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dimanche 17 avril 2016

RÉFLEXION :03- L’islam qu’on aime et l’islamisme qu’on hait

Par Noureddine Boukrouh

 «Réunissez pour cela des serviteurs de Dieu parmi les croyants, concertez-vous sur vos affaires et ne prenez jamais de décision d’après une seule opinion.» Opposé à toute velléité de sacraliser sa personne, il a dit : «Je ne suis qu’un homme mortel. Vous venez porter devant moi des litiges ; il se peut que l’un de vous soit plus apte à me convaincre que l’autre, et que je décide d’après ce que j’aurais entendu de lui. A quiconque j’octroie par mon jugement ce qui appartient en vérité à l’autre, qu’il ne le prenne point car je ne lui donne qu’une part de l’enfer.»
L’Algérie a pris en main sa destinée en 1962, avec une seule idée dans sa besace, le nationalisme. Cette idée a tendu son peuple entre les années 1930 et 1960, et l’a suffisamment motivé pour l’amener à se libérer de la domination coloniale. Mais le nationalisme n’est pas une source de motivation éternelle. Avec les échecs, les déceptions et les abus accumulés depuis l’Indépendance, ce sentiment s’est distendu jusqu’à ne plus lier le peuple à l’Etat.
Ce que le peuple avait espéré de l’Indépendance, c’était un peu de liberté, de dignité, de justice sociale et de respect de sa personnalité. Il pensait que ses dirigeants, issus d’une glorieuse Révolution, à laquelle ils s’identifiaient dans leurs discours, étaient de braves gens attachés au service de la nation, jusqu’à ce qu’il découvre au fil du temps des évènements et des révélations qu’ils n’étaient pour la plupart que des despotes incompétents, mégalomanes ou soucieux de leurs seuls intérêts. Dans les années 1970, le désenchantement commença à s’installer. Le peuple aspirait de plus en plus ouvertement à autre chose qu’à la révolution agraire, à un renouveau qui le remotiverait et établirait dans le pays un ordre social et moral plus juste. C’est dans ces années-là que l’islamisme a fait son apparition. Dans les précédentes contributions, je me suis évertué à mettre en évidence que l’islamisme était le produit de la culture théocratique diffuse dans l’esprit des peuples. Quinze ans auparavant, j’avais essayé de démontrer dans un livre ( L’Algérie entre le mauvais et le pire, 1997) qu’il était une idéologie populiste plongeant ses racines dans notre lointain passé, et que son empreinte sur les esprits a été plus forte que les acquis politiques, sociologiques, économiques et culturels accumulés au contact du monde moderne avant et après l’Indépendance. La victoire électorale des islamistes en Tunisie, au Maroc et en Égypte est venue conforter cette thèse que j’avais restreinte à l’Algérie parce qu’elle venait de connaître ce que les révolutions arabes ne connaîtront que vingt ans plus tard. Que ce fut pour s’opposer à une invasion extérieure ou se soulever contre le despotisme, ce sont les hommes de religion qui ont le plus souvent pris la tête du mouvement. Parmi eux, il s’est souvent glissé des oulémas ignares ou des charlatans tenaillés par la soif du pouvoir, la vengeance ou la revanche sociale. Instruits de la propension de leurs peuples à la crédulité, de leur inclination au sacré et au sentimentalisme (ce sont eux d’ailleurs qui y président), ils savent d’instinct avec quel discours et avec quels accents eschatologiques les tenir. Ils veillent aussi aux apparences, sachant qu’il est plus payant de se présenter aux foules sous les traits d’un savetier ou d’un saint que sous les apparences d’un esprit rationnel. Tout au long de son histoire, le Maghreb a connu une série de da’îya (prédicateurs) surgis du néant pour se répandre en violents réquisitoires contre l’injustice, l’immoralité et l’abandon de la religion, prôner le «retour aux sources», puis lancer les foules à l’assaut de l’Etat qu’ils appellent à remplacer par «l’Etat islamique» qui saura instaurer, lui, l’égalité, la justice et le règne de l’Islam. Une fois le pouvoir à terre, ils installent à sa place une autre dynastie contre laquelle un autre «cheikh» ou «mahdi» ne tarde pas à s’élever, avec les mêmes arguments, et ainsi de suite. Il y a douze siècles, c’était Maysara, un porteur d’eau d’obédience kharédjite, qui levait une armée populaire pour la jeter contre la première dynastie arabe installée au Maghreb (les Aghlabides). La victoire acquise, il s’autoproclame calife. Puis c’est un autre da’i, Abou Abdallah, chiite ismaélite, que des Algériens Kotamas ont ramené avec eux d’un pèlerinage à La Mecque pour leur enseigner le «vrai Islam», qui établit le califat fatimide sur les ruines du royaume rostémide. Ce sera ensuite le tour d’un Mozabite, Abou Yazid, dit «l’homme à l’âne», de prêcher le djihad contre le califat fatimide. Un historien de l’époque, Ibn Hammad, écrit à son sujet : «C’est un bâton à la main, vêtu de laine grossière et avec le seul titre de cheikh, qu’il avait commencé à prêcher l’insurrection. Plus tard, il adopta les habits de brocart et ne monta plus que des chevaux de race… Encouragés par sa cruauté, les Berbères de son armée massacraient sans pitié ceux qui tombaient en leur pouvoir» (cf. Mahfoud Kaddache in L’Algérie médiévale). Puis ce sera Ibn Toumert, fondateur de la dynastie almohade (via la descendance d’Abdelmoumen) qui importera d’Orient les idées achaârites qui alimentent à ce jour le discours islamiste. S’étant proclamé mahdi en 1121, il s’engage dans une action de da’wa visant à faire tomber la dynastie almoravide qui régnait sur le Maghreb. Il disait : «Obéir au mahdi, c’est obéir à Dieu», et ceux qui ne le faisaient pas étaient punis de mort, comme l’étaient ceux qui n’accomplissaient pas régulièrement la prière. Il avait interdit que les femmes puissent se mêler aux hommes dans la rue, et les frappait lui-même en cas de transgression. Nos ancêtres, les Berbères, ont de tout temps été sensibles aux idées rigoristes, n’aimant pas la richesse, le luxe et l’opulence. Ils ont pris part à tous les mouvements de rébellion et à tous les schismes religieux qui ont éclaté dans la région (Circoncellions et Donatistes sous les Romains, chiites et kharédjites sous l’Islam), comme ils ont suivi l’imam Ibn Rostom, l’imam Yacoub, l’imam Obeïdallah, le cheikh Abou Yazid, etc. Sous l’occupation coloniale, ce seront aussi des hommes de religion qui guideront les principales révoltes en Libye, avec le grand et noble Omar al-Mokhtar, et en Algérie avec l’Emir Abdelkader, Boumaza, Boubaghla, cheikh al-Haddad, al-Mokrani et Bouamama. Et lorsqu’apparaîtra, au XXe siècle, dans notre pays le Mouvement national pour combattre le colonialisme, on verra les zaïms remplacer les cheikhs dans la conscience populaire, tenant à se parer des mêmes atours que les cheikhs et à s’entourer de la même ferveur. Des poils de la barbe de Messali Hadj sont encore détenus, paraît-il, par des familles algériennes qui les conservent comme de précieuses reliques. Avec l’émergence du courant islamiste à la fin des années 1980, c’est encore une fois le retour aux da’iya, aux chouyoukh et aux «émirs», et l’inévitable incitation au soulèvement contre l’Etat « taghout» à la place duquel il convient d’installer, comme de juste, l’Etat islamique. Remémorez-vous le paysage politique algérien d’il y a vingt ans, et considérez l’actuel : combien de Maysara et d’«homme à l’âne» pouvez-vous dénombrer : une dizaine ? Une vingtaine ? Il faut prendre garde néanmoins à ne pas se laisser abuser par le costume alpaga ou la cravate, ce sont des tenues de travail, des tenues de camouflage. A qui la faute de ce qui arrive actuellement dans le monde arabe ? Aux peuples «que le bendir rassemble et que le gourdin disperse», comme disait Ben Badis en son temps, ou aux cyber-complots ? En ce qui nous concerne, on peut trouver des circonstances atténuantes : certes, à l’époque de la colonisation, nous étions analphabètes dans notre immense majorité, et les moyens mobilisés par l’Association des oulémas algériens ne pouvaient pas suffire à éduquer toute la population. L’administration coloniale, de son côté, finançait les «œuvres» du maraboutisme. Mais l’effort accompli en matière d’enseignement (à distinguer de l’éducation) par l’Algérie indépendante n’a pas changé fondamentalement la donne : aux premières élections libres, l’islamisme a raflé la mise. S’agissant de la Tunisie, qui eut crû que l’œuvre d’enseignement et d’éducation menée par Bourguiba et Ben Ali pendant soixante ans serait balayée en une seule élection organisée au pied levé ? Les Tunisiens transis par les résultats ont tort d’incriminer le Qatar pour son hypothétique appui financier à Ennahda, ou d’invoquer on ne sait quelle irrégularité. Non, c’est venu de l’intérieur, des profondeurs mal sondées du peuple tunisien. Et que dire de l’Égypte où, Coptes mis à part, les électeurs, ont plébiscité à 85% non pas seulement les Frères musulmans, mais tout ce qui portait du vert. Il s’agit de prendre acte que l’islamismania n’est pas née des révolutions arabes, mais leur est antérieure. Cette répétition de l’histoire est trop frappante pour ne pas retenir l’attention et inciter à la réflexion. Autant de coïncidences ne sauraient relever du hasard. Il y a comme un mécanisme derrière ces répétitions et ces similitudes d’une époque à une autre, et d’un pays à un autre. D’aucuns peuvent penser que je suis en train d’insinuer ces derniers temps que la faute incombe à la religion, et que je suggère son bannissement de la vie publique. Non, ce que je veux dire clairement, sans ambages, c’est que l’islamisme n’est pas l’Islam, qu’il est une perversion de l’Islam, qu’il est une calamité pour l’Islam et les musulmans, qu’il compte à son actif des centaines de milliers de victimes musulmanes en Algérie, en Égypte, en Afghanistan, en Somalie et en Irak, sans compter les victimes relevant d’autres nationalités et confessions tombées dans les attentats. Il a déjà coupé le Soudan et la Palestine en deux, et menace l’intégrité des populations et des territoires de plusieurs pays, et cela, en à peine deux décennies. L’Islam auquel on croit, l’Islam qu’on aime et auquel on tient, est celui que Dieu a proposé aux hommes comme une tadhkira (rappel) des révélations qui l’ont précédé et qu’il est venu clore à jamais, qui reconnaît les autres religions et leurs prophètes, qui leur enjoint à toutes de «s’élever à une parole commune» (Coran), et qui a choisi Mohammad comme ultime Messager sans lui conférer un statut sacré. C’est celui qui enseigne que «tuer un être humain équivaut à tuer l’ensemble de l’humanité » (Coran), c’est celui de ces hadiths du Prophète, entre beaucoup d’autres : «J’ai reçu la somme des paroles et j’ai été suscité pour parfaire les vertus les plus nobles» ; «Dans l’Islam, on continuera de pratiquer les excellentes choses (fadha’el) du temps de la djahiliya» ; «l’Islam intègre ce qui l’a précédé» ; «Vous avez pour mission de faire le bonheur, et non le malheur des gens» ; «Ce qu’il y a de plus doux en votre religion est ce qu’il y a de meilleur» ; «Instruisez bien vos enfants car ils vivront d’autres temps»… C’est celui mis en œuvre par le Prophète dans ses rapports avec les musulmans et les non-musulmans, et illustré par de nombreux exemples dont voici quelques-uns : un certain Habbar avait provoqué la mort de la fille du Prophète, Zeïneb, en la faisant tomber de son chameau alors qu’elle était enceinte. Quand il se convertit à l’Islam à la toute dernière minute, le Prophète lui dit : «Va, tout est effacé par ta conversion.» A Wahchi, l’esclave qui a tué Hamza (l’oncle du Prophète) à la bataille d’Ohoud, et arraché son foie pour le donner à la mère de Moawiya, il dit : «Tu es libre, mais épargne-moi ta vue désormais.» Pourtant, à l’époque des faits, et devant cet acte barbare, il avait laissé libre cours à une fureur toute humaine : «Si je réussis à m’emparer d’eux, je les mutilerai au double de ce qu’ils nous ont fait.» Cette bataille, venant un an après celle de Badr, a été une débâcle pour les musulmans numériquement inférieurs aux Mecquois païens. C’est alors que fut révélé ce verset : «Quand vous tirez vengeance, que la peine que vous infligez soit semblable à l’offense que vous avez subie. Mais il vaut mieux endurer l’offense avec patience.» Dans une autre circonstance, le Prophète dira : «Il vaut mieux pour le chef de se tromper dans le pardon que de se tromper dans la punition.» Ikrima était le fils de l’implacable Abou Djahl. Pourtant, le Prophète le défendra en disant devant ses Compagnons : «Voici Ikrima qui vient embrasser l’Islam. Que personne ne tienne jamais devant lui des propos injurieux à propos de son père. Insulter les morts, c’est blesser les vivants.» Abdallah Ibn Obay était le chef des mounafiqine, le parti des tribus coalisées contre l’Islam. A sa mort en 631, le Prophète pria pour lui et l’inhuma lui-même. Ali vint un jour demander au Prophète ce qu’il convenait de faire devant une situation inédite : «O Envoyé de Dieu, il y a des choses qui nous arrivent et que le Coran ne stipule pas et que tu n’as pas signalées par un hadith.» Le Prophète lui répondit avec sa douceur habituelle : «Réunissez pour cela des serviteurs de Dieu parmi les croyants, concertez-vous sur vos affaires et ne prenez jamais de décision d’après une seule opinion.» Opposé à toute velléité de sacraliser sa personne, il a dit : «Je ne suis qu’un homme mortel. Vous venez porter devant moi des litiges ; il se peut que l’un de vous soit plus apte à me convaincre que l’autre, et que je décide d’après ce que j’aurais entendu de lui. A quiconque j’octroie par mon jugement ce qui appartient en vérité à l’autre, qu’il ne le prenne point car je ne lui donne qu’une part de l’enfer.» Le Prophète a dit cela. Mais si vous disiez devant un islamiste que le Prophète était faillible, vous risqueriez d’être écharpé. L’Islam qu’on aime est celui des mille exemples de tolérance, de bonté et d’indulgence donnés par le Prophète tout au long de sa vie et de sa mission. C’est celui de la «Maison de la sagesse», des traducteurs des chefs-d’œuvre de la pensée grecque, des Mo’tazilites, d’Ibn Sina, d’Ibn Tofaïl, d’Ibn Rochd, d’Ibn Khaldoun, et de tant d’autres. C’est celui des grands chefs militaires qui ont allié l’art militaire, le courage, la culture, la grandeur d’âme et le désintéressement personnel comme Omar Ibn Abdelaziz renonçant au pouvoir dynastique, ou le Kurde Salah-Eddine Al-Ayyoubi (Saladin) soignant son ennemi, le roi Richard Cœur de Lion, et quittant ce monde en laissant comme seule richesse une étoffe de tissu. C’est celui de l’Emir Abdelkader, d’Al- Kawakibi, de Mohamed Iqbal, d’Ali Abderrazik, de Ben Badis, de Bennabi, de Mohamed Al-Ghazali… C’est celui de Mohamed Abdou disant aux oulamas d’Al-Azhar : «Celui qui ne connaît pas une des langues de la science européenne ne peut pas être tenu pour un alem.» C’est celui dans lequel nous ont élevés nos parents, celui de nos aïeux, celui que nous avons vécu pendant des siècles dans l’amour, la joie et la tolérance, alors même qu’il était parasité par le maraboutisme. Quel homme, quel peuple n’aimerait cet Islam ? Ce sont ces exemples magnifiques qui existent en centaines et milliers à travers les siècles et les continents, cette grandeur d’âme, ce sens de l’humain, qui font qu’il soit un des plus beaux idéaux qui aient été proposés à l’espèce humaine. Qu’il n’ait pas été réalisé complètement, qu’il ne se soit pas toujours traduit en philosophie de la vie dans le quotidien, et en institutions sociales pérennes, ne peut être retourné contre lui ou servir à le remettre en cause. Il a permis à des non-Arabes d’exercer le califat, et à des non-musulmans d’être ministres, conseillers et hommes de confiance des puissants. Il a humanisé le droit de la guerre, amélioré la condition de la femme, banni les préjugés de couleur, toléré la liberté de conscience et d’expression… Il ne demandait pas grand-chose aux hommes, et quand il le leur demandait, c’était avec la plus grande considération pour leur nature : «Quand je vous donne un ordre, exécutez-le dans la mesure du possible», aimait à dire le Prophète. A l’opposé de cet islam que nous chérissons, il y a l’islamisme que nous haïssons et que le Prophète semble avoir prédit en disant : «Des gens sortiront de ma communauté. Ils réciteront le Coran, et votre récitation n’approchera en rien de la leur. Votre prière, de même, ne sera rien à côté de la leur, ni votre jeûne en comparaison du leur. Ils réciteront le Coran en s’imaginant qu’il est pour eux, alors qu’en réalité il les condamne. » C’est peut-être en pensant à cette engeance qu’il a dit aussi : «Le plus hardi d’entre vous à donner des fatwas est aussi le plus hardi à s’exposer aux pires châtiments de l’enfer.» Et c’est à raison que doit être appliquée à l’islamisme cette sentence de Nietszche : «La foi ne déplace pas les montagnes, elle met des montagnes là où il n’y en a pas.» Dans le cercle de Bennabi, entre 1970 et 1973, je remarquais à quel point certains parmi ceux qui venaient l’écouter étaient la négation même de sa pensée. Ne partageant rien avec eux, je passais à leurs yeux pour une sorte de «laïc». Ils passeront plus tard à l’islamisme. C’est là aussi que j’ai connu feu Mahfoud Nahnah. A la veille de créer son mouvement, vingt ans plus tard, il me sollicita à plusieurs reprises pour m’associer à son projet, mais je repoussai poliment son offre et pris mon propre chemin. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, j’écrivais dans la presse pour défendre l’Islam des outrances de l’idéologie socialo-marxiste, et en raison de cela on me colla l’étiquette de «frère musulman ». Dès la proclamation des résultats du premier tour des élections législatives de décembre 1991, remportées par le FIS, j’ai été convié à rejoindre ceux qui s’étaient mis en mouvement pour arrêter le processus électoral, mais j’ai refusé de les suivre sur cette voie. Le chef du gouvernement de l’époque, M. Sid-Ahmed Ghozali (que je salue au passage) se souvient peut-être de ce que je lui ai dit dans son bureau ce soir-là, sur le ton de la plaisanterie, en présence de feu Larbi Belkheïr : «Il risque de vous arriver ce qui est arrivé à Chapour Bakhtiar.» Les jours suivants, j’ai publiquement — et par écrit — pris position contre cette action en préparation, plaidé pour le respect du vote populaire et la tenue du deuxième tour, et proposé de laisser le FIS investir l’Assemblée nationale et former le gouvernement. J’ajoutai que s’il lui prenait l’envie de porter atteinte à la Constitution, aux libertés publiques et au caractère républicain et démocratique de l’Etat, à ce moment-là il serait légitime de l’en empêcher par tous les moyens. A l’époque, on me faisait passer pour un «islamiste modéré ». Si j’avais été islamiste un seul jour de ma vie, j’aurais été totalement immodéré car il n’y en a pas de modérés. Deux mois plus tard, feu le président Boudiaf recevait les leaders des partis politiques, parmi lesquels ses anciens compagnons du CRUA, Ben Bella et Aït Ahmed. La discussion traîna sur leurs souvenirs communs de l’Algérie des années quarante. Quand vint mon tour de parole je lui ai dit : «M. le président, vous êtes étranger à la crise... Les Algériens d’aujourd’hui croient plus aux valeurs d’Octobre qu’à celles de Novembre…», ce qui eut pour effet d’énerver quelques-uns autour de la table. Bref, le président Boudiaf nous apprit qu’il nous avait invités pour nous annoncer qu’une «décision importante» allait être prise, sans s’ouvrir à nous sur son contenu. Aussitôt que j’eus quitté le siège de la Présidence, je convoquai une conférence de presse pour déclarer que nous ne saurions approuver une décision à laquelle on voulait nous associer sans en connaître la nature. Il s’agissait de la dissolution du FIS qui fut annoncée le soir même à la télévision. Je dois préciser, s’il en était besoin, que mes positions envers le FIS n’étaient nullement dictées par une quelconque sympathie envers ses idées, mais par conviction démocratique et par souci de rester cohérent avec moi-même. Je croyais et croirai toujours à la démocratie, sans ignorer la nature non démocratique de larges pans de notre société et l’emprise profonde de l’islamismania sur nos mentalités. Si des élections présidentielles libres devaient se tenir aujourd’hui, c’est le discours le plus haineux, le plus nihiliste et le moins démocratique qui serait installé à El- Mouradia. Tout le monde le sait in petto, mais personne n’ose le dire en public. On joue à se duper les uns les autres, et on croit que c’est cela le summum de l’intelligence politique. Depuis l’agrément du FIS, je n’avais cessé de le critiquer dans des interviews et des communiqués officiels, et non en catimini. Ce que je pense et écris aujourd’hui au sujet des révolutions arabes et des résultats des élections est exactement ce que je pensais, écrivais et défendais à l’époque : l’hypothèque islamiste doit être levée, et l’épée de Damoclès éloignée de nos têtes. Il n’y a pas moyen de faire autrement, de façon efficace et durable, que de laisser les islamistes gouverner quand ils reçoivent l’onction de la majorité, tout en veillant à la protection des libertés publiques et du cadre républicain et démocratique de l’Etat. A ce moment-là, si une guerre civile doit éclater, ce sera pour la bonne cause et nous y entrerions tous le cœur léger. C’est ainsi que se débloquera l’histoire du monde arabo-musulman, et d’aucune autre manière. On voit bien que le problème est dans le peuple, dans le corps électoral, et non dans les pétrodollars saoudiens ou qataris. Au cours des séances du dialogue national ouvert et conduit par le président Liamine Zeroual en 1994, j’étais de tous les participants celui qui s’était opposé le plus fermement au projet de communiqué final, parce qu’il contenait un paragraphe mettant pratiquement sur un pied d’égalité la violence terroriste et la contre-violence de l’Etat. Je me rappelle de l’accrochage que j’avais eu avec feu Abdelhamid Mehri. A un moment il avait dit : «Cette séance me rappelle les débats du CNRA en 1961 à Tripoli.» Je lui ai répondu : «Ya si Mehri, c’est parce que vous n’avez pas réglé les problèmes qui se posaient à l’époque que nous sommes aujourd’hui dans cette situation.» Il y eut un rire général, ce qui détendit l’ambiance. Le mois suivant, je me rendis à Rome à l’invitation de l’association Sant’Egidio. Là, devant la presse internationale, je récusai la tenue d’une telle réunion de l’opposition algérienne à l’étranger, et me démarquai de ceux qui, parmi nos «historiques», venaient de qualifier le terrorisme de «mouvement de résistance». Nahnah défendit la même position que moi. La conférence avorta, et il fallut en convoquer une seconde (à laquelle je n’ai pas été invité) pour aboutir au fameux «Contrat de Rome». Depuis, je ne passais plus pour un islamiste modéré, ni pour un laïc, mais pour un «agent du DRS». Vingt ans après ces évènements, je remercie Dieu d’un côté, et l’Histoire, de l’autre, parce qu’elle a montré que je n’étais pas dans l’erreur. C’est ce qui me permet aujourd’hui d’écrire ce que j’écris, sans craindre d’être confondu par un écrit passé ou une position publique antérieure. Ils ne sont pas bien nombreux ceux qui peuvent s’exposer à un tel défi. Il semble que le Prophète ait honoré les Berbères de quelques belles paroles. Il aurait dit un jour à Omar : «Allah ouvrira une porte du côté du Maghreb : il lui suscitera un peuple qui le glorifiera et humiliera les infidèles. Peuple de gens craignant Allah, qui mourront pour ce qu’ils auront vu, ils n’ont pas de villes qu’ils habitent, ni de lieux fortifiés dans lesquels ils se gardent, ni de marchés sur lesquels ils vendent.» A quelques mois de sa mort, il serait revenu sur le sujet, disant : «Je vous recommande la crainte d’Allah et des Berbères car ce sont eux qui viendront vers vous avec la religion d’Allah du fond du Maghreb, et Allah les prendra en échange de vous.» (Selon Ibn Hammad, cité par Mahfoud Kaddache in L’Algérie médiévale). La prophétie s’est-elle réalisée avec la conquête de l’Espagne, la fondation du Caire, les dynasties almoravide et almohade, hauts faits à mettre à l’actif de nos ancêtres, ou bien est-elle en rapport avec des évènements non encore survenus ?
N. B. IN LSA 04/03/2012