi dans le fonds culturel chinois derrière des légendes comme celle de «Yukong des montagnes».
Oui, allégoriquement, la foi peut soulever des montagnes. On prête à notre Prophète la parole : «Si la montagne ne vient pas à Mahomet, Mahomet ira à la montagne.»
Né à la Mecque, mais ayant grandi entre les collines de Médine, l’islam a fait reculer en un temps record ses frontières initiales pour les porter au pied du mont Sinaï, du mont Zagros, du mont Taurus, de l’Atlas marocain, du Djurdjura, des Pyrénées, de la muraille de Chine, du Caucase, du Kilimandjaro, etc. Le Prophète n’a pas été à ces montagnes, ce sont elles qui sont venues à lui, après sa mort, en entrant dans la religion dont il est le Messager. L’islam n’a pas que déplacé des montagnes, il a soulevé le monde et l’a porté sur son dos sur une longue distance pendant sept siècles. Après tout ce temps et cet effort digne d’Atlas, il s’assoupit et s’endormit du sommeil de «Ahl al-Qahf», cette parabole coranique correspondant à la légende chrétienne des Sept Dormants d’Ephèse qui se sont endormis sous les Grecs et réveillés sous les Romains, en croyant qu’ils n’avaient dormi qu’une nuit. Il en est de même des islamistes contemporains qui pensent n’avoir jamais fermé l’œil alors qu’ils sont entrés dans le coma à l’époque d’Ibn Khaldoun, et repris conscience en pleine guerre des étoiles. Ils ont rouvert les yeux avec les derniers souvenirs restés de la veille, et s’étonnant de ne pas trouver parmi eux al-Achâari ou Ibn Taymiya. Ils ont regardé autour d’eux, n’ont pas reconnu le monde qui s’était formé en leur absence, un monde dont ils ne possèdent pas les codes d’entrée, et conclurent que ce ne pouvait être qu’une diablerie, une «bid’â» satanique. Ignorant ses secrets de fabrication et ne comprenant ni comment il a été monté ni comment il fonctionne, ils se sont dit qu’il serait plus prudent de retourner à la grotte des Sept Dormants avant de prendre quelque balle ou missile perdu. Tous les malentendus entre le monde moderne et l’islamisme viennent de là. Bernard Lewis, géopoliticien anglo-américain, qui, avec Samuel Huntington, a pesé sur les idées néoconservatrices de l’équipe de Bush II, a écrit en 2002 dans L’Islam, l’Occident et la modernité, lui qu’on ne saurait suspecter de sympathie envers l’islam : «Pendant des siècles, la réalité semble confirmer la vision que les musulmans avaient du monde et d’eux-mêmes. L’islam représentait la plus grande puissance militaire : au même moment, ses armées envahissaient l’Europe et l’Afrique, l’Inde et la Chine. C’était aussi la plus grande puissance économique du monde, dominant le commerce d’un large éventail de produits grâce à un vaste réseau de communications en Asie, en Europe et en Afrique. Dans les arts et les sciences, l’islam pouvait s’enorgueillir d’un niveau jamais atteint dans l’histoire de l’humanité. Et puis, soudain, le rapport s’inversa… Pendant longtemps, les musulmans ne s’en rendirent pas compte. La Renaissance, la Réforme, la révolution technique passèrent pour ainsi dire inaperçues en terre d’islam. La confrontation militaire révéla la cause profonde du nouveau déséquilibre des forces. C’étaient l’inventivité et le dynamisme déployés par l’Europe qui creusaient l’écart entre les deux camps.» Puis un jour Nietzsche est venu, «L’Antéchrist» à la main, proclamer : «La foi ne déplace pas les montagnes, elle en met là où il n’y en a pas.» Le philosophe vitaliste allemand pensait au christianisme et voulait infirmer l’enseignement de Jésus qui disait : «Ayez foi en Dieu. Je vous le dis en vérité, si quelqu’un dit à cette montagne “Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer”, et s’il ne doute point en son cœur, il le verra s’accomplir.» Or, depuis les Concordats (accords entre le Saint-Siège et les Etats pour régler leurs rapports) puis la séparation de l’Eglise et de l’Etat, le christianisme ne pouvait plus obtenir de permis de construire pour ériger des montagnes sur le sol chrétien. Il prit sa retraite et, depuis, on ne le voit plus que dans les fêtes religieuses et les actions humanitaires. A sa place, l’Etat moderne s’est doté de gros engins de terrassement pour abattre les montagnes sans le secours de la foi. Il ne l’a pas supprimée du cœur ou des pratiques des hommes, il lui a adjoint de nouvelles sources d’énergie : le libre arbitre, l’aspiration au bonheur, la liberté de pensée, la créativité de la raison, l’esprit de compétition, le savoir, l’ordre social, le développement technologique… Devant les nouveaux et prodigieux moyens de levage et de transport, il n’y avait plus besoin du miracle de la foi pour déplacer les montagnes. Les oracles et les prodiges n’étaient plus nécessaires, et plusieurs pouvoirs qu’on croyait être des attributs réservés à Dieu ont été reconstitués dans les laboratoires de l’homme : sillonner l’espace intergalactique, sonder l’infiniment petit et l’invisible, communiquer à la vitesse de la lumière, créer la vie… Le nouveau système de valeurs permit de pacifier et de stimuler les sociétés humaines, quand le précédent avait empêché leur épanouissement et leur progression pour cause de guerres de religions et d’entraves intellectuelles à l’instigation des hommes de religion. L’Occident ne prêchait plus le bien, il l’accomplissait humblement, l’améliorait de jour en jour, domaine par domaine, problème après problème. Et qu’est ce bien ? L’instruction, l’éducation, le progrès social, la santé publique, la sécurité sociale, la sécurité des biens et des personnes, l’égalité de tous devant la loi et l’impôt, la liberté de d’expression et de création… C’est-à-dire ce à quoi aspiraient, avec d’autres mots, toutes les religions. La loi du talion fut remplacée par une meilleure justice, les châtiments corporels bannis, le fort ne pouvait plus écraser le faible, le riche assujettir le pauvre, ou les gouvernants opprimer les gouvernés. Quant à l’esclavage, il disparût pour de bon. Autrement dit, les enseignements prodigués par toutes les religions, mais réalisés par aucune, sont devenus des réalités tangibles. Si la parole de Nietzsche ne vaut plus pour le christianisme, elle va à merveille à l’islamisme qui, en moins de deux décennies, a créé nombre de montagnes là où il n’y en avait pas : il en a mis entre Ghazza et Ramallah, entre le Sud-Liban, occupé par Hezbollah, et le reste du Liban occupé par les dix-huit confessions reconnues par la Constitution, entre le Soudan d’al-Bachir et de Tourabi et le Sud-Soudan chrétien, entre les moudjahidine et les Taliban en Afghanistan… Depuis peu, il se propose d’en élever trois en même temps en Égypte, pays habitué depuis les pyramides aux travaux pharaoniques : l’une, destinée à être infranchissable, entre les coptes et les musulmans, une deuxième, de taille un peu moins imposante, entre les 85% d’Égyptiens qui ont voté «islamistes» et les 15% ayant voté «modernistes», et une troisième enfin, toute petite pour pouvoir être franchie à tout moment, entre Frères musulmans et salafistes. Ces derniers auraient bien aimé que l’on n’en construise que deux, la moyenne et la petite, et qu’on jette les « kouffar » coptes une fois pour toutes à la mer, mais il y a cette satanée «communauté internationale », essentiellement chrétienne, qui ne laisserait pas faire. L’islamisme s’est donc réveillé avec un appétit pharaonique de bâtisseur. En Algérie, il a élevé une montagne de crânes entre lui et les musulmans algériens non-islamistes. Dans la «verte Tunisie» de nos anciens chants patriotiques, il est en train de rassembler ses moyens logistiques pour la doter d’une nouvelle montagne. De la Libye, nous parviennent les échos des explosions et les bruit des chenilles des engins de travaux publics, nous renseignant sur l’activité sans relâche des chantiers. Et il a d’autres projets sur sa table de dessin, l’islamisme : la Somalie, le Nigeria, le Pakistan… Il érige ici et là des montagnes pour protéger du monde extérieur les «Chariâland» qu’il multiplie, comme nous multipliions jadis les villages socialistes de la Révolution agraire. Balfour avait promis en 1917 aux juifs un «homeland» en Palestine. Ce n’est pas en réponse à ce «Jewishland» que Hamas a créé son «Chariâland », mais pour se séparer des Palestiniens non-islamistes actuellement concentrés dans le «Fatahland ». C’était plus urgent. Ainsi a été réglé le problème qui a donné lieu à cinq guerres israélo-arabes, et ainsi disparut le dossier palestinien de la politique internationale. L’islamisme ne gagne pas des territoires comme l’islam jadis, il en perd. La seule montagne qu’il a pensé enlever est celle où étaient taillées les statues de Bouddha en Afghanistan. Les taliban les ont pilonnées à l’artillerie lourde parce qu’il leur semblait qu’il ne leur restait que cela à faire en leur pays pour satisfaire complètement Allah. Qui se souvient que l’Afghanistan était une paisible monarchie ? L’islam a élargi l’horizon des musulmans, l’islamisme l’a rétréci. L’islam s’est ouvert aux Perses, aux anciens Égyptiens, aux Berbères, aux Slaves, aux Indiens, aux Turcs, aux Mongols, aux Africains et aux Européens, l’islamisme s’est refermé sur lui-même et a divisé les peuples au sein desquels il s’est formé. L’islam a développé les sciences exactes, les sciences humaines et les sciences de la nature, l’islamisme ne reconnaît pour vraie science que le «ilm» (savoir religieux). L’islam a développé l’art, l’architecture et la musique comme aucune culture avant lui, selon le témoignage peu complaisant de Bernard Lewis, l’islamisme a proscrit le cinéma, le théâtre, la musique, les jardins publics, et veut qu’on s’assoie par terre, mange avec les doigts, se brosse les dents avec du «swak» et s’habille «sans façon» ne serait-ce que pour ne plus s’astreindre à la corvée de cirer ses chaussures le matin. Plus de chaussures, plus de cirage. C’est celle-là la véritable « djahiliya du XXe siècle» dont parlait Sayyed Qotb. Ibn Khaldoun (1332-1406) a écrit de très belles pages sur le processus de décivilisation du monde musulman, mais personne, en son temps, ne pouvait comprendre ce qu’il écrivait. Tout le monde ronflait dans la grotte de «Ahk al-Qahf». Il faudra attendre le XIXe siècle pour que son oeuvre soit découverte par les Occidentaux, et la moitié du XXe pour que les intellectuels musulmans commencent à s’y intéresser. Il était le dernier grand cerveau de la civilisation islamique, et le témoin désabusé de son entrée en décadence. Il est surprenant qu’aucun scientifique ou penseur musulman n’ait fait état (à ma connaissance) de ce que, parmi d’autres idées géniales, il a — cinq siècles avant Charles Darwin — esquissé la théorie de l’évolution : «Que l’on contemple l’univers de la Création ! Il part du règne minéral et monte progressivement, de manière admirable, au règne végétal puis animal. Le dernier «plan» (ufuq) minéral est relié au premier plan végétal : herbes et plantes sans semence. Le dernier plan végétal — palmiers et vignes — est relié au premier plan animal, celui des limaces et des coquillages qui n’ont d’autre sens que le toucher. Le mot relation (ittiçal) signifie que le dernier plan de chaque règne est prêt à devenir le premier du règne suivant. Le règne animal (âlam al-hayawan) se développe alors, ses espèces augmentent et, dans le progrès graduel de la Création (tadarruj attakwin), il se termine par l’homme, doué de pensée et de réflexion. Le plan humain est atteint à partir du monde des singes (qirada) où se rencontrent sagacité et perception, mais qui n’est pas encore arrivé au stade de la réflexion et de la pensée. A ce point de vue, le premier niveau humain vient après le monde des singes…» (Muqaddima, traduction V. Monteil, 1968). Cette théorie est bien sûr dépassée, mais peut-on imaginer un savant se réclamant de l’islam écrire des choses semblables aujourd’hui à un propos ou à un autre ? En comparant la liberté d’esprit qui régnait au XIVe siècle, avec le terrorisme intellectuel exercé par l’islamisme de nos jours, on mesure combien le monde musulman a régressé. De manière fatidique peut-être. Ceux qui ont suivi les premiers pas du courant islamiste qui a gagné les élections en Tunisie et en Égypte ont dû noter que la nouvelle Assemblée tunisienne a consacré ses réunions inaugurales à débattre du règlement intérieur pour y loger de nouvelles dispositions relatives à la suspension des séances aux heures de prière et aux lieux de prière. Ils sont peut-être tombés aussi sur cette séquence hallucinante où, au cours d’une séance plénière de l’Assemblée égyptienne fraîchement désignée, un député en costume-cravate, la barbe blanche et le front marqué du sceau de la dévotion s’est levé, a porté une main à son oreille, et entonné l’«Adhan» comme Bilal le jour de la prise de la Mecque. Le président de l’Assemblée eut beau s’égosiller dans son micro pour lui signifier l’incongruité de sa pieuse initiative, Bilal n’en avait cure et continua jusqu’au bout. Il appelait les Égyptiens à la nouvelle aube de l’islam. De même, le monde fut surpris au lendemain de la libération de la Libye d’entendre le président du CNT annoncer dans son premier discours à l’humanité le retour prochain de la polygamie dans son pays, comme si les dizaines de milliers de Libyens morts sur les champs de bataille s’étaient battus pour cette conquête, et que ceux qui ont survécu n’attendaient que cette récompense. L’islamisme ne fera pas avancer l’islam ou les musulmans à cause de cette mentalité. Ceux qui l’incarnent pèseront sur l’avenir de leurs peuples du poids d’une montagne. Dans l’avant-dernière contribution, j’ai évoqué la réunion de Sant’Egidio en 1994 à Rome. J’en garde un autre souvenir. On nous faisait visiter, Abdallah Djaballah, quelques autres leaders politiques et moi, la basilique Saint-Pierre à Rome, le plus grand édifice de la chrétienté dont la construction a nécessité plus d’un siècle. En cet endroit, se trouve la plus grande concentration de chefs-d’œuvre du monde chrétien. Impressionné par les riches décors, les fresques des plafonds, les sculptures, les mosaïques, les colonnes torsadées, l’immense coupole dessinée par Michel-Ange, et les merveilleuses peintures réalisées par Raphaël, Michel- Ange et autres génies de la Renaissance italienne, je voulus savoir ce qu’en pensait Djaballah qui, visiblement gêné de se trouver en ce lieu, laissa tomber, l’air blasé : «A quoi ça sert, puisque tout cela finira en Enfer.» Je restais sans voix puis, devant l’impassibilité et la sincérité du leader islamiste, j’eus un des plus grands fous rires de mon existence. Ace jour, je ne peux me retenir de rire quand ce souvenir me revient. S’il ne tenait qu’à Djaballah, aux islamistes où qu’ils se trouvent et sous quelque déguisement qu’ils se cachent, les chefs-d’œuvre accumulés par l’humanité depuis le Néolithique finiraient en une montagne d’objets iconoclastes auxquels ils auraient mis le feu avec délectation. C’est la deuxième montagne qu’aurait détruite l’islamisme, en étant sûr d’aller au-devant des vœux de Dieu. Djaballah s’est autorisé à statuer à la place de Dieu sur la base d’une double erreur : premièrement, il s’est mis à Sa place pour juger et condamner deux mille ans de christianisme et d’œuvres humaines grandioses ; deuxièmement, il a oublié que Dieu affirme en divers endroits du Coran que les musulmans ne seront pas privilégiés dans l’au-delà par rapport aux adeptes des autres religions, notamment dans ce verset : «Ceux qui croient, ceux qui sont juifs, chrétiens ou sabéens, quiconque croit en Dieu et au Jour dernier et fait le bien, à ceux-là est réservée leur récompense auprès de leur Seigneur ; il n’y aura pas de crainte pour eux et ils ne seront point affligés.» (II-62). Il a oublié que le christianisme est une religion du Livre, que Jean-Baptiste, Jésus, Marie et l’Esprit Saint sont mentionnés dans le Coran, reconnus et désignés au respect des musulmans, que la Bible et le Coran se ressemblent et se rejoignent sur de nombreux points du dogme et de l’histoire hagiographique, que le Coran affirme que ceux qui aiment le plus les musulmans sont les chrétiens, que le Prophète, persécuté à La Mecque, a recommandé aux premiers croyants qui ont épousé sa cause d’aller s’exiler chez le Négus de l’Ethiopie, «un roi chrétien pieux chez qui personne n’est humilié ou opprimé», selon ses propres termes, en attendant de meilleurs jours pour l’islam chez les Arabes. Quand, de nos jours, les leaders islamistes étaient persécutés par les despotes, c’est chez les chrétiens d’Occident qu’ils sont allés chercher refuge et y ont vécu à l’abri de l’humiliation et de l’oppression, peut-être même aux frais du contribuable chrétien. De retour chez eux, ils ont vite retrouvé leurs imprécations contre l’Occident pour ne pas perdre leur base électorale. Le musulman de toujours, lui, ne l’a pas oublié et sait faire la part des choses, y compris entre le colonialisme et le christianisme. En fait, ce n’était pas Djaballah qui parlait, c’était l’islamisme dans son impersonnalité et son universalité. Cette réaction qui a fusé spontanément de lui renseigne sur l’assurance avec laquelle l’islamisme excommunie et le terrorisme tue. Elle montre que l’islamisme n’est pas, comme l’islam, une soumission à Dieu, mais à une exégèse étroite et anachronique de l’islam. Un poète arabe a dit : «Yaf’âlou-l-djahilou binafcihi ma la yaf’âlou al-adawwou bi adawwihi» (L’ignorance fait faire à l’ignorant contre lui-même ce que ne lui ferait pas son pire ennemi). Ajustant cet aphorisme, je dirai : l’islamisme fait aux musulmans ce que ne leur feraient pas leurs pires ennemis : coaliser l’univers contre eux, dresser les frères les uns contre les autres, diviser les nations, infantiliser l’esprit, abolir le sens du discernement, exclure la raison du champ de la vie… Avant, il y avait une entité sociologique qui s’appelait «l’homme musulman», celui de la grande époque, comme de la décadence. Cette entité s’est cassée en deux sous-entités au début du XXe siècle pour donner naissance au musulman traditionnel (par exemple Ben Badis) et au musulman moderniste (par exemple Ferhat Abbas). La conception de la Nahda s’était clivée entre partisans de la renaissance par le réformisme qui prônaient un retour aux valeurs morales et religieuses, et partisans du modernisme qui voulaient s’inspirer de l’Occident pour rattraper leur retard. Les deux visions n’étaient pas opposées l’une à l’autre, mais agissaient en complément l’une de l’autre. Elles cohabitaient et coopéraient comme on l’a vu au temps du Congrès musulman algérien de 1936, lorsque nationalistes, oulémas, libéraux et communistes faisaient cause commune pour faire front au colonialisme. Un demi-siècle plus tard, avec la propagation des idées de Mawdudi et de Sayyed Qotb, le musulman traditionnel et le moderniste n’étaient plus ni frères, ni compatriotes. Ils étaient devenus des conjoints séparés par une querelle extérieure à eux, un couple divorcé pour cause d’incompatibilité dictée de dehors, puis des ennemis irréductibles. Or, ils occupent une seule et même maison qui ne peut être abandonnée à l’un ou à l’autre. Avec l’exacerbation des différences et l’éloignement progressif des points de vue, l’ancien respect mutuel s’est brisé et a donné naissance, par les extrêmes, à l’islamiste et au laïc. Le brave «homme musulman» de toujours, resté au milieu, ne sait plus s’il est islamiste ou moderniste. Il refuse d’être coupé en deux car il pressent qu’il est les deux à la fois ; il ne veut être ni exclusivement islamiste ni exclusivement moderniste. C’est ce que nous étions en Algérie jusqu’à la fin des années 1980, même si on était plutôt musulman moderniste dans sa jeunesse, et plutôt musulman traditionnel dans sa vieillesse. Les mots islamiste et laïc n’existaient pas. On n’était pas déchiré, tiraillé comme on l’est aujourd’hui, et on ne se posait pas trop de questions car on était pareils. Les différences n’étaient pas criantes par la façon de s’habiller, de parler, de se regarder ou de se comporter. On était ce qu’on était, et tout allait plus ou moins bien. Jusqu’à ce que l’islamisme ait gagné les élections communales de 1990 et fait de l’Algérie une immense «baladiya islamiya» où le musulman moderniste ne se sent plus chez lui partout, tandis que le musulman islamiste trouve qu’il n’est pas assez chez lui. Nous ne sommes plus une société, mais deux campements. La nature accomplissait dans le silence et l’indifférence générale son œuvre de désertification sur notre territoire, le grignotant chaque jour un peu plus. Mais une autre désertification, culturelle celle-là, s’est attaquée à l’âme algérienne. La culture est une accumulation. Or, nous sommes en train de faire table rase de ce qu’étaient notre vie, nos habitudes de vie, nos traditions familiales et sociales. Nous étions un seul peuple, nous sommes devenus deux communautés, presque comme les Blancs et les Noirs américains jusqu’aux années soixante. Or, on sait que quand il est poussé dans ses dernières limites, le communautarisme ne se satisfait plus du voisinage, de la mixité ou du «melting-pot», il aspire à la séparation. Nous avions des craintes du côté de nos frontières avec le Maroc. Celles nous séparant du Mali, de la Libye, du Niger et peut-être même un jour de la Tunisie, si de nouvelles montagnes y apparaissaient, sont de plus en plus préoccupantes. Faudrait-il se préparer à des frontières intérieures ? Finalement il avait raison Nietzsche : la mauvaise foi met des montagnes là où il n’y en a pas.
N. B.LSA LE 18/03/2012
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