APS - ALGÉRIE

lundi 18 avril 2016

2000 ans de retard !

 Par Ammar Belhimer

Et si l’Histoire n’était qu’un éternel recommencement ? Michael Fontaine s’applique à le démontrer dans une récente étude parue dans Foreign Affairs sous le titre : «What Rome Can Teach Us Today : Ancient Lessons for Modern Politics» (*).
Le parallèle établi entre l’Empire romain et l’actuel empire états-unien est saisissant. D’abord, de par leur étendue géographique : «Rome antique était un village qui a grandi dans un empire mondial. Au sommet de sa portée territoriale, en l’an 117 de notre ère, il s’étendait des îles britanniques à la Mésopotamie et du Rhin au Sahara.»

Autre similitude insoupçonnée : le niveau de vie. Avant l’effondrement de l'Empire romain d'Occident à la fin du Ve siècle, les Romains bénéficiaient d'un niveau de vie que cette région du monde ne retrouvera que longtemps plus tard, au milieu du XIXe siècle : «Ils avaient des toilettes à chasse, des comptoirs en granit, le chauffage à l'intérieur, et même la prothèse esthétique.»
Il n’y a, toutefois, toujours pas de similitude temporelle : l’histoire de Rome couvre plus d'un millénaire, alors que celle des Etats-Unis est toute récente. Toutefois, rien n’indique que le nouvel empire soit en fin de vie. Loin de là.
Sur le plan politique, le pouvoir qui a rendu possible pareils progrès dans l’Antiquité, avait pour mot d’ordre «Senatus Populusque Romanus» (SPQR) ou «le Sénat et le peuple de Rome ». Une devise très actuelle qui met en évidence le lien entre les citoyens de Rome et ses dirigeants élus. Une leçon magistrale de démocratie représentative que la plupart des Etats contemporains n’ont pas encore atteinte !
L’époque classique de Rome s’étale sur une période qui couvre les deux derniers siècles avant et les deux derniers après le début de notre ère. Rome commandait un empire considérable, régi par des principes démocratiques. Au terme de cette période, Rome était devenue de plus en plus autoritaire (les Romains ont crucifié Jésus et détruit le Second Temple de Jérusalem), mais parvenait à préserver la paix à l'intérieur.
L’adage romain «C’est dans la paix que se développent le commerce et les cités» trouve alors sa pleine confirmation. L'ingénierie, la littérature, la philosophie, le théâtre et les arts fleurissent; avec des effets durables. L’Europe garde encore de fortes influences de Rome sur le développement de sa pensée politique et culturelle actuelle. C’est pourquoi, « l'ampleur démesurée à laquelle le système politique de la Rome républicaine a servi de modèle pour celle des États-Unis permet l'application des leçons de l'histoire romaine aux défis du présent», soutient encore Michel Fontaine.
Les pères fondateurs des jeunes États-Unis les envisageaient comme les héritiers de la République romaine, avec un système de freins et de contrepoids; des libertés de conscience, de divorce, et de parole; des élections ouvertes; un Etat de droit. Comme la République romaine, les États-Unis ont repris la devise latine «e pluribus unum», sur leur billet d'un dollar, pour marquer leur préférence de l'unité nationale sur la diversité impériale, encourageant l'assimilation par choix.
Comme les États-Unis d’aujourd’hui, Rome était composée d'une population culturellement et ethniquement diverse, et comme certains Américains d'aujourd'hui, certains Romains éminents doutaient de la fidélité de certains groupes minoritaires.
Mais Rome n’a jamais sacrifié les formes sacrosaintes du droit pour assouvir un désir de vengeance. En l'an 111, par exemple, Pline le Jeune, le gouverneur de Bithynie, une province romaine au nord-ouest de l'Anatolie, rencontre les adeptes d'une religion étrange et relativement nouvelle appelée le christianisme, encore illégale en vertu du droit romain. Pline soumit les chrétiens à des tests de fidélité, et écrit à l'empereur Trajan pour savoir si les procédures ad hoc qu'il avait adoptées, notamment l’usage d'une liste anonyme des prétendus chrétiens locaux, étaient acceptables. La réponse de l'empereur était remarquable : «Les chrétiens ne doivent pas être chassés (…) S’ils sont poursuivis devant votre tribunal, ils peuvent être punis. . . . Mais les listes anonymes ne doivent pas avoir de place dans les procédures judiciaires. Cela créerait un terrible précédent. Il est non-Romain.» Comparez cette sentence avec la délation généralisée et les surveillances électroniques les plus sophistiquées de surveillance et de filature qui pèsent sur les non-conformistes dans nos sociétés actuelles !
Le règne de Trajan, qui fut empereur romain de fin janvier 98 à août 117, est marqué par une coopération et une bienveillance envers les sénateurs. Il les préserve de toute exécution sans procès devant la Curie et déclare recevoir son pouvoir du Sénat. Autres vertus de Trajan : «Il n’est jamais accusé de s’enrichir personnellement aux dépens des citoyens, notamment des sénateurs. Il n’use pas non plus de procès de lèse-majesté, même contre les sénateurs.»
«Il plaît aussi au peuple de Rome, par des distributions généreuses puis par l'organisation de jeux et de triomphes magnifiques.» On loue par ailleurs «l'habilité de Trajan pour se gagner les faveurs des pauvres autant que des riches Romains par de grands spectacles publics. Il plaît aussi aux provinciaux, passant pour l'un des leurs. Enfin, il renoue avec les philosophes longtemps brouillés avec les empereurs».
Peu de dirigeants du monde actuel peuvent décliner un tel profil. Ainsi, malgré l'intolérance officielle de Rome à l’endroit du christianisme, la leçon de Trajan est utile à rappeler: les valeurs fortes de l'Etat de droit ne sont pas négociables et ne peuvent être invoquées pour créer des précédents particulièrement désastreux dans le traitement des groupes minoritaires marginalisés.
Beaucoup de pseudo-Etats, notamment à fondements plus ou moins théocratiques et sanguinaires du XXIe siècle, n’ont pas encore atteint un tel état de tolérance et de développement démocratique, deux mille ans plus tard.
A. B. IN  LSA

(*) Michael Fontaine, «What Rome Can Teach Us Today : Ancient Lessons for Modern Politics», Foreign Affairs, mars/avril 2016.