mardi 26 juillet 2016

Istanbul nid d’espions, Erdogan et la nostalgie de la grandeur…

Istanbul a-t-elle perdu sa renommée de nids d’espions qu’elle fut notamment durant la seconde guerre quand les alliés avaient intoxiqué les Allemands sur le lieu du débarquement du 5 juin 44 sur les côtes françaises.
On est tenté de répondre oui quand on voit que personne n’a eu "vent" de ce qui se tramait en Turquie dans la nuit du 14 juillet au 15 juillet 2016. Est-ce pour cette raison que de "prestigieux" journaux français ont été "séduits" ou réduits à faire appel à la thèse "complotiste" d’un coup d’Etat qui serait ourdi par le président turc en personne (*).
Ces journaux nous avaient pourtant habitué à leur aversion pour le ‘’complotisme’’. Alors pourquoi ont-ils glissé sur la pente de la facilité ? Sont-ils eux-mêmes tombés dans le piège de la manipulation de bureaux clandestins de la police politique qui voulaient ensevelir quelque vérité gênante ? Plus sérieusement, comment se fait-il qu’une telle rumeur "complotiste" a vu le jour en Turquie où toutes les grandes armées du monde se trouvent dans la région et secondées par leurs puissants services secrets surveillant et écoutant tout ce qui bouge 24 h sur 24 ? Si des voix et des officines ont fait courir cette rumeur, c’est qu’ils veulent entraîner l’opinion sur des chemins de traverses pour éloigner les regards curieux. En tous cas, on n’a pas besoin d’être Smiley, le héros des romans d’espionnage de John Le Carré pour faire la liste des événements de ces dernières années et de saisir leurs liens avec l’hypothèse d’un coup d’Etat du 14 juillet. Pour débroussailler le terrain, aidons-nous des réactions des Etats et les prises de position des acteurs et des complices de la tragédie en Syrie et en Irak.
Enumérant en vrac :
- Le Qatar a condamné la tentative du coup d’Etat contrairement à l’Egypte qui s’est opposée au conseil de sécurité de l’ONU à la condamnation du dit évènement.
- L’Arabie saoudite comme l’Egypte ne portent pas dans leurs cœurs les frères musulmans alors qu’ils sont les chouchous du Qatar.
- Le Qatar et la Turquie soutiennent en Syrie des groupes islamistes rivaux de ceux de l’Arabie.
- Les USA et l’Union européenne ont attendu l’échec du coup d’Etat pour s’exprimer et pour ensuite attirer l’attention de la Turquie sur le respect des droits de l’homme quand Erdogan commença à rafler à tour de bras des milliers de militaires, magistrats et autres fonctionnaires.
- La Russie qui ne perd pas une miette de ce qui se passe dans la région aurait averti Erdogan quelques heures avant le début des mouvements de troupes auteurs du coup d’Etat.
- L’Iran à la fois rival de la Turquie et ennemi juré de l’Arabie saoudite a exprimé ses inquiétudes devant les événements intervenus à Istanbul, un paradoxe apparent dont la politique a le secret.
Au regard de ces infos facilement vérifiables, on peut se rendre compte que les acteurs du champ de bataille syrien manœuvrent tactiquement pour éviter des brèches dans leur stratégie globale.
Pour discerner les motivations des puissances qui ont martyrisé la Syrie, il suffit de regarder la position géographique de la Syrie mais aussi et surtout l’histoire et la politique de ce pays depuis l’établissement de l’Etat d’Israël. Pour ce dernier pays, les raisons sont évidentes.
S’agissant des autres pays de la région, la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar et l’Iran, il faut regarder du côté des contentieux de l’histoire, de leur tendance à l’hégémonie mais aussi pour des intérêts économiques que nous développerons plus loin.
Quant aux grandes puissances, leur propension à défendre ce qu’elles appellent leur sécurité nationale et leurs intérêts économiques vitaux n’est plus à démontrer également.
La France qui ne veut pas renoncer à jouer un rôle dans cette région s’agite en prétextant défendre le Liban son "ami" fidèle où a été assassiné son ambassadeur Louis Delamare en 1981 et le premier ministre Rafik Hariri également assassiné en 2005. D’où la Syrie dans sa ligne de mire.
Les USA joue le rôle qu’on leur connaît, gendarme du monde, agent de sécurité d’Israël et ‘’siphoneur’’ du pétrole de seigneurs-féodaux qui préfèrent exporter leur wahabisme.
La Russie elle, est présente en Méditerranée grâce à sa base maritime à Tartous en Syrie qu’elle entend défendre mordicus pour maintenir sa présence dans une mer chaude et dans le chaudron moyen oriental.
Après les motivations des protagonistes de cette guerre, voyons à présent depuis le début du conflit le comportement la Turquie et les contorsions politiques et militaires des puissances étrangères pataugeant dans les sables mouvants de cet Orient que l’on dit compliqué.
Commençons par le jeu d’Erdogan qui s’est avéré être un amateur joueur d’échecs.
Les évènements actuels montrent que ce président a misé dans cette partie d’échec sur les fous qui foncent droit devant eux au lieu de choisir les cavaliers plus retors et plus mobiles. Il s’est ainsi lancé dans une aventure sur le plan intérieur en faisant porter à son pays le fardeau de ses ambitions personnelles et de ceux de son parti AKP (islamiste), ambitions hors de portée de la Turquie sous l’œil de l’Europe qui exige d’elle un "certificat de démocratie". Cette aventure visait et vise encore un changement constitutionnel qui déboucherait sur la présidentialisation du régime désapprouvé par les partis politiques et par l’armée qui serait déposséder de sa force de frappe alors qu’elle se veut l’héritière et la gardienne de la révolution d’Atatürk (1923).
Quant à la politique extérieure, là aussi Erdogan a voulu faire jouer à son pays un rôle démesuré face à des adversaires coriaces. De plus il s’est choisi des amis peu fiables, prêts à l’abandonner en cas de grains de sable dans la machine.
En effet face à son ennemi juré Assad dont il voulait la chute, il a cru que la Syrie était une république bananière. Quant aux alliés de cet ennemi juré, l’Iran inventeur du jeu d’échec et la Russie champion de toujours dans les joutes internationales de ces jeux, ces deux Etats ont toujours eu plusieurs coups d’avance sur Erdogan qui se pensait être Mehmet le conquérant de l’ex-empire ottoman. Pourquoi cette allusion au rêve ottoman ? Parce que la Turquie fondamentalement par son histoire est asiatique. La petite portion de son territoire européen où se situe une partie d’Istanbul, ne lui a pas permis de forcer les portes de l’Union européenne. La Turquie voit alors son avenir tournée vers ce Moyen-Orient dont elle fait partie et qu’elle a longtemps dominé. C’est alors que l’histoire vient ici au secours de l’économie turque pour écouler ses marchandises dans des pays gros et riches clients et peu producteurs de produits de consommation.
La guerre de Syrie et d’Irak qui dure s’est invitée sur son propre territoire. Le pays étouffe avec la présence de millions de refugiés, retrouve le vieux contentieux kurde. Les relations coupables avec Daech et les facilités offertes aux réseaux mafieux et terroristes lui ont attiré des inimitiés. Les occidentaux étaient fâchés contre les demandes d’Ergodan exigées de l’Europe pour stopper le flux des refugiés. Quant à la Russie, il provoqua la fureur de Poutine quand il abattit un avion russe volant dans le ciel syrien.
Ce sombre tableau a dû l’inciter à introduire un peu de rationalité dans sa politique pour échapper à d’éventuels et dangereux effets. La rationalité et le flair politique a déjà manqué à Erdogan quand il s’engagea tête baissée dans la guerre en 2012. Cette année là les soulèvements populaires en Syrie visaient à déboulonner Assad par des manifestations de masse dans les rues du pays. Et puis soudain, le soulèvement se militarisa, des villes et villages étaient occupés et une guerre de tranchée classique s’installa. Pourquoi ? Parce que le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie avaient envoyé une véritable armée combattre la Syrie. Pourquoi ces trois pays et au nom de quoi ont eu l’audace de s’engager militairement contre un gouvernement siégeant à l’ONU. Rien ne peut l’expliquer sinon de gros très gros intérêts économiques doublés de facteurs géopolitiques. Qu’en est –il de ces intérêts ? Le président Assad donna sa préférence à un accord en juillet 2012 (dépêche AFP) avec l’Iran qui avait élaboré un projet de pipe-lines de gaz qui alimenterait l’Europe soumise à la dépendance du gaz russe. Le rejet du projet rival du Qatar et l’Arabie mis les feux aux poudres.
La Turquie voit le projet du terminal de gaz à construire sur ses côtes devenir caduque et des milliards de royalties s’évaporer. Ces trois pays furieux s’entendirent alors pour faire payer cher la ‘’trahison’’ d’Assad. La guerre, la vraie au sens militaire débuta alors. Le jeu de ces trois pays fut révélé par le chef d’alors de la DGSE (services secrets français) lors d’un colloque en mars 2016 au sénat français. Mauvais joueur d’échecs, coincé à l’intérieur du pays entre une armée ayant de solides liens avec l’OTAN, des partis politiques représentatifs qui ne paradent pas uniquement la veille des élections sans oublier les Kurdes qui réclament pleinement leurs droits politiques et culturels, Erdogan cherchait donc à se sortir de cette impasse. Il s’excusa auprès des Russes pour l’avion abattu, ne parlait plus de la chute d’Assad et mit un bémol à ses trop visibles relations avec Daech. Ses revirements n’échappaient à personne. Les Américains voyaient d’un mauvais œil ce rapprochement avec la Russie alors qu’ils tentent de l’encercler par le biais de l’OTAN dont la Turquie est une pièce maîtresse. La "puissante" Arabie saoudite vécut comme une humiliation la préférence d’Erdogan pour le minuscule Qatar ami des frères musulmans de l’AKP comme il le fut aussi avec le frèrot Morsi renversé par le coup d’Etat en Egypte par El Sissi.
Voici donc tous les éléments du puzzle de la guerre en Syrie. Seule l’histoire de la région, la connaissance de l’enchevêtrement des alliances, des contradictions économiques et géopolitiques des acteurs, permet aux lecteurs de se retrouver dans ce labyrinthe du Moyen-Orient. Évidemment les médias aux ordres offrent aux lecteurs uniquement le spectacle de l’écume des vagues et se gardent bien de les faire voyager dans les profondeurs des courants puissants des mers et océans. C’est pourquoi certains médias se convertissent au ‘’complotisme’’ alors qu’il suffit de faire la narration de la politique d’Erdogan sans nécessairement sortir le cliché de ‘’révolution de palais’’ en vogue à l’époque des pays en voie de développement. Aujourd’hui les médias modernes inventent le jeu du coup d’Etat pour de faux comme disent les gamins. Un peu infantilisant non !
Faux ou vrai coup d’Etat, il faut s’attendre à des tempêtes dans la mer pourtant calme de la Méditerranée. Certes tous les partis politiques et y compris les Kurdes, qui ont quelque raison de se méfier d’Erdogan, ont condamné cette tentative du coup d’Etat. Preuve que l’armée fait peur et qu’elle n’a peut-être pas dit encore son dernier mot….
Ali Akika, cinéaste
(*) Cette presse a mis un bémol à cette thèse quand elle s’est rendue compte que des milliers d’officiers, des centaines de généraux et autres fonctionnaires ont été emprisonnés ne se sont pas prêtés à un tel scénario pour les beaux yeux de leur président.