APS - ALGÉRIE

dimanche 5 juin 2016

Tout va bien dans le meilleur des pays

Par YOUCEF MERAHI
Aujourd’hui, je ne parlerai pas des affaires qui fâchent. Non, pas du tout ! Je ne parlerai pas, par exemple, de l’affaire El-Khabar, ce journal qui risque de couler par un entêtement ministériel. A quoi bon, il alimente la besace des alarmistes de ce pays. Je ne parlerai pas, non plus, de la grève des cheminots. A quoi bon, ils prennent en otage des voyageurs innocents. Et puis qui sont ces cheminots ne conduisant que des trains fantomatiques, pour venir rouler des mécaniques ? Ni de ces politiques de l’opposition, bien sûr, qui mettent en avant leurs états d’âme dans le confort de leur bureau
algérois. Et puis qui sont ces opposants qui ne proposent rien, sinon des élections présidentielles anticipées, alors que notre Président dirige le pays dans la plénitude de ses prérogatives ? Que ces opposants aillent mettre «un survêtement» pour un échauffement de la grande course vers les hauteurs altières d’El-Mouradia, en 2019 s’il vous plaît. Pas avant, ni après.
Mettez-vous en ligne, respectez les starting-blocks, en 2019, on vous donnera le top départ. Et rien d’autre ! Je ne parlerai pas des cris de chouette de ces politiques français qui viennent chez nous voler des photos pour les jeter en pâture sur les réseaux sociaux. Quelle indécence ! On n’a que faire de leur «alacrité», on tient bon la barre et le reste, on s’en bat la courge !
Notre Premier ministre, je n’ai aucune raison de ne pas le croire, nous dit que rien n’ébranlera notre pays. J’aurais aimé entendre notre Président nous rassurer, de vive voix, que malgré l’effondrement du cours du pétrole, notre pays tiendra bon, vaille que vaille. Du reste, tout le gouvernement est au diapason du discours du Premier ministre. Aucun autre pays étranger ne peut en dire autant ; tenez, en France –notre horizon de référence – Macron est en déphasage avec Valls. La loi sur le travail est au stade de soulever le peuple français. Hollande n’a jamais été aussi bas dans les sondages. Chez nous, il n’y a ni sondages ni autres bêtises et pertes de temps de ce genre.
Notre ministre des Finances, je l’ai entendu au JT du 20 heures dialna, déclara : «L’Etat n’a pas besoin de l’argent du peuple algérien…» Je suis sûr d’avoir bien compris, d’autant qu’il parlait en daridja. Sauf que l’emprunt obligataire a été lancé avec tambours et trompettes. Et qu’on vide les bas de laine et autres chkaras, assortis d’un taux substantiel, juste pour rendre service aux citoyens. Rien d’autre ! Je n’ai aucune raison de ne pas croire notre ministre des Finances ; il est bien placé ; il a, à sa disposition, tous les chiffres et autres tableaux comparatifs. Puis, je rassure les lecteurs du Soir d’Algérie que, pour le mois sacré du Ramadhan, tous les produits de première et dernière nécessité seront disponibles. En quantité et en qualité. A des prix abordables. Viandes de toutes les couleurs. Légumes verts et secs. Pâtes alimentaires. Zlabia, l’algérienne et la tunisienne. Du citron, en veux-tu en voici. Du frik, pour la chorba ou le jarri. Que veut le peuple, pardi ? Manger à satiété, après une journée de diète. Où est cette crise qu’on nous pend au nez, comme un épouvantail qui ne fait plus peur aux oiseaux ? Que les alarmistes de tout bord se la mettent en sourdine ! Mazel d’autres bonnes nouvelles : il n’y a que ça ! Automobilistes, de la grosse cylindrée jusqu’à la Maruti, le permis biométrique et la carte grise électronique seront mis en circulation dès cette année. Mieux encore, notre pays en fournira 22 millions d’exemplaires. Qui dit mieux ?
Le topo présenté par notre ministre de la Santé est des plus rassurants. Des plateaux techniques. Des CAC. Des rendez-vous pour des examens radiologiques très poussés en un temps record. L’informatisation des dossiers médicaux. Désormais, le micro remplacera le stéthoscope. Wallah, je suis plus que rassuré : je peux tomber malade sans avoir à m’inquiéter des soins. Je n’ai même pas à penser à me rendre ailleurs, au Val-de-Grâce, par exemple.
Et puis, la tripartite aura au menu le «nouveau modèle économique». O la bonne nouvelle ! Décidément, cette année est faste pour le plus beau des pays. Désormais, on n’a plus de craintes à avoir ; juste après la rencontre de ce brain-trust, notre économie coupera définitivement le cordon ombilical avec les hydrocarbures.
Notre agriculture carbure ; notre tourisme autant ! Du reste, cette année, nos plages seront gratuites ; tu prends ta famille, tu gares ta bagnole, tu tires ton parasol et tu fais glouglou et la bronzette. Tenez, à Tiaret, la commune s’est dotée de «nouvelles bennes à ordures» pour les différents quartiers. Hé, hé, avec un «nouveau design». Mais encore une fois, le civisme citoyen n’est pas de la partie. On n’arrive pas à gérer nos ordures ménagères, il faut le reconnaître. Comme vous pouvez le constater, l’Etat fait son job.
Tout va pour le mieux ! Il suffit d’éduquer le peuple à jeter les sacs d’ordures dans les bacs mis à cet effet ; il n’y a pas obligation à sortir de l’ENA pour ce faire. Je tiens à préciser, tout de même, que Tiaret n’est pas la seule ville qui supporte sa crasse.
Je voudrais, pour le fun, par égoïsme, mettre en évidence cette superbe nouvelle : la JSK, mon équipe favorite, qui jouait pour le maintien, caracole en ce moment en seconde position. Il y a de quoi se faire remonter le moral, illico presto.
Pour toutes ces bonnes nouvelles, je refuse de parler des 20 plaintes déposées par les concessionnaires et autres importateurs de bagnoles. Je veux rester zen, dans la continuité de ce nirvana de bonnes nouvelles. Je refuse également de parler de ces élus qui veulent virer leur maire à Saïda, ni de ces villageois de Béni Maouche qui ferment les sièges de leur APC et daïra.
Je refuse, de toutes les manières, de parler de ces contrebandiers qui «contrebande» du tabac à priser ; la chemma est sacrée, ya kho ! On la veut garantie, pur jus ! Ni de ces ralentisseurs qui «dodanisent» (dodaniser, verbe du premier groupe, je le proposerai cette année à l’Académie française) nos villes et villages. Je refuse de parler de ces violeurs d’enfants… Basta ! Je persiste et signe : tout va bien dans le meilleur des pays !
Y. M. IN LSA