APS - ALGÉRIE

mardi 2 mai 2017

Présidentielle française : la fin d’une idée

Par Nour-Eddine Boukrouh
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«Les nations n’ont de grands hommes que malgré elles.»
(Baudelaire)
Lors de la campagne électorale de 1965 pour la première élection du président de la République au suffrage universel direct depuis Napoléon III (1848), le général de Gaulle a jeté dans l’ambiance des joutes oratoires une idée qui a connu un retentissement immense et n’a cessé, depuis, d’être revendiquée par d’autres à chaque scrutin présidentiel : «L’élection présidentielle est la rencontre d’un homme et d’un peuple.» Le scrutin en cours n’y a pas échappé, mais c’est peut-être la dernière fois.
La phrase n’est pas sortie de la bouche du général comme un propos de campagne, mais condensait une philosophie de la dévolution et de l’exercice du pouvoir propre à un personnage qui été mêlé à de grands évènements de l’Histoire qui lui ont conféré une légitimité sui generis, métapolitique.
A force d’être rabâché dans les discours et la presse, mais aussi parce qu’on en enseignait la substance en sciences politiques et en droit constitutionnel, le propos s’est incrusté dans la culture générale française.

L’idée qu’il recouvrait y est entrée avec ses sous-entendus et ses malentendus : on vit en elle la quintessence de l’esprit de la Ve République et la clé de voûte de ses institutions, et devint une de ces formules mystiques dont on tire les sentences qui se transmettent de génération en génération, sans que personne ne pense à en vérifier la validité.
En réalité, elle était plus poétique qu’opérationnelle car n’engageant qu’une seule des deux parties comme la démonstration allait être apportée à son auteur et comme le montreront les deux cohabitations sous Mitterrand et Chirac où le président de la République chômait à l’Elysée parce que le peuple avait donné la majorité parlementaire à ses adversaires.
Au lendemain de la libération de la France qui lui devait tant, le général de Gaulle n’a pas réussi à faire accepter des forces politiques qui dominaient la scène électorale sa conception des institutions dont la France devait être dotée. Si bien que le 21 janvier 1946 il jetait à la face du gouvernement provisoire, qu’il dirigeait depuis deux mois seulement, un tonitruant «je fous le camp !» et rentra chez lui à Colombey-Les-Deux-Eglises avec l’arrière-pensée qu’on ne tardera pas à venir le chercher parce que la France sera devenue ingouvernable.
Il n’en fut rien et, après moult tentatives de s’opposer aux institutions et aux politiques de la IVe République, il se résigna à une retraite qu’il occupa à rédiger ses «Mémoires de guerre» jusqu’à ce qu’une nouvelle guerre — la guerre d’Algérie — obligeât classe politique et opinion publique aux abois à diriger leurs regards vers l’antre du «plus illustre des Français» dont il condescendit à sortir en grand uniforme pour aller sauver le France une nouvelle fois.
En son for intérieur, il répondait à l’appel du destin et non de ce qu’il tenait pour la bêtise crasse s’agitant dans le marigot politique. Il écrit dans Mémoires d’espoir en référence à cette période : «C’est en un temps de partout sollicité par la médiocrité que je devrai agir pour la grandeur.»
Son retour aux affaires s’effectua dans le respect d’un compromis qui fut difficile à trouver entre l’exceptionnalité de la situation, la spécificité du personnage et les exigences légales. Forçant sa nature, de Gaulle se prêta à une élection au suffrage indirect par un collège électoral de 82 000 «grands électeurs» composé d’élus municipaux, régionaux et parlementaires alors qu’il eut préféré l’être directement par le peuple dans un élan plébiscitaire digne de sa stature historique. Il fut élu au premier tour avec 78,51% des voix, ce qui le rasséréna quelque peu.
Quelques mois après l’indépendance de l’Algérie, de Gaulle propose à la France une réforme constitutionnelle pour que le président de la République soit élu à l’avenir par l’ensemble des électeurs français et non par zéro virgule zéro quelque chose. De nouveau, la classe politique se dressa contre lui, le suspectant de vouloir rééditer le coup de Napoléon III un siècle auparavant, le Conseil d’Etat s’y opposa, le Conseil constitutionnel se déclara incompétent et le gouvernement dirigé par Georges Pompidou fut renversé par une motion de censure. Il ne lui restait que le recours au peuple.
Le référendum trancha en sa faveur par 62% des voix exprimées, ce qui le conforta dans l’idée qu’après avoir mis fin aux errements de la IVe République et sorti son pays de l’ère coloniale il allait, fort du soutien d’un peuple reconnaissant, pouvoir mener à bien son projet de modernisation de la France pour la mettre à la place qu’elle méritait aux côtés des puissants de ce monde. Rendez-vous fut pris pour 1965 où il apporterait la preuve éclatante qu’en France l’élection présidentielle était «la rencontre d’un homme et d’un peuple», et parachèverait sa victoire sur le «régime des partis» qui avait barré la route à ses ambitions pour la France en 1946, leur faisant perdre à lui et à elle une précieuse décennie. Tel qu’on le connaît, le général ne devait pas vouloir dire par «homme» le premier Homo erectus français venu, mais sous-entendre lui-même : un homme qui n’a pas une existence ordinaire à l’instar de ses congénères, mais une vie prédestinée à la réalisation de choses extraordinaires ; un homme hors normes au moral comme au physique pour incarner idéalement l’idée de grandeur ; un personnage légitimé par l’Histoire et dont le poids sur un plateau de la balance ferait équilibre avec celui où on a mis le peuple. De surcroît une particule dans le nom ajouterait un effet à l’ensemble, et il l’avait.
Alain Peyrefitte rapporte dans C’était de Gaulle une anecdote qui renseigne sur la perception de de Gaulle par lui-même : au cours d’une visite de travail dans une province dont le préfet était plus grand de taille que le général, un proche lui en fit discrètement l’observation qui lui valût cette cinglante réplique : «Dites plus long !» Dans ses Mémoires de guerre, c’est lui qui nous livre l’impression gardée de l’entretien qu’il eut en octobre 1944 avec Albert Lebrun, l’infortuné président de la IIIe République née de la défaite de la France face aux Allemands en 1870 et morte sous l’occupation allemande en 1940 : «Au fond, comme chef de l’Etat, deux choses lui avaient manqué : qu’il fût un chef ; qu’il y eût un Etat.»
Voilà en quelques traits le portrait de l’homme qui estimait que lui et le peuple français se valaient pile poil, et que si d’aventure un soupçon devait s’insinuer dans l’équation ce n’est pas sur lui qu’il pèserait. Mais la rencontre entre lui et le peuple que de Gaulle se représentait comme une injonction de la providence n’allait pas s’effectuer comme il le souhaitait. A peine la fameuse phrase prononcée, le peuple le mit au premier tour de l’élection présidentielle de 1965 en ballottage avec son principal rival, François Mitterrand, par 44,65% des voix contre 31,72%. Un deuxième tour s’imposait que le général emporta avec une courte majorité (55,20%), mais c’était un mauvais présage.
En 1969, il décide de consulter de nouveau les Français sur une question n’ayant pas un caractère vital, la réforme du Sénat et l’organisation des régions. Le référendum eut lieu le 27 avril et la réponse fut négative. Le soir même il envoya sa démission au président du Conseil constitutionnel et rentra chez lui. Un an et demi plus tard, il s’éteignait de chagrin après avoir confié ses ultimes pensées à un proche, André Malraux, qui en a fait un livre paru en novembre 1970 sous un titre particulièrement démoralisant : «Les chênes qu’on abat.»
Jean de la Fontaine a décrit dans une fable célèbre, le Chêne et le Roseau», le déracinement d’un «chêne» dans le fracas de l’orage et, plus insupportable encore, sous les quolibets d’un «roseau» : «Comme il disait ces mots, du bout de l’horizon accourt avec furie le plus terrible des enfants que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L’arbre tient bon ; le roseau plie ; le vent redouble ses efforts et fait si bien qu’il déracine celui de qui la tête au ciel était voisine, et dont les pieds touchaient à l’Empire des morts.»
Ce vent du Nord qui cingla durant de longues semaines le visage buriné du vieux général, l’Aquilon qui allait finalement l’emporter, c’était mai 1968. Quant au roseau qui avait déclenché l’ouragan, un de ses emblèmes dont les manifestants scandaient le nom dans Paris dévasté — «Nous sommes tous des Cohn-Bendit !» —, eh bien cet homme-là est à ce jour encore actif dans la politique française où il vient de rejoindre les rangs d’Emmanuel Macron aux côtés de bon nombre de gaullistes. Qui, après lui et les professions de foi de Marine Le Pen, de son entourage et de ses nouveaux alliés, n’est pas devenu gaulliste dans une France qui ne s’est jamais résignée au gaullisme et qui ne s’en accommoderait pas s’il revenait ?
Parce qu’elle relevait de la mystique plus que de la politique, la rencontre idéalisée par de Gaulle s’est conclue à mi-chemin de l’unique mandat qu’il a obtenu au suffrage universel par un divorce dramatique. Le couple mythique ne s’est pas défait car il n’a en fait jamais existé hors de l’imaginaire du général.
Le peuple auquel il croyait avoir affaire, celui qui l’a soutenu contre les partis et les élites politiques, intellectuelles et médiatiques en 1962 avait été subrepticement remplacé par celui qui l’a mis en ballottage en 1965, a suivi Cohn-Bendit en mai 1968 et l’a lâché en avril 1969.
Sur onze ans passés au pouvoir, la «rencontre» (élection au suffrage universel) n’aura duré que moins de quatre.
Si de Gaulle n’a pas réussi à réaliser la fusion entre lui et le peuple dont il rêvait pour mener la France plus loin et plus haut, c’est parce que l’autre partie au contrat considérait que cette fusion n’était pas nécessaire à la conduite des affaires publiques.
Les peuples, comme corps électoral, ont souvent été désespérants partout et à toutes les époques, des plus anciennes aux plus récentes.
Par contre, les rencontres les plus durables entre un homme et un peuple sont celles qui ont eu lieu entre des despotes et des « despotisables» à merci si on me passe l’expression, entre des démagogues et des foules crédules, des rusés et des dupes, des séducteurs et de vieilles filles, des Djouha et l’esprit du «douar» comme en Algérie…
Churchill a sauvé la Grande-Bretagne et infléchi le cours de la Seconde Guerre mondiale, et pourtant il a été chassé du pouvoir plus vite que de Gaulle : un mois à peine après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme de Gaulle après lui, il est revenu aux responsabilités en 1951 pour quatre ans dans une situation de crise de décolonisation (Kenya, Malaisie). Les deux guerriers ont aussi été de brillants écrivains, mais seul Churchill a été récompensé par un prix Nobel, non pas de la paix, mais de littérature. La formule gaullienne a survécu à son créateur et, un demi-siècle après sa mort, tout candidat à l’élection présidentielle pense qu’elle lui va comme un gant. Mais l’esprit de la Ve République n’est plus car parti avec son fondateur ; il a tant de fois été rapiécé avec des rustines qu’il en est devenu méconnaissable. Le fantôme du général hante les bureaux du palais de l’Elysée où il a laissé des habits présidentiels trop grands pour ses successeurs dont les noms sont devenus les personnages préférés des humoristes et des imitateurs dont ils ont fait la fortune. Qui penserait à donner leur nom au prochain porte-avion, à une grande réalisation de l’avenir ou même à un boulevard ?
Aujourd’hui, en France, on compte davantage sur les calculs et le lobbyisme des coteries pour accéder à la magistrature suprême, que sur les qualités personnelles qui fondent l’aptitude à la chefferie. On ne cherche pas le meilleur, mais le moins mauvais ; les stratégies électorales sont bâties en fonction des candidats-repoussoirs qu’on utilise comme marchepieds, une opération de chantage qui ne dit pas son nom ; on ne gagne pas frontalement une élection, on slalome pour se faire élire par défaut.
Il n’y a plus de grand homme tendant la main à ses compatriotes en vue de tirer ensemble le pays du danger, mais un peuple agitant la main tel un quidam en passe de se noyer ; un peuple aspirant à confier par son vote la direction de la nation à un homme ou une femme du format du général de Gaulle (ou de Jeanne d’Arc) avec les idées de maintenant. N’ayant trouvé ni l’un ni l’autre dans les courants dominants qui ont accumulé sur sa tête expériences amères, déceptions et désillusions, il ne répugne plus à ratisser les fonds dans l’espoir de tomber sur le ou la de Gaulle capable d’inverser la courbe du chômage, du commerce extérieur, du déficit budgétaire, de la «sécu», et d’engager le processus de réduction de la dette publique qui est autour de 2 200 milliards d’euros.
A l’arrivée au pouvoir de de Gaulle en 1958, elle était de 41 milliards de francs français, et à son départ en 1969 de 32 milliards. S’agissant du reste, seul de Gaulle était homme à l’envisager car… «c’était de Gaulle» avec qui est morte une «certaine idée de la France».
Quant à nous autres Algériens, plus mal lotis que ne l’ont jamais été Français, Américains ou autres, tâchons d’apprendre de l’expérience des autres et gardons-nous de nous prendre pour des oliviers millénaires indéracinables.
Le vent de l’islamisme a emporté dans les années 1990 des centaines de milliers de vies de nos compatriotes pour rien, sans enjeu, par pure folie des deux côtés. Qu’en sera-t-il quand les grands vents de la contestation conséquents à la fin du pétrole se lèveront et emporteront comme un fétu de paille l’incertaine idée de l’Algérie en vigueur ?
N. B.in LSA