APS - ALGÉRIE

lundi 16 mai 2016

CHRONIQUE MONDE : «Make America Great Again!»

Par Ammar Belhimer
Les milliards de dollars qu’il possède n’ont pas suffi à faire de Donald Trump, le probable candidat républicain, quelqu’un de «sortable». C’est un homme grossier et vulgaire qui risque de prendre les commandes de l’Amérique aux prochaines présidentielles. L’événement est loin d’être inédit puisque la démocratie américaine a déjà porté aux commandes Ronald Reagan et George W. Bush qui sont loin de présenter meilleure posture.

A défaut de les affronter sur leurs programmes, Donald Trump traite ses rivaux républicains et sa rivale démocrate de tous les noms d’oiseaux : «Low-Energy Jeb» (Faible consommation d'énergie) pour Jeb Bush l’ancien gouverneur de la Floride (soutien de Ted Cruz), «Little Marco» (Petit Marco) pour Marco Rubio le sénateur de la Floride, «Lyin' Ted» (Couché) pour Ted Cruz le sénateur du Texas, et «Crooked Hillary» (Pas très nette) pour Hillary Clinton.
Il y a là une manière singulière de donner vie à un slogan qui se veut patriotique : «Make America Great Again !»
Tom Engelhardt signe une réflexion fort intéressante «The Real Meaning of Donald Trump : He’s a Sign of American Decline (Just Not in the Way You Think)», dans laquelle il y voit carrément une manifestation du déclin inexorable de l’Amérique(*).
L’auteur s’étonne que les insultes de Donald Trump reçoivent une couverture médiatique, une analyse et des commentaires «presque inimaginables».
Une expression lui semble résumer sa candidature jusque-là victorieuse : «Peu importe comment elle se terminera.» Trump promet de ramener son pays à ses anciens jours de gloire. «Donald Trump est la première personne à exécuter ouvertement et sans excuses une plate-forme de déclin américain. Penses-y un moment. “Make America Great Again !” est, en effet, un aveu sous la forme d'une fanfaronnade. Comme il le répète à plusieurs reprises, l'Amérique, l'ex-grand, est aujourd'hui un punching-ball pour la Chine, le Mexique... Ce qui est intéressant, c’est cette vision globale d'un pays ayant perdu son ancienne grandeur.»
Lorsque la domination américaine était à son apogée, il ne venait à l’esprit de personne d’user de pareils vocables, car personne, à l’intérieur, ne doutait de sa suprématie. Les discours de John F. Kennedy, en janvier 1961, insistaient sur la naissance d'une «grande république», d'un pays qui serait «une ville sur une colline» pour le reste du monde. Dans son discours inaugural («Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous...»), il invoquait «la survie et le succès de la liberté».
Il était alors courant de parler des États-Unis, avec fierté, comme d’une «nation libre».
Face à des velléités hégémoniques fortement décriées partout dans le monde, Kennedy s’est même replié «sur une certaine modestie dans la description du rôle des États-Unis dans le monde» : ils ne devaient être «ni omnipotents ni omniscients», rappelant que six pour cent de la population du monde ne pouvaient pas imposer leur volonté aux autres 94% de l'humanité et que, par conséquent, «il ne pouvait pas y avoir une solution américaine à tous les problèmes du monde. Kennedy parlait de l'Amérique comme d’«une grande puissance» — mais pas de «la plus grande puissance». A l’époque, «l'estime de soi (…) la puissance écrasante et la présence de ce pays» procuraient «une confiance inébranlable, de sorte qu'il n'y avait pas besoin d'en parler».
En termes d’images, il n’y a pas photo : à cette époque, des acteurs comme John Wayne et Gary Cooper, dans les westerns et dans le cas de Wayne, les films de guerre, ces acteurs étaient tout sauf une figure imposante, encore moins musclés. Il faudra attendre la guerre (perdue) du Viêtnam pour voir apparaître sur les écrans américains des super-héros musclés, et des machines à tuer exceptionnelles, comme dans le cas de Rambo.
Le lexique politique actuel remonte au «plus improbable des politiciens» américains : Ronald Reagan, l'homme qui a inventé l'usage du mot «nouveau» en 1984 dans l'annonce de sa course pour un second mandat. Reagan a présidé à la mise en place «de la plus grande défense en temps de paix» contre un «empire du mal» — l'Union soviétique. Il a également travaillé pour débarrasser le pays de ce qui était alors appelé «le syndrome du Viêtnam» en en faisant une «noble cause», un motif de fierté.
Reagan évoquait ouvertement «la pensée décliniste américaine» en son temps («Rejetons l'absurdité que l'Amérique est vouée à décliner»). Pour lui, «dans un monde ravagé par la haine, la crise économique et les tensions politiques, l'Amérique reste le meilleur espoir de l'humanité».
On retrouve le même arsenal rhétorique anti-décliniste dans la bouche de la secrétaire d'État Madeleine Albright, avec Bill Clinton (elle a commencé à l'utiliser en 1996). Obama n’est pas en reste : «Obama a davantage parlé de l'exception américaine que les Présidents Reagan, George H.W. Bush, Bill Clinton et George W. Bush réunis».
Bien mieux, une recherche exhaustive dans le recueil des discours présidentiels indique qu'aucun Président, de 1981 à nos jours, n’a prononcé l’expression «exception américaine», sauf Obama.» Obama est le seul Président à l’utiliser en 82 ans.
Alors que le pays est devenu politiquement plus fragile, la rhétorique sur sa grandeur a dégénéré chez Trump en une sorte de «plus patriotiquement correct que toi».
«Ne vous méprenez pas à ce sujet, Donald Trump est un signe avant-coureur, mais bizarre, d'un nouveau siècle américain dans lequel ce pays ne sera, en effet, plus “le plus grand”».
A. B. IN LSA
 

(*) Tom Engelhardt, The Real Meaning of Donald Trump : He’s a Sign of American Decline (Just Not in the Way You Think), TomDispatch.com