APS - ALGÉRIE

mardi 3 mai 2016

Y a-t-il une zaouïa à Boudjima ?

Par youcef Merahi

J’ai cru, un moment, que je pouvais trouver une zaouïa quelque part à Boudjima, ce village bucolique niché sur le flanc d’une montagne des At Ouaguenoun. De zaouïa, il n’y en a point ! Une zaouïa, pour quoi faire ? Je vous le dirai plus tard. Par contre, j’y ai rencontré des gens magnifiques dans leur simplicité, leur faconde, leur sourire, leur convivialité et leur amour du livre. Eh oui, le Salon du livre de Boudjima, dans sa troisième version,
a drainé la foule des grands jours. Dans cette bibliothèque, véritable césure blanche, qui porte désormais le nom du grand dramaturge-poète Mohya, il y avait réunis dans une organisation impeccable les maisons d’édition nationales, Apic, Barzakh, El-Ibriz, Casbah, Dalimen, La Pensée…, des auteurs comme Mouloud Ounoughène, Arezki Metref, Amin Zaoui, Malika Arabi, Junon Lys, Hend Sadi, Saïd Sadi, Lounès Meziane, Nacer Mouhoub… Tout cela sous l’œil vigilant du maire, Smaïl Boukherroub, la sollicitude désarmante de Hassan Metref et la disponibilité bienveillante de Rabah Aftisse. Je n’exagère pas en disant que ce salon, s’il se pérennise, aura son mot à dire dans un avenir proche.
Des livres, en veux-tu, en voilà ! Du monde, les stands ne désemplissaient pas. Les écrivains sont assaillis de questions, je l’ai vécu ainsi, personnellement. Des photos, les flashes giclaient dans une ambiance bon enfant. C’est à qui prendra la photo avec untel ou untel. Les thématiques des conférenciers visaient, bien sûr, la vie et l’œuvre de Mohya, la traduction littéraire, l’officialisation de tamazight… Sous la houlette de Ferroudja Ousmer, modératrice de talent, les débats ont connu des sommets.
Durant trois jours, Boudjima a pris le risque d’être la capitale nationale du livre, en espérant que cette initiative sera un modèle pour les autres communes du pays. Car il y a de la graine à prendre ! Sauf qu’à Boudjima, il n’y a pas de zaouïa ; à moins que mes connaissances du coin soient limitées. En tout état de cause, j’aurais aimé qu’il y en ait une ; non pas pour fourguer mon dernier roman. Non ! Juste pour connaître l’effet de se faire adouber par une zaouïa. C’est devenu à la mode, désormais. Au fait, mon problème n’est ni psychosomatique, ni existentiel, ni matériel, ni philosophique ; il est d’essence bureaucratique. En vérité, il n’y a rien à décrypter dans mon cas ; je souhaitais rencontrer un cheikh d’une zaouïa qui puisse intercéder, en ma faveur, pour obtenir le plus tôt possible mon livret foncier. En attendant ce miracle, je tente de lire Aussi loin iras-tu de la très jeune Junon Lys ; la lecture – de même que la musique – adoucit les tracas administratifs, des papiers à n’en plus finir et des attentes à flanc-de-leurre.
Or, la bonne nouvelle que voilà : «il n’y aura pas de pénurie pendant le Ramadhan», selon la déclaration de notre ministre du Commerce, lancée pour rassurer l’immense tube œsophagique algérien. Je pique l’idée au regretté Tahar Djaout. Donc, on mangera à satiété durant le mois de jeûne. Comme s’il fallait faire bombance un mois par an ! Puis, je suis agacé : chaque année, à la veille de ce mois sacré, on nous rabâche le même discours. Oyez, oyez, fi Ramdhan makach la pinouri ! On va se goinfrer, ya kho ! De la chorba à gogo, du m’taouem à volonté, des sucreries en quantité industrielle qui donneront des cheveux blancs au diabétologue et de la gazouze (de la blanche !) Hamoud Boualem, à boire jusqu’à l’ivresse nocturne. Ah, pour les produits carnés, il n’y a pas lieu de s’en faire. J’ai ouï-dire que l’Algérie importera de la viande du Soudan. On aura fait ainsi tous les pays du monde. Le Venezuela. La Nouvelle-Zélande. L’Australie, avec leur mouton à la queue coupée. L’Inde. C’est hallal, il n’y a pas lieu de s’en faire. Personnellement, je pense que la pénurie est dans nos crânes qui pansent à longueur de journée.
D’un autre côté, notre ministre du Commerce n’a pas pensé à la pénurie d’élèves dans nos lycées ; ouais, nos braves chérubins sont en grève. Je les ai vus battre le pavé à Tizi-Ouzou ; ils ne veulent pas d’examens à faire pendant le Ramadhan. Non, ils n’en veulent pas ! C’est trop dur, disent-ils. J’ai bien essayé de comprendre ce phénomène du rejet de l’école, à chaque occasion offerte par les décideurs. J’ai tenté de dialoguer avec mon neveu, lycéen de son état. Clair et catégorique, il soutient mordicus que subir des compos durant le Ramadhan est le pire des supplices. L’estomac est vide et le crâne, encore plus, me dit-il. Nos pauvres bambins ont tellement bossé durant l’année qu’ils n’ont plus l’énergie de composer le ventre creux. Diantre, qui a donc pris la décision d’organiser ce tableau désastreux ? S’il vous plaît, madame la ministre de l’Education, il faut au plus vite envoyer votre brain-trust pour convaincre ces pauvres choux de rejoindre les bancs du lycée où, à défaut d’étudier, ils auront au moins le loisir d’user le fond de leur jean horr, au lieu d’user les semelles de leur basket Air Max TN. Surtout évitez d’envoyer la police, à trois heures du matin, nos gosses dorment déjà à poings fermés.
Nos chirurgiens sont en colère ; ils observent même un sit-in devant l’hôpital de Médéa. Qu’est-ce qu’il y a, qu’y a-t-il ? Des opérations en plein Ramadhan ? Je n’y suis pas. Ah bon ! Quoi ? Des Américains sont venus opérer nos enfants atteints de spina-bifida. Ils ont osé ? Pas possible ! Qui est l’initiateur de ce crime de lèse-chirurgien ? Une association. Ils ont opéré où ? Dans un hôpital public. Saperlipopette, notre ministre de la Santé est-il au courant ? Oui. Alors, il devra s’expliquer devant notre Parlement. Et vite ! Nos chirurgiens ont été mis au chômage technique. Pas possible ? Si, te dis-je. Trêve de plaisanteries ! Il n’y a pas de quoi fouetter un chat de gouttière. Ces Américains font dans l’humanitaire, un point c’est tout ! J’en redemande, personnellement. Pour une fois que nos malades ne vont pas grever le budget de la Caisse dans des hôpitaux étrangers, on doit applaudir à deux mains. Des spécialistes viennent chez nous ; on ne va pas les renvoyer de la frontière. Je ne remets pas en question le savoir-faire de nos chirurgiens, loin s’en faut. Mais je leur dis qu’il n’y a pas lieu de prendre ombrage d’un acte relevant de l’humanitaire. Au contraire, ils auraient dû saisir l’occasion et confronter un savoir avec un autre.
Je vais faire ma lecture et mettre mon grain de sel, c’est le propre d’un chroniqueur. «Nous avons tranché pour le caractère latin», dit le HCA. Ouf, il en a fallu du temps pour rejouer la symphonie longtemps rabachée quant à la question de la graphie. Bien que la société ait tranché depuis des lustres. Même si certains esprits intéressés remettent à l’ordre du jour ces contingences qui n’ont plus lieu d’être. Attendez, il y a une précision : «La polygraphie sera tolérée jusqu’à ce que la question soit tranchée par l’académie de tamazight prévue par la Constitution.» Alors, c’est l’un ou l’autre ! La polygraphie sera tolérée ! Comme si le HCA pouvait imposer une quelconque directive. J’en connais un bout, tout de même. Je sais de quoi il en retourne. Où est le baroud d’honneur dont on me vantait tant la bravoure et la rectitude, à l’époque ? Il n’y a d’officiel que par une tartufferie constitutionnelle, qui a voulu ménager le chou et la chèvre. Pour les tenants d’une arabisation totalitaire, on leur a offert une langue arabe, langue des institutions ; pour les tenants de l’amazighité qui, depuis 1949 en passant par 1980, revendiquent une identité pleine et entière, on leur a offert un strapontin d’une langue officielle qui n’a rien d’officielle. Alors, j’attends la fameuse académie, un peu comme l’ogre de la fable, qui mettra à notre disposition un tamazight de laboratoire. Un peu comme l’espéranto !
Y. M.