L’Actualité en temps réel

mercredi 4 mai 2016

NOUREDDINE BOUKROUH- L'ALGERIEN ET LE SENS DU MONDE

 Par NOUREDDINE BOUKROUH

 Il se profile à l’horizon du troisième millénaire un monde comme n’en a jamais connu le passé. Ce monde-là ne sera plus celui des dieux spécifiques, des politiques particulières, des conflits d’intérêts, mais soit celui d’un désastre irréparable, soit celui d’une révolution aux proportions cosmiques, d’une transmutation des valeurs qui modifierait la vie humaine tant dans ses formes que
dans son contenu actuel. Il ne sera pas celui des hommes, mais de l’humanité. Il semble désormais que l’Histoire ne doive plus se déployer tel un parchemin qu’on déroule pas à pas, ni s’écouler sur ce débit connu dans les siècles antérieurs, mais entrer en une sorte d’éruption pour se répandre sur l’ensemble des peuples et les précipiter vers un confluent qui est celui de leur commun destin. L’ère des vocations nationales est close, de même que celle des cultures multiples et différentes. Aucun peuple, aucune ethnie, aucun continent n’aura à l’avenir la possibilité de déterminer par lui seul sa propre histoire. Le dessein sera désormais collectif ou ne sera pas. Si, il y a quelques siècles encore, les gens pouvaient vivre avec à l’esprit que « Vérité en-deçà des Pyrénées est mensonge au-delà », la chose n’est même plus concevable de nos jours. Vivre côte à côte mais dans la différence, a trop longtemps conduit à la haine, à l’affrontement, au désir d’assujettissement réciproque. L’ « enrichissons-nous de nos mutuelles différences » qui a inspiré de brillantes envolées politiques fait de jour en jour figure de pieuse mais inopérante prière à voir les hommes réunis sur la base de leurs dissemblances. Qu’on fasse le compte des moments d’ « enrichissement » ayant résulté de la pratique de cet humanisme fondé sur la contradiction, et qu’on les compare aux éternités de conflits qui ont opposé races, confessions et nationalités le long d’une Histoire centrée sur la relativité des vérités et la diversité des hommes. Le siècle que nous avons clos au calendrier hégirien et celui que nous sommes en train de clore aux termes du calcul occidental ont été prodigieusement riches en découvertes. Mais la plus importante d’entre toutes n’appartient ni à la science, ni à la technologie. Elle est d’ordre moral. Elle n’est pas le fait d’une pensée, ni celui d’une puissance, mais comme le produit d’une lente évolution qui semble porter en elle un sens, un « reflexe de but » pour parler comme Pavlov. Le XXème siècle, en effet, a donné naissance à la notion de « communauté internationale ». Pour la première fois dans les annales humaines les peuples de toute la planète se rencontrent tous et à la fois. Pour la première fois aussi ils parlent un même langage, celui des mathématiques ou du football, débattent des mêmes problèmes, ceux de l’énergie ou du droit de la mer, s’inquiètent d’un commun avenir, au Club de Rome ou à l’ONU, éclairant ainsi d’un jour nouveau le verset coranique qui dit : « Nous vous avons créés en peuples et en tribus afin que vous vous CONNAISSIEZ… » Se connaître, fallait-il peut-être entendre, ce n’était pas être informé de l’existence de l’autre, ce n’était pas manifester de la curiosité ou de la sympathie l’un pour l’autre, ce n’était pas se regarder en chiens de faïence, mais s’éprouver mutuellement dans la différence, s’évaluer réciproquement dans le Bien et le Mal, la paix et dans la guerre. C’était peut-être devoir se retrouver après épuisement de toutes les solutions personnelles, c’était finir par communier dans une même angoisse du futur après mille et un millénaires de « trial and error » (essai et erreur). Partis d’horizons divers, chacun ayant amassé en cours de route une somme d’exactitudes qui ne pouvait pas être la vérité de tous, les hommes semblent aujourd’hui converger vers une même direction : celle qui donnera aux problèmes un dénominateur commun et à leur approche un même système de référence. Ce qu’ont réussi les sciences exactes dans le domaine de la matière, mettre tout le monde d’accord, élaborer une terminologie universelle, établir des critères permettant de remplacer le doute par la certitude, et le faux par le vrai, pourquoi un nouvel ordre philosophique mondial ne devrait-il pas le réussir dans le domaine de l’esprit ? Il faut aux hommes ou périr ou s’assigner de nouvelles finalités. Il leur faut ou s’annuler mutuellement, ou s’élever à une vérité commune, à l’idée d’un Dieu unique, à la notion d’intérêts communs, à la définition d’une politique générale du salut collectif. Il leur faut en un mot une éthique inédite, un nouvel ordre philosophique mondial, condition et préalable à tous les autres. Voilà dans quel contexte s’effectue notre retour, nous Algériens, à l’Histoire. Homme neuf, gardant dans l’Homme une confiance que beaucoup ont perdue, épargné par les préjugés et les mythes qui ont faussé la vue à maint « civilisé », conscience à la foi vierge et libre de crimes contre notre semblable, nous pourrions contribuer à une grande mission : celle de régénérer l’Homme sur la terre. Notre retour au monde a lieu à un moment où celui-ci n’a plus de cause à promouvoir, de rêve à poursuivre, d’idéal à proposer. Il n’y a partout que farouches batailles d’intérêts ; ce qu’on nomme la « stratégie mondiale » n’est qu’un gigantesque « Tout pour la triple ! » rabelaisien, à la recherche ici d’un gisement d’uranium, là d’une route du pétrole. La politique, en se confinant dans l’économique, a perdu toute magie, toute sacralité ; les idéologies politiques conventionnelles rendent l’âme l’une après l’autre ; il n’y a plus de grandes figures à la tête des Etats hégémoniques : partout règnent managers, marchands ou carriéristes, portés à leur charge par une moitié des suffrages, quand ce n’est pas par aucun… L’euphorie des premières années d’indépendance passées, en butte à une réalité d’année en année plus difficile, les peuples de l’hémisphère Sud quand à eux supportent de moins en moins le « droit divin de mal gouverner » de leurs dirigeants, ayant fini par comprendre la vanité des personnes et par contre coup la nécessité d’institutions « capables de survivre aux évènements et aux hommes ». Echaudés par l’expérience du culte de la personnalité, de l’homme providentiel ou de la présidence à vie, ayant appris à leur détriment qu’un Chef d’Etat pouvait ne se trouver être qu’un dément, un traitre ou un sinistre bandit, persuadés enfin que « là où un homme est beaucoup, le peuple est peu de chose », ils abattent qui son Shah, qui son Somoza, qui son Bokassa. Le Tiers-Monde, qu’on n’a pas sans raison appelé la « zone des tempêtes », aspire à la paix civile, à la stabilité politique, au développement réel. Il aspire au discours public sensé, à l’exemple irréprochable, à la gestion éclairée. L’Algérie qui a su préserver de bon nombre de calamités devenues la marque principale du Tiers-Monde a certes connu la démagogie, mais n’est pas tombée dans la démence ; elle a fait l’expérience du césarisme, mais s’est ressaisie à temps ; elle a souffert de la prévarication, mais elle ne connut pas la trahison. Aussi jouit-elle d’un respect particulier parmi les nations, récemment encore souligné par son rôle dans la libération des détenus américains. Mais est-ce assez ? Sommes-nous par exemple assurés que plus jamais nous ne connaitrons la domination sous une forme ou une autre ? Sommes-nous appelés à jouer un rôle dans la réfection du monde, ou devons-nous attendre qu’il soit refait pour le subir une fois de plus ? Poser en ces termes le problème de notre sort dans le monde du troisième millénaire n’est pas détourner l’attention d’autres problèmes, plus urgents ceux-là, nous ne l’ignorons pas, ce n’est pas compliquer une affaire déjà fort complexe, celle de la nécessaire édification nationale, mais c’est tenter de situer notre marche par rapport à un processus déjà en marche, celui de la réalisation du Sens du Monde. Il y aurait, aux dires d’un penseur, deux manières de considérer les choses qu’il a appelées la « perspective de l’aigle » et celle de « la grenouille ». Si le premier a la faculté de saisir et le détail et l’ensemble, la seconde est condamnée à ne saisir qu’une partie des choses du fait précisément de son angle de vue. Considérés donc de haut quel sens prenons-nous, nous, nos oeuvres, nos valeurs, nos buts ? Quelle place avons-nous dans le sens général de l’évolution ? Quel est notre message, que proposons-nous aux autres ? Où est la pensée algérienne qui se préoccuperait de tout cela ? Le terrain que n’occupe pas la réflexion, la recherche et l’étude, est nécessairement occupé soit pas l’ignorance démagogique, soit par la « suggestion » étrangère, ou par les deux à la fois. Et lorsque dans un pays ces deux espèces sont souveraines, il s’instaure dans l’esprit général une telle confusion qu’on ne sait plus où l’on va, ni ce que l’on fait, ni quel sens ont les mots ou la vie elle-même. Le monde dans son organisation actuelle, travaille à son propre dépassement. Les philosophies en cours dans le monde font banqueroute… Avec quel viatique l’humanité du troisième millénaire entamera-t-elle sa nouvelle aventure ? N’y a-t-il pas quelque indécence à poser le problème de la culture dans notre pays comme nous le faisons, farfouillant par-ci à la recherche de quelque babouche ou flûte remontant à Mathusalem pour nous prouver que nous comptions alors parmi les vivants, proposant par-là d’adopter un dialecte plus mort que vif pour affirmer notre autonomie par rapport à l’univers tout entier, ou nous entredéchirant pour savoir qui de nous est plus Berbère que l’autre, c’està- dire mériter à qui le mieux un sobriquet jadis collé à nos ancêtre par un conquérant de passage.
 (« EL-Moudjahid » du 15 avril 1981)