samedi 11 juin 2016

 Par Hassane Zerrouky
hzerrouky@hotmail.com

Dans les années 1990, l’Algérie faisait figure d’exception dans le monde musulman. Il était alors naturel que les Algériens appréhendent avec anxiété le mois de Ramadhan, alors synonyme d’attentats à la bombe, de tueries et d’assassinats ciblés. Ce qui ne signifie nullement que le pays soit de nos jours tout à fait à l’abri. Mais depuis, le club des pays confrontés à la violence islamiste s’est élargi.
En Irak, où la guerre ne s’est pas arrêtée depuis la funeste intervention américaine de mars 2003, les Irakiens vont vivre leur treizième Ramadhan de violence. Un record. A moins de 50 km de Baghdad, à Fallouja, les combats font rage entre les forces irakiennes et Daesh. En Syrie,

le cauchemar continue. Là également, les Syriens, otages d’un conflit qui s’est de fait internationalisé avec l’implication d’acteurs régionaux et mondiaux, entament le mois de jeûne sous le fracas des bombes. En Libye, où règne une violence endémique (merci à Sarkozy et BHL) et où les bruits de bottes se font de plus en plus insistants (on parle d’une intervention de l’Otan), les Libyens s’apprêtent également à passer avec anxiété leur cinquième Ramadhan. En Jordanie, le premier jour du mois sacré a débuté de manière sanglante : cinq personnes tuées à l’issue d’une attaque contre un bureau des services de renseignement dans le camp de réfugiés palestiniens de Baqa'a au nord de Amman. Et que dire de la Turquie en train de s’embourber dans le bourbier kurde, de l’Égypte, de la Tunisie toujours sous la menace de Daesh et de l’Aqmi, voire des pays du Sahel ? Même le lointain Kazakhstan n’est pas épargné : dimanche dernier, veille du début du mois de Ramadhan, des attaques terroristes islamistes ont fait près de 17 morts.
Pendant que dans les pays du Golfe, qui ont la main sur le cœur dès qu’il s’agit de soutenir les groupes islamistes des autres pays, et où de Doha à Riyad en passant par Dubaï et Abou Dabi, sans compter Koweit City, «hôtels et restaurants rivalisent pour offrir les plus fastueux “iftars”» (dixit l’AFP, le Ramadhan est le mois de la consommation et des excès, leur voisin yéménite subit les bombardements de la coalition arabe menée par l’Arabie Saoudite contre les rebelles» houthis. Ces derniers ne sont pas en reste et répliquent en frappant les régions soutenues par la coalition arabe. Entre les deux, Daesh et l’Aqpa (Al-Qaïda dans la péninsule Arabique) continuent de semer la mort à coups d’attentats-suicides. Pour les Yéménites, le peuple le plus pauvre de la région, il est écrit que le sang continuera de couler.
Enfin en Palestine occupée, le pire est à venir. Israël est en train de se fasciser. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont des Israéliens et pas n’importe lesquels, des écrivains, des journalistes, des artistes, des politiques et même des militaires de haut rang (voir ma chronique du 12 mai 2016). Et pour les Palestiniens de confession musulmane, ce Ramadhan sous occupation sera aussi stressant que les précédents.
Retour en Algérie. Pour l’heure, plus que la menace terroriste, c’est la baisse inquiétante des cours du pétrole, le glissement du dinar avec pour corollaire une hausse des prix à la consommation, des réserves de change qui sont passées de 195 milliards de dollars fin 2014 à 106,9 milliards à la fin juin 2016, soit une perte de 89 milliards de dollars en deux ans, l’affaire Chakib Khelil qui continue de faire l’actualité, celle Rebrab-Al-Khabar, le scandale des fuites du bac qui semble relever d’une opération orchestrée à des fins politico-religieuses contre une ministre qui déplaît aux islamo-conservateurs, etc., qui n’incitent guère à l’optimisme.
Mais, sans attendre, pour faire oublier aux Algériens leurs soucis quotidiens, les imams cathodiques et autres experts en salafo-wahhabisme sont déjà à l’œuvre. Jamais en manque d’imagination et de diversion, ils vont, comme à leur habitude, tenter de capitaliser sur le Ramadhan, détourner les regards du citoyen lambda vers des cibles toutes désignées : les femmes qui ne portent pas de tenue «décente», les gens qui n’observeraient pas rigoureusement le jeûne, et appeler à l’interdiction des concerts de musique et des spectacles durant ce mois sacré pour les musulmans… Et, ce qui n’est pas le moindre, ces experts en religiosité rétrograde sauront observer un pieux silence sur les crimes commis par Daesh et consorts au nom de l’Islam…
Allez, bon Ramadhan à toutes et à tous…
H. Z.