APS - ALGÉRIE

mardi 27 juin 2017

L’Amérique face à ses démons

Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.fr

Le maccarthisme continue de hanter l’Amérique intellectuelle. Joel Whitney, éditeur et auteur de Finks : How the CIA tricked the world's best writers(*) (Finks : comment la CIA a trahi les meilleurs écrivains du monde), paru en janvier dernier aux Etats-Unis, vient d’accorder un entretien fort instructif au quotidien The Nation. Finks est utilisé ici au sens de «mouchards», «indics».
L’Amérique fait face à un passé peu glorieux : des informations ont révélé que la CIA était derrière la parution de nombreux magazines littéraires pour distiller de la propagande culturelle pendant toute la guerre froide, entachant la réputation de certaines des figures littéraires les plus vénérées d’Amérique et du monde. On retrouve sur la liste de ses proches collaborateurs des écrivains comme Baldwin, Márquez et Hemingway «devenus des soldats dans la guerre froide culturelle des Etats-Unis».
Les liens de la CIA avec les milieux littéraires ont été révélés en 1966.
Joel Whitney revient sur cette période pour dresser le portrait «d'une agence de renseignement peu morale», révélant une vaste liste d'écrivains impliqués aux côtés de l’artisan avéré des coups d'Etat, des assassinats et autres interventions américaines.
La même agence qui a détruit des démocraties exemplaires pour lutter contre le communisme a également lancé le Congrès pour les libertés culturelles (CCF). Le CCF a construit des stratégies éditoriales pour chacun de ces avant-postes littéraires, comme ce fut le cas de Paris Review, dont l’un des fondateurs, Peter Matthiessen, était un agent de la CIA. La CIA alimentait également des publications de référence : Mundo Nuevo a été créé pour offrir une perspective de gauche modérée pour gagner la confiance des lecteurs latino-américains, inhibant efficacement les perspectives révolutionnaires pendant la révolution cubaine. L'agence fournissait du financement et du contenu; d’autres fois, elle traitait directement avec les écrivains pour façonner leur discours.
Bien que la participation de la CIA à la propagande anticommuniste soit connue depuis longtemps, l'ampleur de son influence — particulièrement parmi les écrivains les plus appréciés de la gauche — est choquante. Whitney, qui est ailleurs cofondateur et éditeur du magazine littéraire Guernica, a passé quatre ans à fouiller les archives pour dresser une liste exhaustive de collaborateurs : James Baldwin, Gabriel García Márquez, Richard Wright et Ernest Hemingway ont tous servi le bras armé le plus secret de l'Oncle Sam à divers niveaux, tout comme les expressionnistes Jackson Pollock et Mark Rothko.
L’enquête repose sur le récit de deux agents de la CIA pour décortiquer le mécanisme par lequel ils ont distillé leur propagande sous couvert de littérature.
Aux yeux de l’auteur, en agissant ainsi, la CIA a «poussé la démocratie américaine au plus près du modèle soviétique de surveillance étatique» qu’elle prétendait combattre. Ainsi, «pendant des décennies, une grande partie de ce que nous lisions était techniquement illégal et avait pour origine de la propagande». Le hic est que les séquelles de la guerre froide sont encore là, nombreuses et profondes, avec «notre incapacité à penser clairement — proprement, pour ainsi dire, avec le détachement ou le désintérêt».
La manipulation qui sévit toujours outre-Atlantique dépasse l’entendement, comme en témoigne l’épisode récent de l'incident des armes chimiques de Khan Sheikhoun : «Les médias américains n'ont signalé aucun écart par rapport à la version officielle.» Theodore Postol, un scientifique du MIT, a écrit dans sa lettre ouverte rapportant ses résultats : «La fonction critique des médias traditionnels dans la situation actuelle devrait être de signaler les faits qui contredisent clairement et sans ambiguïté les revendications du gouvernement. Cela n'a pas eu lieu jusqu'à présent, et c'est peut-être le plus grand indicateur de l'incapacité des mécanismes de gouvernance démocratique des Etats-Unis.»
Qu’il s’agisse de russophobie ou d’uniformité des médias, tout incite à de graves inquiétudes, notamment en temps de guerre, avec une tendance affirmée à s’aligner sur la version officielle de la Maison Blanche et de ses rapports et briefings sur le renseignement.
«La presse américaine est maintenant au moins aussi compromise que pendant les décennies de la guerre froide, et peut-être plus encore. Je localise le moment critique, le début de l'effondrement, en 2001, lorsque la presse s'est engagée, tout à fait explicitement dans les réunions avec les responsables de la Maison Blanche, à soutenir le récit officiel, quel qu'il soit.»
Au nom d’une «guerre contre le terrorisme», entre le 11 septembre 2001 et le mois de mars 2003, l’Irak a été massacré sur la base d’allégations mensongères lui imputant la détention d’armes nucléaires.
De nos jours, Big Brother semble disposer aujourd’hui de moins de moyens de manipulation, grâce aux réseaux sociaux, mais ceux-ci souffrent d’une «surcharge médiatique où vous pourriez être trop paresseux pour vérifier qui est propriétaire du site, etc».
La dernière élection présidentielle n’augure rien de bon pour l’avenir immédiat de la démocratie américaine, avec son lot de «fausses nouvelles», «l'argent comme discours», «la corruption légalisée».
La collusion des gorges profondes avec les milieux littéraires a-t-telle cessé de nos jours ? «Je ne veux pas paraître paranoïaque, mais il est si évident, sinon tout à fait évident, que cela continue, même peut-être plus», finit par avouer Whitney.
Faute d’un véritable procès de vérité et de réconciliation, la CIA mène toujours ses propres enquêtes sur ses propres scandales, comme en témoigne le dernier rapport sur le recours à la torture. Elle est à la fois juge et partie.
A. B. IN LSA

(*) Patrick Lawrence, Writers, the Media, and the Corruptions of Power, The Nation, 21 juin 2017.
https://www.thenation.com/ article/on-writers-the-media- and-the-corruptions-of-power/