APS - ALGÉRIE

vendredi 1 juillet 2016

Irak, reprise de Fallouja, attentat d’Istanbul, et après ?

Par Hassane Zerrouky
hzerrouky@hotmail.com

Fondé le 29 juin 2014, l’Etat islamique (EI), plus connu sous son acronyme arabe de Daesh, a signé à sa manière le deuxième anniversaire de son existence en fomentant un triple attentat-suicide à l’aéroport Atatürk d’Istanbul (36 morts).
Cet Etat autoproclamé sur un territoire de plus de
200 000 km² à cheval sur l’Irak et la Syrie, avec pour capitale de facto, Mossoul (2 millions d’habitants), ambitionnant d’étendre son emprise sur tout le Proche-Orient et l’Afrique du Nord, s’est doté de moyens militaires équivalents ou supérieurs à l’armée jordanienne: outre des véhicules blindés dont 140 chars Abrams et plus d’un

millier de 4x4 Hummer américains, il dispose de systèmes de défense antiaériens sol-air (SATCP), de missiles guidés antichars. Et ce, sans compter une incroyable maîtrise de l’outil informatique et des technologies de l’information pour diffuser son idéologie et gérer son image sur les réseaux sociaux, la production de vidéos et de blockbusters et un magazine au graphisme soigné, Dabiq, en plusieurs langues.
La question qui vient à l’esprit et à laquelle il n’a pas été apporté de réponse claire est celle de savoir comment un groupe djihadiste créé en Irak en octobre 2006 en pleine occupation américaine, bien avant le printemps arabe, a pu en si peu de temps se doter d’un Etat et d’une telle force armée, et de savoir qui est derrière Daesh et qui tire les ficelles. A ce propos, le général français Vincent Desportes, aujourd’hui professeur de stratégie à HEC Paris, a apporté une première réponse. En décembre 2014, lors d’une audition publique par la Commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat français, il a clairement pointé la responsabilité de Washington : «Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences : ce sont les Etats-Unis». A sa suite, devant la même commission, l’ex-chef de la diplomatie française, Hubert Védrine, faisait cet incroyable aveu : «Si on casse Daesh en Syrie, on consolide de facto le régime Assad car il n’y a pas de force démocratique assez forte sur le terrain syrien.» Faut-il en rajouter ?
Deux ans donc après, le 26 juin, Fallouja a été libérée par les forces irakiennes soutenues par les frappes américaines. C’est la troisième ville irakienne reprise à l’EI, après Tikrit (avril 2015) et Ramadi (décembre 2015). Prochain objectif, assurent les officiels irakiens : Mossoul, déjà prise en étau au sud par les forces irakiennes et à l’est par les forces kurdes, pour l’heure alliées mais ayant des vues différentes sur l’avenir de cette région, une fois Daesh vaincu.
Sur l’autre front, en Syrie, l’EI est également en mauvaise posture. Après la reprise de Palmyre, Raqqa, son fief, est désormais le principal objectif des forces syriennes soutenues par les Russes et les Forces démocratiques syriennes (FDS, organisation arabo-kurde) épaulées par les Américains, qui sont entrées dans la ville de Minbej, coupant la route de l’approvisionnement des djihadistes vers la Turquie. Et que dire de la Libye où les Emirats arabes unis aident militairement le général Haftar contre les milices islamistes de Fadjr Libya, soutenues par le Qatar !
Mais si l’EI semble reculer sur tous les fronts, quelle sera la suite ? Dans l’agenda de Washington et de ses alliés occidentaux et arabes – les pétromonarchies n’ont lâché Daesh que la mort dans l’âme – la chute du régime de Bachar figure toujours en ligne de mire. Autrement comment expliquer l’aide fournie par Washington au Front Al-Nosra (branche syrienne d’Al-Qaïda), pourtant classée terroriste par les Etats-Unis, aide ayant permis aux djihadistes de bousculer l’armée syrienne autour d’Alep (cf. ma chronique du 16 mai dernier) ?
Et le peuple syrien dans tout ça ? Il reste plus que jamais otage d’un conflit qui le dépasse, et ce, après qu’on lui a fait miroiter que la chute du régime de Bachar n’était qu’une question de mois (dixit Laurent Fabius en 2012). Et ce qu’on lui a caché est autrement plus grave : la destruction programmée de l’Etat national. Les embryons d’émirats mis en place par le Front Al-Nosra et ses alliés d’Ahrar Sham et Jaysh Al-Islam dans les «zones libérées» du Nord-syrien, complaisamment médiatisés en Occident, s’inscrivent en droite ligne du démembrement de l’Etat national syrien, prélude à un redécoupage de la carte moyen-orientale.
N’ayons pas peur de le dire : au point où en est la situation, demain la carte du Moyen-Orient ne sera peut- être plus la même, les frontières héritées des accords de Syke-Picot en 1920 vont bouger. L’agitation dont font preuve les BHL et Kouchner auprès des Kurdes participent de la mise en œuvre de cette stratégie. La guerre n’est pas finie et les identités «heureuses» plutôt que «meurtrières» ne sont pas pour demain.
H. Z.IN LSA