dimanche 31 juillet 2016

Lettre à mon frère Yacef Saâdi

Par le Commandant Azzedine
Agréable colère ! Emportement légitime, juste ressentiment. Mon frère Saâdi, je ne peux qu'associer mon indignation à ta fureur. Bondissant des limbes du cauchemar légué à l'histoire de notre nation par les armées coloniales, un argoulet aussi arrogant que présomptueux, moitié cow-boy par sa mère américaine et moitié aristo blasonné d'une particule par son père, Sanche de Grammont — alias Ted Morgan — nous sert un brouet infâme, encore un, en guise de témoignage sur le combat qui a conduit à notre libération.
Ma Bataille d'Alger est le titre, le moins que l'on puisse dire pompeux, de ce livre, que l'on croirait écrit sur le zinc du comptoir d'un saloon. Morgan est un journaliste de carrière qui nous narre les étonnantes, autant qu'inédites aventures de Buffalo Bill à Alger. Nous connaissions jusque-là l'épisode de Tarzan, l'homme singe, hôte du Jardin d'essai du Hamma, mais rien encore des chevauchées bellicistes de ce «gringo» sorti d'un western de série «B».
J'ai lu son livre. Comme je m'applique à lire le maximum de ce qui se publie chez nous et à l'étranger sur la Révolution algérienne. C'est un devoir que je me fais depuis plus de 50 ans. Celui-ci, je l'ai lu pour comprendre ta commotion. Il ne m'a pas plu. Je n'ai pas le talent d'un chroniqueur ou d'un critique littéraire, et comme ont dit, rien n'est plus mauvais à faire qu'un mauvais livre si ce n'est une mauvaise critique. Mais pour celui qui nous intéresse, nul besoin de l'être pour y voir les nombreux effets spécieux qui relèvent davantage du récit scénarisé d'un projet hollywoodien, que du témoignage d'un appelé censé découvrir à 23 ans les horreurs de la guerre urbaine. Une guerre dont tu connais mieux que quiconque la cruauté et que les historiens classent comme, sinon la plus terrible, mais parmi les plus effroyables du XXe siècle. Cette lutte héroïque, qui a eu pour un des principaux théâtres les venelles de ta Blanche Casbah, quartier mythique, s'il en est, et que je sais chevillé là, au milieu de ta poitrine.
Son «témoignage» dialogué, exactement comme le serait un roman ou même un script, étonne d'abord avant d'encolérer, puis il exaspère et écœure. On se promet à chaque page tournée de le jeter, mais la curiosité est forte de savoir jusqu'où peut aller l'imposture de ce planqué de l'état- major qui a vu (p. 29) dans La bataille d'Alger un modèle réduit, annonciateur de ce qu'allaient devenir les batailles de Bagdad, mais aussi de Kaboul, d'Alep et d'une brochette d'autres villes du Moyen-Orient au cours de la dernière décennie. Je ne voudrais pas m'étaler sur ce comic-book indigne d'intérêt, sinon par les questions que ce type de livre suscite et auxquelles il est de notre devoir à tous d'apporter des réponses, immédiates, claires et sans détour.
Mon cher frère Saâdi, si je comprends la colère qui est la tienne et que justifie pleinement le traitement qui t'est réservé par cet auteur et qui nous insulte tous et toutes, en tant que combattants et militants de la Liberté, je me dois, en revanche, de t'avouer que «ton étonnement m'étonne» et que ta réaction me surprend.
J'ai appris par voie de presse que tu envisages de traîner cet anecdotier devant les tribunaux pour exiger réparation des insultes et offenses dont il est l'auteur à ton encontre, mais aussi envers les centaines d'autres fidayate et fidayîne, moudjahidate et moudjahidine qu'il a outragés. Si les prétoires réparaient les affronts faits aux vivants et le sacrilège contre la mémoire des disparus, apprends que tous les Algériens se sont sentis injuriés à travers toi, et qu'à ton appel ils se constitueraient toutes et tous partie plaignante à tes côtés. Mais ce n'est pas à toi que je vais apprendre, car tout le monde sait, les magistrats en premier et les avocats ensuite, que la vérité ne se niche pas sous les hauts plafonds des salles d'audience. Ted Morgan est un étranger. Pour lui et les siens, cet ouvrage n'est pas plus grave qu'une faute d'accent, comme t'aurait dit ton instit de Sarouy. Morgan était l'ennemi. Il a fait la guerre de l'autre côté de la barricade. Il était du côté de la crosse et nous de celui de la gueule du canon. Il ne faut pas attendre de la magnanimité de la part de celui qui a perdu la guerre.
L'esprit chevaleresque est une croyance puérile qui n'existe même plus dans les contes pour enfants. Car quoi qu'en disent les généraux saint-cyriens dans leurs surenchères mémorielles, toutes ces bravacheries sont des escarmouches d'arrière-garde d'une armée que la guerre que nous lui avons faite a transformée en armée putschiste qui a fini par voir ses généraux réduits à des arrêts de forteresse, puis, dans la déroute finale, à des peines de prison ! Cette guerre, ils l'ont perdue et la preuve la plus éclatante en est que l'Algérie est indépendante. Le révisionnisme animé par l'ennemi d'hier a commencé dès après la proclamation des résultats du référendum d'autodétermination, le 3 juillet 1962. Ce qui était de la propagande de guerre, et avant 1954, du bourrage de crâne, s'est métamorphosé en une vaste entreprise de falsification de l'histoire en général. Une entreprise qui plonge ses racines dans les toutes premières années de la colonisation, qu'il serait trop long d'évoquer et que tu connais de toutes les façons.
Morgan n'est pas le dernier à contrefaire, dénaturer, farder et falsifier. Mais je dirais, au risque de me répéter, que ceux qui, comme lui, ont servi la soupe au colonialisme hier continuent leur besogne. La France a besoin de ces domestiques. Elle a besoin de dire à l'Europe, que ce qui s'est passé était de la légitime défense pour ainsi dire. N'entendons-nous pas jusqu'à présent «mugir ces féroces soldats», venus de l'Ardèche, du Limousin ou de Picardie, qu'ils défendaient leur patrie à plus de 1 000 kilomètres de ladite patrie.
Voici des gens qui viennent «jusque dans vos bras», qui installent sous votre ciel la mort industrielle, qui vous tue mère, père, épouse, enfants, annihilent votre sémination, occupent votre terre, et qui vocifèrent, urbi et orbi, que c'est leur bon droit de vous civiliser. Lorsque vous vous soulevez pour crier à votre tour «basta !», ils vous parlent d'intolérance et de sauvagerie. Des thèses entières ont été soutenues sur la violence coloniale opposée à celle de l'autochtone. Des officiels français, tout ce qu'il y a de plus institutionnellement autorisé, ont soutenu que le FLN doit reconnaître ses «crimes» (sic), préalable indiscutable pour que l'Etat français reconnaisse sa responsabilité historique quant aux malheurs infligés au peuple algérien entre 1830 et 1962 !
Regardez-les, jusqu'à nos jours, ils se répandent, sèment la mort et la dévastation, sous toutes les latitudes et les longitudes de la vaste terre, et lorsque le boomerang qu'ils ont lancé de toutes leurs forces leur revient sur la g... , ils geignent et se lamentent en criant vengeance. Ils savent pourtant que la seule arme contre laquelle on ne peut pas imaginer de vengeance c'est le boomerang ! L'univers éditorial, qui s'intéresse à notre Révolution, ou guerre de Libération nationale, qu'ils appellent «Guerre d'Algérie», dans le but de la minorer et de l'intégrer dans leur histoire comme un fait polémologique commun. A l'exemple de la guerre des Flandres, de Crimée, guerre du Mexique, guerre d'Italie, guerre d'Indochine, etc., la France, cela est bien connu, étant un des pays parmi les plus belliqueux de l'histoire des Etats. Il y eut 53 conflits majeurs en Europe. La France aura été un belligérant dans 49 d'entre eux, et le Royaume-Uni dans 43», ceci pour ceux qui soutiennent que nous avons vaincu un épouvantail. Cet univers relatif à l'édition du livre portant sur la l'Algérie, te disais-je, outre que c'est une bonne veine commerciale, accueille bien des aventuriers en quête de notoriété et pourquoi non, de popularité aussi. Que ce soit intra-muros ou de l'autre côté de la mer, «les bouquins sur l'Algérie, ça marche» ! Chez nous, les titres qui ont trait à la lutte pour l'indépendance nationale, mais aussi à l'histoire générale du pays font florès, ils constituent, statistiquement, la majorité thématique devant le roman.
Que d'inepties ont été écrites sur les personnalités les plus en vue de notre histoire. Depuis l'émir Abdelkader qu'on a traîné dans la boue, puisqu'il s'est rendu aux Français qu'il a combattus durant 17 ans et enregistre ainsi la plus longue résistance à la colonisation de toute l'histoire du colonialisme ! Abane Ramdane a été traité d'agent de la France.
Krim, Ben Tobbal, Boussouf, ont été réduits à la seule affaire de Tétouan et l'assassinat de Abane, oubliant leur apport indiscutable à l'issue victorieuse de la guerre de libération. Boudiaf, Bitat, des dizaines d'officiers de l'ALN morts ou vivants ont été jetés dans la bauge... Ceci, tenez-vous bien, au nom de la Vérité Historique !!! On détruit la maison pour voir ce qu'il y a à l'intérieur. Ne serait-ce pas plus simple d'ouvrir les portes et de pénétrer d'autant que nous avons toutes les clés ?
Le dernier en date est un écrivain algérien, Boualem Sansal, qui a comparé les combattants qui l'ont libéré à l'assassin de la tuerie de Nice en France, le 14 juillet dernier. Pour plaire aux anciens colonisateurs on ne trouverait pas mieux, connaissant la composante sociohistorique de la région du Var. Ainsi trouve-t-il «rigolo» que les Algériens se soient sentis offusqués par son article publié par le journal Le Monde le 18 juillet dernier.
Tout comme il constate que «c'est le seul pays au monde où on [lui] fait des polémiques». Il ne s'est pas demandé un seul instant comment auraient réagi ses amis israéliens s’il avait parlé de Netanyahou comme d'un boucher qu'il est. Ce monsieur doit savoir que si son propos avait mis en cause des Papous, la Papouasie serait le seul pays où «on» lui aurait fait «des polémiques». «Chicaneurs..., censeurs», répond-il à ceux qui lui demandent pourquoi crache-t-il sur la tombe de Ben M'hidi au nom de «sa liberté de citoyen de ce pays». Je pense que la citoyenneté ne se réduit pas à un certificat de résidence. Elle inclut tous les éléments qui la constituent, y compris le respect que l'on doit aux symboles de l'Etat et de la nation, dont Ben M'hidi et des millions d'autres. Le voilà qui, comme à son habitude, court se revêtir de son costume «d'intellectuel victime des méchants fellagha», il pousse des cris d'orfraie espérant être entendu de l'autre côté de la mer.
Mais il fait semblant d'ignorer que s'il avait proféré la moindre des insinuations concernant Jean Moulin ou tout autre personnage qui fonde la légende de la France, il aurait reçu une telle volée de bois vert, de tous les médias conjugués, que ses oreilles on bourdonneraient jusqu'à la fin de ses jours. N’en parlons pas s'il avait fait allusion à la Shoah... Ici, en dehors d'une indignation sincère de quelques journalistes qui s'impliquent, l'écume médiatique est morte aussitôt sur la grève sablonneuse. Parfois nos médias se font l’écho d'altercations polémiques autour de publications qui soulèvent ire et courroux des familles ou des compagnons de tel ou tel autre personnage ayant joué un rôle dans notre histoire moderne.
Ainsi, avons-nous assisté, il y a quelques années, aux «batailles des neveux» qui prennent souvent fort mal à propos, de façon on ne peut plus gauche, la «défense» d'un parent mort au champ d'honneur ou supposé l'avoir été. On privatise un pan d'histoire en invoquant la parenté avec tel ou tel autre héros et on l'écrit à sa guise, selon une recette familiale basée sur le ouï-dire, en fonction du degré d'héroïsme que l'on veut attribuer à sa propre famille. La vaillance et l'intrépidité étant transmissibles exactement comme un legs matériel. Il est le «neveu de X, Allah yerhem chouhada» ou la «cousine au troisième degré de Y mort au combat, rahima Allah chouhada». L'histoire est, jusqu'à preuve du contraire, et elle demeure, inaliénable, tout comme n'en est comptable que l'acteur au niveau individuel. Elle ne peut faire l'objet d'acte notarié pour un héritage ou un quelconque douaire pour un droit d'usufruit. Tu en conviendras, mon frère Yacef, qu'il règne dans l'usage qui est fait de notre histoire un grand désordre. Que ce désordre n'est pas du seul fait de l'ennemi d'hier. Il s'agit donc de commencer à mettre de l'ordre en la demeure. Quand je parle d'ordre, je ne dis pas censure. Je ne dis pas limitation de la recherche historique, de l'investigation. Je ne dis pas fermeture des archives. Au contraire, je souhaite une ouverture sur l'histoire sans complexe aucun. Cela ne signifie nullement l'ouverture de tribunaux pour la prononciation de jugements post-mortem, ou l'organisation d'audiences dans les catacombes.
Non ! Que chacun joue le rôle qui lui est imparti de par sa fonction politique, sociale, culturelle, éducative. Si cet écrivain formé par l'école algérienne avait été abreuvé en qualité à la source historique du pays, il n'aurait jamais écrit des crucheries comme-ci : «En un siècle, à force de bras, les colons ont, d’un marécage infernal, mitonné un paradis lumineux. Seul l’amour pouvait oser pareil défi.
Quarante ans est un temps honnête ce nous semble pour reconnaître que ces foutus colons ont plus chéri cette terre que nous, qui sommes ses enfants.» Parce qu'une histoire enseignée sainement lui aurait appris que bien avant que les Français n'accostent sur cette terre, l'Algérie n'était pas un marécage. La propagande israélienne enseigne que la Palestine était un désert avant la spoliation sioniste de 1948.
Je l'invite à lire les chroniques des voyageurs français entre autres, pour qu'il découvre qu'avant les colons, ses ancêtres exportaient outre-Méditerranée du blé, du vin, de l'huile, de la maroquinerie manufacturée, des orfèvreries, des tissus, des tapis, etc. Je l'invite à lire les auteurs français, pour qu'il apprenne qu'en 1830 il y avait plus d'écoles en Algérie que dans le pays du rêve néocolonial que se font les néo-harkis.
Je ne parlerai pas de la sacralité du sang versé, car il se trouvera toujours des cérébraux récemment convertis au positivisme pour me rétorquer que je prêche pour une nouvelle religion. Mais j'estime qu'appeler au respect de la chose historique n'est pas trop demander si on considère la nature et surtout l'ampleur des agressions dont elle est l'objet. Nous ne saurions rester comme des naufragés accrochés aux planches du passé. Il faut agir, ramener cette histoire sur l'avant-scène, non pour oublier le présent, mais parce que justement ce présent en a besoin ne serait-ce que pour l'exemple.
Pour courir dans le bon sens, nous disposons pour cela d'un arsenal de lois qu'il suffit d'appliquer rigoureusement et vigoureusement. L'Organisation nationale des moudjahidine (ONM) devrait avoir dans ce cadre un rôle considérable à tenir. «Si nous venons à mourir défendez nos mémoires.»
Cette phrase de Didouche Mourad devrait être inscrite au fronton de toutes les permanences de l'ONM pour en devenir la devise et inspirer le programme d'action tracé par les historiens, les universitaires, les chercheurs, qui lui donneront la rigueur scientifique nécessaire.
L'ouverture des archives est de nos jours plus que nécessaire pour que ces scientifiques puissent puiser à la source ce qui fera le corpus de ce qui s'enseignera.
Nous ne pouvons pas continuer à bricoler et avancer à la godille. Le passé doit devenir un phare et non un port. Ce pays et ce peuple ont une histoire vraie. Il faut la raconter.
Cdt A. 


IN LSA