APS - ALGÉRIE

dimanche 12 juin 2016

REFLEXION : 10- Culture théocratique et bombe atomique

Par Nour-Eddine Boukrouh
L’Iran est le premier pays musulman contemporain où une révolution populaire a renversé le despotisme. Il avait suscité dans le monde une plus grande polarisation que celle créée par les révolutions arabes, mais, à leur différence, les ulémas chiites avaient préparé l’alternative au régime du shah.
L’ayatollah Khomeyni, qui l’avait dirigée de l’étranger, est aussi l’auteur d’un livre, Le gouvernement islamique, dans lequel il a exposé sa

théorie du «velayet-e-faqih», c’est-à-dire, le gouvernement du pays par un imam coiffant tous les pouvoirs et chef suprême des armées et des services de sécurité. Dans ce système, le président de la République est une sorte de Premier ministre, même s’il est élu au suffrage universel, alors que le Guide suprême est élu à vie par 86 dignitaires religieux réunis dans une «Assemblée des experts». C’est ce système théocratique qui a remplacé le régime monarchique du shah. Le lendemain du retour de Khomeiny en Iran, je débarquais à Téhéran pour vivre de l’intérieur la Révolution iranienne. Au contact des Iraniens des quartiers populaires chez qui j’ai habité, et à travers les rencontres que j’ai eues avec les hauts dignitaires religieux et les dirigeants de la Révolution de tous bords, j’avais pris la mesure de leur ferveur, de leur confiance en eux-mêmes et de leur certitude qu’ils allaient entrer dans un nouveau cycle de civilisation. Mais je n’avais cessé, pendant et après mon séjour, d’être taraudé par une indéfinissable crainte. De retour en Algérie, j’ai publié une série d’articles pour relater ce que j’avais vécu. Alors que dans le premier, j’avais laissé libre cours à mon enthousiasme («Voyage dans la Révolution iranienne», El Moudjahid du 2 mai 1979), que dans le deuxième, je la défendais contre ses détracteurs («La Révolution assaillie», 3 mai), j’ai mis dans le troisième («L’islam à l’épreuve des musulmans», 4 mai) un voile de scepticisme. Il me paraissait inconvenant de faire plus ou d’étaler mes doutes au grand jour car cette Révolution était encore dans les langes. Le titre que j’avais donné à la troisième partie indiquait clairement que le sujet ne concernait plus la seule Révolution iranienne, mais la plaçait dans une perspective plus large, celle du rapport entretenu tout au long de l’Histoire par les musulmans avec l’islam. J’y exprimais mon appréhension que cette nouvelle mise de l’islam à l’épreuve des musulmans ne soit un ratage. Cette Révolution se voulait islamique, mais il m’était apparu sur place qu’elle était d’abord persane et ensuite chiite. Aujourd’hui, je réalise combien j’ai été bien inspiré de choisir ce titre qui témoigne de la prudence avec laquelle j’étais revenu. Trente-trois ans après, les chiites ne sont plus à l’épreuve de l’islam, mais du judaïsme. Un nouveau round de négociations sur le dossier nucléaire iranien a eu lieu le 14 avril à Istanbul entre les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU, plus l’Allemagne et l’Iran. Les participants à ce round ont unanimement jugé que les discussions avaient été «constructives», alors qu’aucune avancée concrète, hormis la prise d’un nouveau rendez-vous, n’a été signalée. Ce qui, par contre, ne laisse pas de surprendre, ce sont les propos du chef de la délégation iranienne, Saïd Jalili, qui a déclaré aux médias : «Les 5+1 ont considéré que la fetwa du Guide de la Révolution sur l’interdiction des armes atomiques était d’une grande importance et qu’elle est la base pour une coopération pour un désarmement nucléaire global.» On doit donc comprendre que l’Iran est venu à ce round avec une fetwa, que la politique internationale a planché à Istanbul sur une fetwa et que ce n’est pas le programme iranien qui était au centre de la rencontre, mais le «désarmement nucléaire global». Ladite fetwa stipule que les armes atomiques sont «haram» et le nucléaire civil «halal». Ne manquait-il aux puissances mondiales que cette sainte distinction pour les convaincre d’abandonner leurs arsenaux, alors que les traités de désarmement bilatéraux (SALT, START et SORT) et multilatéraux (TNP, TICE) n’ont pas réussi, après un demi-siècle de négociations, à mettre la planète à l’abri du danger nucléaire ? L’Iran, déjà sous le coup de six résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, ne semble donc pas trop s’en faire, alors que c’est de l’option militaire qu’on se rapprochera si le round de mai prochain ne débouche pas sur un abandon contrôlé de l’enrichissement de l’uranium à un pourcentage permettant son utilisation à des fins militaires. Car si ce sont les 5+1 qui négocient, ils le font en réalité pour le compte d’Israël et accessoirement des Etats du Golfe qui s’estiment pareillement menacés, en plus du contentieux sur les trois îles du détroit d’Ormuz que les Iraniens ont occupé par la force en 1971 et que les Emirats arabes unis revendiquent comme les leurs. Il est à douter que des juifs, formatés par des réglages religieux propres à eux, se rangent à l’avis d’une fetwa islamique, et que des wahhabites et des sunnites accordent un quelconque crédit à une fetwa chiite. Les Israéliens ont eux aussi, eux surtout, devrai-je dire, une approche religieuse du danger que représenterait pour eux un Iran nucléarisé. C’est une culture essentiellement théocratique qui préside à leurs actes politiques depuis au moins l’apparition de la doctrine sioniste avec la publication en 1896 de «L’Etat juif» par Theodor Herzl. Car deux décennies plus tôt, le Premier ministre anglais, Benjamin Disraeli, s’écriait déjà devant le Parlement britannique en brandissant le Coran : « Tant qu’il y aura ce livre, il n’y aura pas de paix dans le monde !» Et, dans cette culture, menacer Israël suffit pour encourir la mort et la destruction à grande échelle. Ignorer cette dimension mentale et intellectuelle, c’est se condamner à ne rien comprendre à la politique israélienne envers les Arabes et les Palestiniens depuis 1948, et les Perses chiites aujourd’hui. Au cours de sa rencontre en mars dernier avec le président américain, le Premier ministre israélien, venu demander des avions ravitailleurs en vol et des munitions spéciales en liaison avec les préparatifs d’une attaque contre l’Iran, a offert un cadeau symbolique à Obama. Il s’agit d’un des livres (de quelques pages) formant la Bible, le Livre d’Esther, du nom d’une femme juive de la tribu de Benjamin qui aurait été, au Ve siècle av. J.-C., l’épouse du roi de Perse Assuérus, sans qu’il connaisse sa confession, et qui aurait sauvé les juifs d’un massacre annoncé. En lui remettant le livre, Benjamin Netanyahu a dit à Obama : «Lui aussi voulait nous annihiler», comme s’il parlait d’un terroriste recherché depuis… vingt-cinq siècles. On ne sait pas qui il visait au juste, car, selon le Livre d’Esther lui-même, c’est Haman, le Premier vizir, et non le roi, qui aurait fomenté le complot et qui sera d’ailleurs mis à mort pour avoir conçu cette idée après qu’Esther l’eût dénoncé à Assuérus. Sous l’influence d’Esther, le roi promulgue une loi qui «autorisait les juifs, quelle que soit la ville qu’ils habitent, à se rassembler et à défendre leur vie en exterminant, massacrant et supprimant tous les groupes armés d’un peuple ou d’une province qui les attaqueraient, y compris les petits enfants et les femmes, et à procéder au pillage de leurs biens». Le Livre d’Esther poursuit : «Beaucoup de membres des autres peuples du pays se faisaient juifs, tant ils avaient peur d’eux… Ce fut au tour des juifs de dominer ceux qui les détestaient. Ils se rassemblèrent dans leurs villes respectives, dans toutes les provinces du roi Assuérus, pour porter la main contre ceux qui leur voulaient du mal. Personne ne leur opposa de résistance, tant les autres peuples avaient peur d’eux. De plus, tous les chefs de province, les satrapes, les gouverneurs et les fonctionnaires du roi soutenaient les juifs… Les juifs frappèrent tous leurs ennemis à coups d’épées, les tuant et les faisant disparaître. Ils traitèrent selon leur bon plaisir ceux qui les détestaient…» Et tout cela en riposte à une menace qui n’a pas connu un début d’exécution, exactement comme dans le cas du nucléaire iranien. On ne peut s’empêcher, en lisant ces lignes, de penser, d’un côté aux Palestiniens, et d’un autre, aux puissances occidentales qui soutiennent Israël en dépit de ses innombrables violations des droits de l’homme et du droit international depuis 1948. Les historiens n’ont pu recouper aucune donnée de ce récit, qualifié de «roman historique», avec l’histoire bien établie de l’empire perse. Mais là n’est pas l’important. L’important, c’est que les Israéliens y croient et l’appliquent comme un strict devoir religieux. Il ne faut donc pas voir dans le cadeau de Netanyahu à Obama une coquetterie, une plaisanterie ou une provocation, mais la pose d’un simple acte de foi : Israël n’écoute que la voix de son histoire et ne croit qu’à ses Livres sacrés, confirmés ou non par la science historique. Les égards aux lois humaines et au droit international viennent après, et à condition de leur être favorables. L’histoire d’Esther était en l’occurrence la nouvelle la plus fraîche, l’actualité la plus brûlante, dont était venu discuter Netanyahu avec le président américain. Avant de quitter la Maison- Blanche, il a lâché devant les médias : «Israël est maître de son destin.» De là, il s’est rendu à une réunion du lobby pro-israélien aux Etats-Unis, la fameuse et puissante AIPAC, devant laquelle il a dit : «Nous avons donné du temps à la diplomatie, nous avons donné du temps aux sanctions. Nous ne pouvons plus attendre davantage... Je ne laisserai jamais mon peuple vivre sous la menace d’un anéantissement.» Il a parlé en cette circonstance comme Mardochée, l’homme qui, par la ruse, a placé Esther dans le harem d’Assuérus avec l’espoir qu’elle devienne reine de Perse, projet qui se réalisa. A la fin de l’histoire, nous apprend le Livre d’Esther, «le juif Mardochée était l’adjoint du roi Assuérus. Il jouait un rôle important pour les juifs et était très apprécié de ses nombreux frères. Il recherchait le bonheur de son peuple et contribua par ses paroles au bien-être de toute sa lignée». Golda Meir, ancien Premier ministre israélien, rapporte dans son autobiographie ( Ma vie) un souvenir gardé d’une conférence internationale sur les réfugiés juifs à Evian-les Bains (France) à laquelle elle avait assisté à la fin des années 1930. Indignée par l’attitude des représentants des Etats occidentaux qui se relayaient à la tribune pour dire leur compassion aux juifs sans les aider concrètement, elle eut cette pensée : «A la question “Etre ou ne pas être ?”, chaque nation doit apporter sa propre réplique. Les juifs ne peuvent ni ne devraient jamais attendre de qui que ce soit d’autre l’autorisation de rester en vie.» C’est cette femme qui, Premier ministre au moment de la guerre d’Octobre 1973, a failli utiliser l’arme nucléaire contre l’Egypte et la Syrie. Il a fallu toute l’énergie de Nixon pour l’en dissuader en échange d’un pont aérien pour lui livrer les armes et munitions conventionnelles qu’elle souhaitait et des photos-satellites du champ de bataille en temps réel. C’est cette doctrine qu’a appliquée Menahem Begin en 1981 quand il a ordonné la destruction du réacteur nucléaire irakien Osirak, et c’est la même qui anime aujourd’hui Shimon Pérès, Benjamin Netanyahu et Ehud Barak. Et cette doctrine n’est que la traduction de la culture théocratique qui préside à la philosophie politique et à la stratégie intemporelle de survie d’Israël. Les Etats-Unis et l’Europe, qui n’ont jamais exclu l’option militaire et dont les plans opérationnels doivent être fin prêts, ont tâché jusque-là de réfréner les pulsions guerrières d’Israël en arguant que les sanctions suffiraient pour fragiliser le régime iranien qui serait alors contraint de renoncer à ses ambitions. Si cela n’arrivait pas, alors ils attaqueraient de concert un Iran affaibli et coupé du monde comme l’était l’Irak en 2003. La guerre a donc été pour l’instant évitée ou différée, mais elle est inéluctable, sauf brusque recul du régime iranien sur son programme qui ruinerait son crédit tant il a mobilisé son opinion sur cette question. Si le gouvernement israélien décide de passer à l’action contre l’avis de l’Occident, celui-ci sera obligé de suivre. Comme dans le récit biblique : «Le jour- même, le nombre de personnes tuées à Suse, la capitale, fut communiqué au roi, et celui-ci dit à la reine Esther : “A Suse, la capitale, les juifs ont tué et fait disparaître 500 hommes, sans compter les dix fils d’Haman. Qu’auront-ils fait dans le reste de mes provinces ? Cependant, quel est l’objet de ta demande ? Il te sera accordé. Que désires-tu encore ? Tu l’obtiendras.” Esther répondit : “Si tu le juges bon, il faudrait autoriser les juifs de Suse à agir demain encore conformément à la loi en vigueur aujourd’hui et pendre le corps des dix fils d’Haman à une potence”. Le roi ordonna d’agir de cette manière.» C’est vraisemblablement ainsi que se parlent, dans le secret des bureaux présidentiels des grandes puissances, dirigeants occidentaux et dirigeants israéliens à chaque crise impliquant Israël, les premiers dans le rôle d’Assuérus, les seconds dans celui d’Esther. C’est ainsi aussi que la culture théocratique a eu à tous les coups raison de la culture rationnelle et démocratique, et justifié tous les excès, tous les abus et toutes les déraisons israéliennes. Pendre les cadavres d’hommes déjà morts ! Ces crimes, ces pogroms, ce bain de sang n’avaient pour justification qu’une intention, un «projet», celui reproché à Haman «de faire disparaître les juifs et de leur avoir jeté un sort» et qui lui valut la pendaison. C’est ce qui est reproché aujourd’hui à Ahmadinejad, assimilé par l’allusion de Netanyahu à Haman. On lit dans le Livre d’Esther : «Cet édit fut donc proclamé à Suse et l’on pendit le corps des dix fils d’Haman ; de plus, les juifs de Suse se rassemblèrent de nouveau le quatorzième jour du mois d’Adar et tuèrent 300 hommes à Suse… Quant à ceux qui se trouvaient dans les autres provinces, ils tuèrent 75 000 personnes parmi ceux qui les détestaient…» Mais n’a-ton pas lu dans les médias, il y a quelque temps, qu’Ahmadinejad aurait une ascendance juive, tout comme Kadhafi ? L’histoire ne serait-elle que mystères et ésotérisme comme beaucoup d’auteurs l’ont soutenu et dont la plupart ont été passés aux oubliettes ou poursuivis devant les tribunaux de la démocratie pour antisémitisme ou révisionnisme ? Le livre le plus célèbre de Malek Bennabi, Vocation de l’islam, a été rédigé en 1949 et remis aux éditions du Seuil qui ne l’ont publié qu’en 1954. Ce qu’on ne sait pas, c’est qu’il lui a donné une suite sous le titre de Le problème juif, resté à l’état d’inédit. Dans ce manuscrit, le penseur algérien écrit ces lignes que j’ai glanées dans différents chapitres pour les livrer à la méditation du lecteur : «Le monde actuel périra et un nouveau monde viendra sans que le musulman ait joué un rôle décisif, ni même apprécié les facteurs, les forces qui entreront en jeu dans son propre avenir… Ce nouveau monde voudra transformer tous les pays musulmans en champ de bataille afin qu’aucune œuvre positive n’y soit entreprise et que même ce qui existe actuellement y soit détruit, en sorte qu’une future colonisation reste encore possible… L’islam doit posséder la technique, dompter l’énergie atomique…» C’était en décembre 1951 ! Aujourd’hui, c’est trop tard. Israël a commencé à dompter l’énergie atomique dans les années soixante, et l’Iran à s’intéresser à la chose dans les années soixante-dix. Le premier est arrivé à produire, dans le plus grand secret, des centaines de bombes atomiques, alors que le second en est, dans le plus grand tapage diurne et nocturne international jamais connu, sous le regard des services de renseignement de l’univers entier et la curiosité des badauds de toute la planète, à 3 ou 20%, d’enrichissement de l’uranium. Quoique leurs référents soient tout autant religieux, le rabbin et le âlem n’ont apparemment pas la même efficacité et le même rendement historique. Les ulémas chiites et sunnites ont-ils lu le Livre d’Esther ? Je ne le crois pas, sinon il ne serait pas arrivé aux musulmans ce qui leur est arrivé depuis un siècle et continuera à leur arriver à l’avenir. Ils n’ont été capables d’inventer, depuis les Muatazila, que les bombes humaines et les attentats-suicides, autrement dit, la fronde contre le drone furtif, et leurs ulémas ne sont experts que dans la connaissance du passé et la recherche du diable dans le détail. L’Iran ne peut pas gagner cette guerre si elle survenait, car, nonobstant son bon droit et sa contestation légitime d’un droit international à géométrie variable, il n’en a pas les moyens. Il eut fallu qu’il possédât des rabbins au lieu de ses ulémas «infaillibles». Si elle éclate, l’Occident se liguera contre lui comme un seul homme. Il faut donc se préparer à la défaite au lieu d’espérer «voir ce qu’on va voir» comme on nous l’avait promis en 1967, 1973, 1991 et 2003. A la veille de ce dernier conflit, il était visible que l’économie irakienne était par terre, que son peuple était étranglé, que ses nourrissons mouraient, faute de lait et de médicaments, du fait de l’embargo, mais ces réalités n’empêchaient pas des experts militaires à la retraite de venir démontrer sur les plateaux de télévision arabes la «stratégie de défense» de l’Irak et la probabilité de dommages «considérables» pour la coalition internationale. Elle était censée être attendue par une garde présidentielle hyper-entraînée, des chars enfouis sous le sable, des Skud capables de brûler Israël, des armes chimiques et un supercanon que seul l’Irak posséderait, par on ne sait quel prodige. Au final, il y a eu moins de 5000 victimes, tous pays de la coalition confondus en vingt ans, contre plus d’un million de victimes irakiennes à un titre ou un autre. Faut-il, cette fois, donner du crédit aux «lourdes pertes» qui seront infligées à l’ennemi, à en croire Ahmadinejad ? On voudrait bien, mais on ne voit pas comment : ses adversaires disposent de systèmes offensifs et défensifs infiniment plus performants que les siens, ils les produisent eux-mêmes et à volonté, et ils ont derrière eux, pour soutenir l’effort de guerre, des économies inépuisables. De toute façon, ils ont, comme dans les deux précédentes guerres du Golfe, à qui envoyer la facture une fois le travail fait. Quant à la menace des missiles agitée par les pasdarans, elle ne fait pas peur aux Israéliens dont le ministre de la Défense civile ne cesse de répéter à ses concitoyens : «Israël a la capacité opérationnelle d’intercepter des missiles d’où qu’ils viennent.» Comment les deux pays se préparent-ils à ce que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de possible troisième guerre mondiale ? Cette guerre a en fait déjà commencé. Elle a pris les formes discrètes d’opérations menées par les services secrets des deux pays contre leurs intérêts réciproques. Il y a eu, en 2008, une attaque cybernétique contre les installations nucléaires iraniennes. Un virus destructeur numérique a été créé par les experts israéliens ou, disent certains, américains, appelé «Stuxnet», pour perturber le fonctionnement des centrifugeuses de l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz. Il a mis en panne un millier d’entre elles, et on dit que ce virus sophistiqué cache d’autres éléments programmés pour s’activer de nouveau. Il y a eu aussi, ces derniers mois, plusieurs assassinats de scientifiques iraniens et l’explosion au moment de son lancement d’un missile longue portée «Shehab» dans une base militaire près de Téhéran, tuant plusieurs dizaines de militaires dont le général en charge du programme de missiles. Il aurait été «trafiqué» par le Mossad. Des attentats à la voiture piégée ont eu lieu aussi récemment en Thaïlande, en Géorgie et en Inde contre des diplomates israéliens sans faire de victimes, hors les blessés. Dans les premiers cas, on n’a pas la preuve que c’est Israël qui est derrière ces attaques et ces assassinats, car, si c’est lui, il n’a laissé aucune trace. Dans le second cas, des Iraniens ont été immédiatement arrêtés. On ne peut faire autrement que constater que la guerre de l’ombre n’a pas tourné à l’avantage des services secrets iraniens, et que si l’Iran est fort par la parole, Israël l’est par les actes. Non seulement, il ne fait pas d’annonces, mais même quand il frappe, il nie, comme lorsqu’il a détruit les installations nucléaires syriennes en 2007. Les faits et gestes d’Israël sont discrets comme à l’accoutumée, et ses dirigeants ne rendent pas publics leurs projets le jour du shabbat comme le font les dirigeants iraniens à la prière du vendredi. La guerre a de multiples facettes : politique, diplomatique, économique, technologique et militaire. Israël n’en a négligé aucune. Sur le plan politique, il s’emploie depuis longtemps à rallier le maximum de forces politiques intérieures à l’option militaire et à préparer son opinion à la situation qui en découlerait. Sur le plan médiatique, il a mobilisé ses relais en vue de légitimer aux yeux de l’opinion publique mondiale l’option militaire. Sur le plan diplomatique, il travaille depuis des années à isoler l’Iran sur la scène internationale et à le faire régulièrement condamner par l’ONU et l’AIEA. Il ne cesse de demander l’alourdissement et l’élargissement des sanctions en faisant jouer ses lobbies dans le but d’étouffer l’économie iranienne. A partir de juillet prochain, l’Iran ne pourra plus vendre son pétrole, car les paiements ne pourront plus être effectués à sa banque centrale, alors que les sanctions ont déjà commencé à produire leurs effets désastreux : la monnaie a perdu la moitié de sa valeur par rapport aux monnaies étrangères en moins de deux mois, et les prix des denrées alimentaires ont augmenté de plus de 30%. La Chine qui, il y a quelque temps encore achetait 14% de son pétrole d’Iran, n’en achète plus que 8, et les Etats arabes de la région l’ont assuré qu’ils lui vendraient encore plus de volumes pour compenser l’arrêt des achats auprès de l’Iran. Sur le plan technologique, Israël se prépare depuis longtemps à une attaque-éclair en levant l’un après l’autre les écueils qui se dressent sur son chemin, principalement l’éloignement des objectifs (3000 km aller-retour) et leur dispersion sur le territoire iranien. Ses ingénieurs ont doté la flotte de cent avions, prévu à cet effet de réservoirs externes supplémentaires pour augmenter leur autonomie de vol. Des bombes thermonucléaires B61, à faible intensité, pourraient être utilisées en plus des bombes américaines GBU-28, 31, 39 et 57 de 14 tonnes chacune et capables de percer le béton armé sur plus de 60 m. Des plans sont prêts à brouiller et détruire les systèmes radar et de défense antiaérienne de l’Iran avant l’entrée dans son espace aérien des bombardiers, et de neutraliser sa marine. L’armée israélienne s’entraîne depuis des années à ces missions, tandis que toutes sortes de mesures ont été prises pour réduire au maximum les effets d’une riposte iranienne avec des missiles ou d’éventuelles attaques venant du Sud-Liban ou de Ghaza. Le niveau des pertes humaines civiles israéliennes a été calculé (moins de 500) et intégré dans le plan d’ensemble. Rien n’a filtré sur les objectifs fixés, mais tout le monde suppose que parmi eux se trouvent les usines d’enrichissement d’uranium de Natanz et de Qom, le centre de recherche nucléaire d’Ispahan, le réacteur de Boushehr et le site de Parchin. Israël a un autre objectif essentiel à ses yeux : faire zéro civil iranien tué pour ne pas solidariser la population du régime. L’Iran sait tout cela et agite le spectre de représailles «douloureuses». Il n’ignore pas qu’il est cerné de toutes parts : présence militaire américaine dans la péninsule arabique, en Afghanistan et d’autres pays d’Asie, bases de l’OTAN en Europe et en Turquie, base militaire française aux Emirats arabes unis… Les Américains et leurs alliés sont aussi présents sur et sous les mers, prêts à tout moment aux tirs de missiles et aux bombardements. L’Iran menace de rendre impraticables les voies d’eau qu’il contrôle et même de s’attaquer aux puits de pétrole de la région, mais les Alliés ne le laisseront pas causer des dommages aux installations pétrolières de la région qui plongeraient l’économie mondiale dans l’apocalypse. Ils tiennent compte de cette hypothèse et de ses répercussions sur leurs économies, mais la sécurité d’Israël passe avant tout. Dans la guerre qui se profile entre l’Iran et Israël, ce sont les Perses chiites qui seront frappés, mais ce sont les musulmans dans leur ensemble qui seront une fois de plus humiliés. Si par malheur cette guerre a lieu, elle touchera les peuples musulmans et mettra dans l’embarras leurs gouvernements. La fraîche arrivée de régimes islamistes ne sera pas sans incidences sur la rue arabe. Elle nous touchera aussi en tant que composante du monde arabo-musulman, même si on n’est pas chiite mais sunnite, même si on n’est pas arabe mais berbère. Nos autorités ne manqueront pas de la condamner, mais notre peuple sympathisera à coup sûr avec les Iraniens à cause de leur islamité, de l’islamisme ambiant, de la politique des deux poids, deux mesures dans les relations internationales, de la question palestinienne et de l’islamophobie. On revivra l’ambiance connue en juin 1967 et lors des guerres du Golfe de 1991 et de 2003. Cette guerre mettra une fois de plus en scène la pièce de David et Goliath : un petit pays de cinq millions d’habitants et de 21 000 km2 défendant sa survie contre un pays 78 fois plus grand et 16 fois plus peuplé qu’il a de multiples fois menacé d’anéantissement. L’opinion publique mondiale oubliera que ce petit Etat possède des centaines d’ogives nucléaires capables de détruire plusieurs fois la totalité du Moyen-Orient, mais comme il ne s’en est jamais vanté, elle fait comme si elle ne le savait pas. Si on voit l’intérêt d’Israël d’attaquer l’Iran, on ne voyait pas celui de l’Iran dans les menaces récurrentes qu’il lui adressait. Les gains qu’Israël peut tirer de cette guerre sont clairs, détruire les capacités nucléaires iraniennes et affaiblir une puissance régionale concurrente, mais on ne voit pas ce qu’en tirera l’Iran. Il ne gagnera même pas la sympathie des Etats musulmans qui appelleront au cessez-le-feu, à la condamnation de l’«agression» et à la réunion de l’OCI avant de retrouver le silence. S’il table sur l’émotion de la rue arabe, il l’obtiendra, mais après voir été frappé. Les Arabes et les Berbères n’ont pas l’habitude de pleurer les morts avant leur mort. La colère populaire sera proportionnelle aux pertes qui lui seront infligées, on brûlera ici ou là quelques drapeaux israéliens ou américains, et les ulémas sunnites appelleront hypocritement à la solidarité de destin avec les chiites, mais ce n’est pas ce qui rendra à l’Iran ce qu’il aura perdu. Son voisin frontalier, l’Azerbaïdjan, dont 70% de la population est chiite, entretient les meilleures relations avec Israël, et le président Shimon Pérès qui s’y est rendu en visite officielle il y a peu, souhaite pouvoir compter sur l’aide de ce pays pour un éventuel repli sur son territoire des avions chargés de l’attaque. Quant à l’opinion mondiale, elle verra une fois de plus dans les pays musulmans des trublions défaits à la première escarmouche avec plus petit qu’eux, et se rappelleront de la fable de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf et qui en mourût. Quoi qu’il en soit, la défaite programmée de l’Iran en cas de déclaration des hostilités sera aussi celle du monde musulman, même si aucun pays musulman n’approuve sa politique. C’est ça le drame. Chaque fois que des musulmans échouent dans leur entreprise, leur défaite rejaillit sur l’islam et le reste des musulmans, poussant le reste de l’humanité à devenir encore plus islamophobe. D’un autre côté, cette défaite donnera un surplus de légitimité à l’islamisme qui saura exploiter le vieux ressentiment contre Israël et l’Occident. Et sur ce chapitre, aucun Arabe ou musulman n’est en désaccord avec lui. 
 N. B.  
Publié le 22/04/2012. IN LSA