APS - ALGÉRIE

lundi 13 juin 2016

Médecine parallèle, zaouïa, rokia et essalihines





A quels spectacles assistons-nous en cette conjoncture faite d’appels au surnaturel, à l’ancestral pour maquiller le réel ? Le pouvoir agonisant croit pouvoir convoquer tous les saints pour effacer ses turpitudes et l’aider à faire oublier ses échecs et faire taire tous les citoyens, nombreux aujourd’hui, qui demandent des comptes.
Renvoyer les citoyens au sacré, aux pratiques ancestrales pour tenter de bénir le présent, ses acteurs et perpétuer son règne sans fin. Rien n’est négligé pour ce faire : zaouïa, charlatanisme, rokia et autres abominations.


Dans cette conjoncture où le secteur médical est malade de ses difficultés sans fin, où, par exemple, le citoyen souffrant de maladie chronique n’arrive pas à se trouver certains médicaments indispensables à sa survie et lorsqu’il les trouve, certains ne sont pas pris en charge par la Sécurité sociale, il s’est trouvé un «représentant du peuple», en l’occurrence un député du parti islamiste Karama pour saisir par écrit Mohamed Aïssa, ministre des Affaires religieuses et des Wakf, lui demandant de faire reconnaître par la loi les cas d’atteintes par les djins et la sorcellerie. Et pour ce faire, le député propose que l’Etat agrée des «roquetes», en fait des exorcistes légaux. Rien moins que ça et à la Sécurité sociale de rembourser alors les envoûtements et autres sorcelleries.
Notons, et ce n’est pas inutile, que le parti de ce député a pour chef, le patron d’une zaouïa qui a eu «l’honneur» d’être dans la liste des zaouïas blanchisseuses d’anciens ministres. Ce type de requête aurait-il pu s’exprimer si le charlatanisme n’était pas encouragé et son mode opératoire présenté comme une sunna diffusé sur de très nombreuses chaînes TV qui accordent des créneaux horaires fixes et quotidiens à ces «docteurs de la foi» ?
Dans la même veine et avec des conséquences qui pourraient être désastreuses, l’on a vu, très récemment, la promotion d’un certain «médecin» qui a essaimé les chaînes de télévision publiques et privées pour parler de son médicament miracle contre le diabète. Mieux encore, le ministre de la Santé, Abdelmalek Boudiaf, a reçu en personne ce soi-disant médecin de Constantine, appelé Toufik Zailete, qui a eu l’effronterie de déclarer qu’il a refusé le prix Nobel parce que dans le contrat qu’on lui aurait proposé, il lui était demandé de ne pas mentionner qu’il s’agissait d’un médicament «arabe» ! De malheureux patients algériens ont même arrêté l’insuline, mettant en danger leur vie. L’escroquerie aurait pu se poursuivre, n’était le soulèvement de l’Ordre national des médecins et le Syndicat national des praticiens de la santé publique avec de nombreux praticiens qui se sont insurgés contre cette dérive vers laquelle se fourvoie la médecine algérienne et qui pourrait mettre en péril la santé des citoyens.
Avec l’inimaginable retour en grande pompe de l’ancien ministre Chakib Khelil et les honneurs qui lui ont été rendus dans l’aéroport, par lequel on l’a fait fuir il y a trois ans, l’on pensait que le culot des hommes du pouvoir allait s’arrêter là et les réactions indignées des citoyens qui ont envahi les réseaux sociaux pour crier au sandale allaient faire reculer ceux qui ont conçu et organisé ce retour. Eh bien non. Après l’accueil officiel par le wali d’Oran, les citoyens, atterrés, allaient assister et assistent encore à tout un programme mis au service de celui ayant fait l’objet d’un mandat d’arrêt international lancé par la justice algérienne et renié depuis. Qui mieux que les zaouïas pouvait blanchir celui accusé de détournement de biens publics ? Qui mieux que les zaouïas (elles furent nombreuses à être mobilisées) pour blanchir celui que le secrétaire général du FLN considère comme le meilleur ministre que l’Algérie a eu depuis l’indépendance ? Les ficelles du marketing politique n’ont pas été négligées pour les mettre au service de celui que l’on préparait à un destin national. Cortèges sécurisés et procession de voitures officielles ; incantations et prières pour le sauveur de l’Algérie, interviews surréalistes qui pourraient constituer le modèle à ne pas suivre aux étudiants en journalisme, le tout sous l’œil de caméras transmettant en direct et parfois en boucle les bénédictions données au grand expert, au «mahroug», au «kenz» que l’Algérie a failli perdre. N’étaient les révélations impromptues de Panama Papers et les comptes offshores de la famille Khelil, l’on continuerait encore à nous gaver des conseils du grand expert international qui se propose, avec assurance et arrogance, de sortir l’Algérie de son marasme économique, juste par «patriotisme» et amour pour le pays. Ce n’est, toutefois, pas terminé. Le pouvoir, comme on le sait, a plus d’un tour dans sa chkara. L’instrumentalisation du religieux par les politiques n’est pas un fait nouveau.
Hormis le Président Boumediène qui n’avait d’ailleurs pas besoin de l’appui de ces confréries dont beaucoup ont été des suppôts du colonialisme, Chadli Bendjedid s’en est largement servi alors que Bouteflika les a tout bonnement intégrées dans sa pratique du pouvoir, les rendant quasiment incontournables par leur bénédiction. Si bien que toutes les avancées enregistrées dans la société par le recul de pratiques obscurantistes font aujourd’hui l’assaut de charlatans appelés, comme vient de le faire le secrétaire général du FLN, «les salihines».
Khedidja Baba-Ahmed IN LSA