APS - ALGÉRIE

dimanche 24 avril 2016

REFLEXION : 04- Les Valeurs et les Nations

Par Noureddine Boukrouh

une première idée de ce qui fait défaut aux musulmans : ce qui ne figure pas dans la nomenclature de leurs «akhlaq» (conscience historique, sens collectif, efficacité sociale et économique, ouverture d’esprit, aptitude à l’innovation, dépassement de l’horizon connu, tension vers le meilleur, adoption du système démocratique...)

Le grand poète égyptien Ahmed Chawki a gravé dans la mémoire arabe un vers que nous avons tous appris à l’école : «Innama al oumamou al akhlaqou ma bakiat, fa in houm dhahabat akhlaqouhoum dhahabou.» (Les valeurs morales font les nations, si celles-ci disparaissent celles-là disparaîtront aussi). C’est un très beau vers, mais comme la poésie en général, il s’adresse à l’émotivité plutôt qu’à la raison.
Il était destiné, comme la partie patriotique et hagiographique de son œuvre, à exalter le «Nous» national et musulman. Mais quand on s’empare de ce vers pour ce qu’il évoque comme représentations mentales et le soumet au test de la réalité historique, on est étonné de constater que s’il a gardé de sa puissance émotionnelle, il a perdu de sa vérité. Il en est souvent ainsi de la culture arabo-islamique. Bâtie sur l’émotivité, les sentiments, l’imaginaire et la crédulité, elle cherche à subjuguer plus qu’à démontrer, mais ses aphorismes ne résistent pas toujours à la réalité mouvante. De ce point de vue, le vers du Prince des poètes n’est pas un théorème, comme l’ont cru des générations, mais juste un beau vers.
Dans un poème, on ne définit pas les mots qu’on emploie car ce ne sont pas des concepts. On fait même le contraire pour leur donner le maximum de sonorité, de musicalité, d’emphase et de flexibilité à la rime, gages de leur beauté et de leur succès futur. Si on ne connaît pas avec précision le contenu des «akhlaq» dont parle Chawki, on sait qu’elles sont restreintes dans la culture arabo-islamique aux seules valeurs religieuses. Aussi, c’est en inventoriant ce qu’il manque aux musulmans qu’on va comprendre pourquoi, après les avoir propulsés une première fois dans l’Histoire, leurs valeurs morales s’avèrent impuissantes à leur donner un nouvel essor. Les nations occidentales ont chamboulé leurs «akhlaq», les renversant têtebêche et allant jusqu’à institutionnaliser le mariage homosexuel et la famille monoparentale, pourtant elles sont toujours là, plus fortes qu’à l’époque de Torquemada et de Savonarole. Les mœurs ont été libérées, les tabous brisés, les instincts libérés, mais ces nations ne se sont pas écroulées en dépit du ton comminatoire du vers de Chawki qu’on croyait valable pour tous les temps et toutes les nations. A l’opposé, nous avons un autre exemple, celui des talibans quand ils étaient au pouvoir. Ils ne se sont occupés pendant leur règne que des «akhlaq», mais leur nation a «disparu ». Y a-t-il quelqu’un pour croire qu’ils la restaureront, grande parmi les nations, quand ils reviendront ? La conclusion à tirer de cette entrée en matière est que si les valeurs morales sont réduites aux seules mœurs et pratiques religieuses, elles ne suffisent pas pour assurer durablement un rang à une nation, à moins que celle-ci ne veuille délibérément vivre comme au temps d’Abraham, les moines tibétains sur les contreforts de l’Himalaya, ou sous les talibans lorsqu’ils auront repris le pouvoir car la culture théocratique en leur pays les réclame urgemment. Nous avons vu le cas des nations qui ont «perdu» leurs valeurs religieuses sans disparaître, celui de la nation qui a pratiquement «disparu» tout en gardant et exaltant au plus haut point les siennes, mais il y en a un troisième, celui où les valeurs morales existent et perdurent sans avoir besoin de s’incarner en une nation. C’est le cas des Juifs qui ont vécu pendant deux mille ans dispersés parmi les nations du globe et errant parmi elles comme le racontent les diverses versions de la Légende du Juif errant. Ils n’ont pas voulu cette errance, elle serait une malédiction tombée sur eux pour avoir tué Jésus. Aujourd’hui encore, ils ne sont qu’une minorité à vivre en Israël, cinq millions environ, sur un total d’un peu plus de vingt répartis en différents points de la planète. C’est la civilisation la moins pléthorique de l’Histoire, mais c’est aussi la plus puissante, qui compte le plus de célébrités dans tous les domaines, qui exerce le plus d’influence sur la politique des Etats où vivent, en petit nombre, ses ressortissants, et celle qui a obtenu je crois le plus de prix Nobel. Mais, et c’est peut-être un point à inscrire à l’actif du vers de Chawki, quand les Juifs ont voulu se doter d’une nation, c’est à partir de leurs valeurs qu’ils l’ont fait. Mais quelles sont ces valeurs ? Les pleurs devant le Mur des lamentations, le shabbat, le kasher, la barbe et la redingote ? Non, pas seulement. Les Juifs ont réussi à durer dans l’Histoire grâce à leur extraordinaire capacité d’adaptation à tous les climats, toutes les races, toutes les religions, toutes les formes d’organisation sociale, tous les régimes politiques, tous les évènements dont les guerres, les révolutions et les pogroms. Des divers bouleversements et retournements de l’Histoire, ils sont à chaque fois sortis les premiers arrivés du marathon, les premiers de la classe, avec la médaille d’or ou le maillot jaune. Ce ne sont pas leurs valeurs religieuses à elles seules qui les ont conservés à travers les âges et les épreuves, ce sont aussi et surtout leurs valeurs intellectuelles, leur intelligence, leur endurance, leur efficacité, leur goût de l’effort et du travail bien fait, leur ouverture d’esprit, leur aptitude à innover, leur dépassement de l’horizon connu, leur tension vers le meilleur... Chaque Juif, Ashkénaze ou Séfarade, porte en lui cet esprit rationnel et industrieux, cette culture de l’efficacité, ces valeurs sociales et intellectuelles, où qu’il soit. Et quand ils ont créé en 1948 l’Etat d’Israël sur la terre palestinienne, ils n’en ont pas fait un Etat théocratique, en remerciement à Yahvé, mais une démocratie. On a, dans ce lot de valeurs, une première idée de ce qui fait défaut aux musulmans : ce qui ne figure pas dans la nomenclature de leurs «akhlaq» (conscience historique, sens collectif, efficacité sociale et économique, ouverture d’esprit, aptitude à l’innovation, dépassement de l’horizon connu, tension vers le meilleur, adoption du système démocratique...) Pour l’islamisme, n’a de valeur que ce qui est strictement religieux, que ce qui a été textuellement désigné par un verset ou un hadith, et tout acte, initiative ou pensée qui ne découlerait pas en droite ligne de ces sources est rejeté parce qu’«étranger aux valeurs islamiques». Or, les valeurs morales d’une nation, d’une civilisation, ne recouvrent pas que ses valeurs religieuses. Si elle n’ajoute pas à ce capital initial les apports de l’Histoire, les outils intellectuels et techniques mis au jour par le progrès, les applications de la science, les formes d’organisation modernes, elle est condamnée à l’anémie, à l’anorexie, au dépérissement. Les valeurs morales existaient avant l’apparition des valeurs religieuses, et existent dans les nations laïques. Il n’est pas un groupe humain, horde, clan, tribu ou communauté quelconque qui n’ait eu une morale inspirant et orientant le comportement de ses membres, même si elle n’est pas tombée du ciel. Cette morale, orale ou écrite, renferme des notions relatives au bien et au mal, à la bonté et à la méchanceté, à l’altruisme et à l’égoïsme, à la générosité et à l’avarice, à la vengeance et au pardon, à l’humilité et à la vantardise, aux vertus et aux vices, à l’excès et à la tempérance, à la bravoure et à la lâcheté, à la justice et à l’injustice, à la propreté et à l’impureté, à la liberté et à l’oppression, à l’honnêteté et à la malhonnêteté, à la dignité et à la «hogra»… Leur cadre de vie, le niveau de pensée atteint et l’état de leur développement n’incitaient pas les sociétés traditionnelles à se hisser à des systèmes de sauvegarde de leur nation plus sophistiqués parce que les vertus suffisaient aux exigences et aux équilibres nécessaires à leur vie. Le Code d’Hammourabi a mis en place les fondations de la civilisation babylonienne, le code de Solon a organisé la société athénienne et permis à sa culture de produire Socrate, Platon et Aristote, Confucius enseignait le respect des Anciens et des lois comme fondements de l’ordre et de l’harmonie dans l’empire du Milieu. C’est sur l’Esprit de Rome que la civilisation romaine s’est édifiée et a duré sept siècles (autant que la civilisation musulmane avant la décadence). C’est la «virtue» que Machiavel, Montesquieu et tous les moralistes ont recommandé de mettre à la base des Etats pour qu’ils perdurent. Mais dans la longue vie d’une nation, il n’y a pas que la base et les fondations, il y a l’édifice à élever dessus et la maintenance qu’il faut lui assurer. Il devient alors indispensable d’utiliser les nouveaux «liants» et les nouvelles technologies de construction, et de réviser régulièrement la résistance des matériaux et les normes antisismiques. Après avoir vécu pendant des millénaires à l’ombre des seules valeurs religieuses, le monde a fait à partir du XVIIIe siècle (avec la Révolution américaine) le pari de la liberté dans tous les domaines pour garantir le bonheur, la créativité, la justice, le progrès, la croissance et la démocratie. Il a fait le pari de la liberté dans la religion (liberté de conscience), la philosophie (liberté de pensée), la morale (liberté des mœurs), l’économie (libéralisme), la politique (pluralisme), la sociologie (diversité), les médias (liberté d’expression)… Pour réussir son pari, il a mis au point de nouvelles valeurs en complément de celles relatives aux mœurs avec en toile de fond l’idée qu’en cas de crise de celles-ci, les nouvelles le maintiendraient attaché au char de l’évolution et entretiendraient sa vitalité. On peut les énumérer : valeurs intellectuelles, valeurs sociales, valeurs civiques, valeurs économiques, valeurs nationales, valeurs professionnelles, valeurs démocratiques, valeurs universelles… L’Occident n’a pas «disparu» comme civilisation grâce à l’intégration de ces valeurs aux anciennes. On peut encore les détailler : respect de la vie humaine, tolérance des croyances différentes, liberté de pensée, d’expression et de création, sécurité sociale, fiscalité, justice impartiale, droits de l’homme, de l’enfant, de la femme et des animaux… Il a élevé au même niveau le bien-être moral et le bienêtre économique, le savoir-vivre et le savoir-faire. Ses ressortissants sont épanouis, heureux, motivés, disciplinés, animés par l’amour du prochain et l’esprit national. Si on avait besoin d’une caution islamique pour admettre ce raisonnement, il n’y aurait a pas de meilleure que celle provenant du Prophète qui a dit : «Un Etat croyant mais injuste ne peut pas durer ; un Etat incroyant mais juste peut durer.» Et si l’on veut savoir ce que voulait dire exactement le Prophète par «juste», nous allons laisser parler un alem impartial, je veux dire étranger au débat apparu depuis plus d’un siècle sur l’islam et la modernité ou l’islam et la laïcité. Méhémet Ali, le père de l’Égypte moderne, a envoyé en formation en France au début du XIXe un groupe de trente étudiants égyptiens encadrés par un cheikh d’Al-Azhar, Rifâat At-Tahtaoui. La délégation vécut à Paris entre 1826 et 1831, années pendant lesquelles le cheikh apprit le français et s’attacha à étudier les valeurs de cette nation occidentale. De retour en Égypte, il a écrit un livre au long et poétique titre qu’un traducteur, Anouar Louca, a eu la bonne idée de ramener à trois mots, L’or de Paris. On y lit : «Ce qu’ils appellent la liberté et qu’ils désirent est exactement ce qu’on appelle chez nous la justice et l’équité… Le principe constant dans la vie française, c’est une recherche de la beauté, non le faste, l’ostentation des richesses et la vanité… La persévérance des Français à nettoyer leurs maisons et leurs vêtements est une chose extraordinaire… Le théâtre chez eux est comme une école publique où s’instruisent le savant et l’ignorant… » Ce qu’il convient de noter avec attention, c’est que, selon le cheikh, la «liberté» chez les Français équivaut à la «justice» et à «l’équité» dans l’islam. On est donc fondé à en déduire que le terme «juste» employé par le Prophète dans le hadith a le même sens que «liberté» et «équité». Remplaçons maintenant les mots utilisés par le Prophète par ceux utilisés par Tahtaoui et relisons le hadith. Il devient : «Un Etat croyant mais où ne règnent pas la liberté et l’équité ne peut pas durer ; un Etat incroyant mais où règnent la liberté et l’équité peut durer». En une phrase donc, le Prophète nous livre une philosophie de l’histoire qui nous permet de comprendre pourquoi la civilisation occidentale – ou toute civilisation fondée sur la liberté et l’équité – peut durer, même si elle perd ses valeurs religieuses, alors que la civilisation musulmane est sortie de l’histoire alors même qu’elle n’a pas perdu les siennes. Si l’on veut pousser plus loin le raisonnement, rappelons-nous que le Prophète a parlé d’Etat «croyant» et «incroyant». Il a clairement dit qu’un Etat incroyant (donc athée ou laïc) peut exister et durer s’il repose sur la justice, la liberté et l’équité, et qu’un Etat croyant (là il vise forcément l’Etat islamique) n’a aucune chance de durer s’il ne repose pas sur la justice, l’équité et la liberté. Conclusion de cet «ijtihad» : le Prophète croyait à la liberté et a parié sur elle dans ce hadith et dans plusieurs autres que j’ai rapportés récemment, comme l’a fait le monde depuis le XVIIIe siècle. Enfin, il montre le chemin à suivre à qui veut bâtir une nation pérenne : l’élever sur les idéaux de justice, de liberté et d’équité. S’ils avaient été pénétrés de cet esprit, Ben Ali serait aujourd’hui chez lui, Moubarak en liberté et Kadhafi en vie, et il n’y aurait pas eu de révolutions arabes. Mais ne dit-on pas que les âmes sont «bi yadillah» ? La Chine bouddhiste, le Japon shintoïste, l’Inde hindouiste et l’Etat d’Israël judaïque sont de vieilles nations-civilisations. Pourquoi sont-elles revenues à l’histoire, fortes et conquérantes, mais pas la juvénile civilisation musulmane ? Parce que ces civilisations, sans perdre leurs valeurs anciennes, leurs croyances et pratiques religieuses, ont développé les autres catégories de valeurs dont on a parlé, renforçant leurs sources d’énergie psychique, réveillant leur dynamisme social et boostant leur efficacité sur tous les plans : économique, technologique, culturel, militaire… Ces nations-civilisations possèdent, par ailleurs, un sens du patriotisme et un attachement à la notion d’Etat que ne possèdent pas au même degré les musulmans qui ne reconnaissent d’allégeance réelle que celle due à Dieu. On voit avec quelle désinvolture l’islamisme et le terrorisme tuent leurs frères, divisent leurs peuples, se retournent contre leur pays, ou le morcèlent. Les musulmans sont l’unique ancienne civilisation à n’avoir pas réalisé sa renaissance parce qu’ils n’ont pas renouvelé leur stock-idées, parce qu’ils cherchent dans le passé au lieu de chercher dans le présent, parce qu’ils ne bougent que pour reculer, parce qu’ils compriment au lieu de libérer alors que le Coran leur a dit «Yassirou wa la touâssirou» («simplifiez au lieu de compliquer ») et que le Prophète les a, dès le départ, mis à l’aise : «Ce qu’il y a de meilleur dans votre religion est ce qu’il y a de plus doux.» La formule de renaissance «trouvée» par l’islamisme est fausse, c’est une combinaison qui n’ouvre aucune serrure. Avec lui, ce n’est pas l’islam originel qui a des chances de revenir, renforcé par les valeurs modernes, la liberté et l’équité, mais celui de la décadence, du maraboutisme, des peuples que les charlatans rassemblent et que les coups d’Etat dispersent. Les nations-civilisations que j’ai citées ne sont pas revenues avec leurs anciennes conceptions du monde et de la vie sociale, mais avec des représentations mentales, des institutions, des systèmes éducatifs et des politiques rénovés de fond en comble. On peut occuper l’esprit des gens avec le débat sur les valeurs religieuses autant qu’on veut, mais si elles ne sont pas couplées avec les valeurs sociales, intellectuelles, politiques et économiques universelles, ça donnera toujours l’Afghanistan des talibans ou, au mieux, l’Iran de l’imam infaillible. Je ne dis pas la Turquie d’Erdogan, car, comme je l’ai assez démontré dans les précédentes contributions, elle a bon gré, mal gré intégré à son moi moderne ces valeurs. Je ne dis pas non plus la Malaisie où existent d’importantes et industrieuses minorités représentées au Parlement et au gouvernement à côté des 50 à 60% de Malais musulmans (la chinoise à presque 30% et l’indienne pour le reste). Les communautés qui tiennent à n’être régies que par leurs valeurs religieuses ont vocation à devenir des sectes, des ordres mystiques, des zaouïas, comme il en pullule en marge de toutes les religions, et non des puissances planétaires. C’est au nom de leur code d’honneur que les Samouraïs ont disparu : ils ne se sont pas résignés à la renaissance «Meïji» à laquelle était acculé le Japon dans les années 1860. S’agissant des mœurs, il n’y a pas un seul péché, un seul vice, une seule abomination au monde qui n’existe chez les musulmans. La différence est que les Occidentaux ont choisi de les traiter en pleine lumière, d’en parler, de les étudier, de les montrer, pour les comprendre, les soigner ou les punir, alors que les musulmans font tout pour les nier, les cacher, les ensevelir sous une montagne d’hypocrisie de telle sorte que ces maladies ou ces crimes ne soient ni soignés ni punis. C’est dans un tel climat de mensonge, de dissimulation, donc de permissivité, que les tares prospèrent. Pour la mentalité islamiste, une tare est à moitié pardonnée si elle est bien dissimulée sous le voile de la «pudeur» (astar mastarallah !) Alors que l’Occident a développé la psychologie, la psychiatrie, la psychanalyse et diverses thérapies pour vider l’inconscient de ses complexes, de ses traumatismes et le libérer de ses addictions perverses, les musulmans trouvent plus conforme à la morale de les recouvrir du plus grand secret. L’important à leurs yeux n’est pas que ces choses ne doivent pas exister, mais qu’on ne les montre pas. L’Occidental s’est libéré de ses frustrations et de ses fantasmes, tandis que le musulman continue à couver les siens, à les subir ou à les infliger à autrui. Et les islamistes sont tout fiers de présenter ces artifices comme étant les «valeurs supérieures de l’islam». Les musulmans ont, certes, la zakat, le kharadj et autres dîmes, mais ceux-ci n’ont pas pris le caractère institutionnel des «prélèvements obligatoires», grâce auxquels les Etats occidentaux financent les dépenses publiques, le service public, la politique sociale, les allocations-chômage, la redistribution des richesses entre leurs citoyens, ainsi que la conquête de l’espace à la recherche d’une planète habitable pour le cas où. La zakat est restée telle qu’elle a été édictée il y a quatorze siècles, laissée au bon vouloir des bonnes âmes et à la miséricorde qu’elles peuvent éprouver envers les pauvres à l’approche des fêtes religieuses. Et quand on y regarde de plus près, cette miséricorde n’est qu’un investissement dans des valeurs-refuge, de l’argent placé dans le compte-épargne des «haçanate» dont les islamistes connaissent la tarification : tant pour telle action, tant pour telle autre… On espère en tirer beaucoup plus dans l’au-delà. Le commerçant islamiste et l’industriel musulman (là, le moderniste est totalement d’accord avec l’islamiste) font tout pour se dérober à l’impôt sous prétexte qu’il n’est pas «halal», qu’il est une «bid’â», préférant le système du «donner de la main droite ce que la main gauche doit ignorer» au titre de la charité ou de la corruption des fonctionnaires. La «kammouça» comme on dit chez nous, et ni vu ni connu. Dans la mentalité musulmane décadente, l’enrichissement sans cause est un «rizk min îndillah», pourvu qu’il soit purifié par quelque menue monnaie donnée à la mosquée en construction du coin ou du douar d’origine. Le citoyen occidental, lui, est obligé de verser, «bla mziytou», à l’Etat la moitié de ce qu’il gagne, et il ne peut y échapper. Il le fait selon le système déclaratif (tatawwou’ân minhou), car l’Etat a les moyens de détecter toute infraction et de la sanctionner de telle sorte que le contrevenant ne soit plus tenté de recommencer. Son train de vie est surveillé par le fisc, et il doit répondre du moindre enrichissement sans cause décelé. Indépendamment des actes de charité, de bonté et de l’aumône qu’il peut accomplir par ailleurs — et qu’il accomplit réellement — notamment envers les populations musulmanes frappées par un tremblement de terre ou la sécheresse dans tel ou tel pays. Connaît-on des organisations humanitaires islamiques allant au secours de non-musulmans pauvres, ou frappés par le malheur ? Pas à ma connaissance. Pour les islamistes, ce serait subventionner le «kofr». Il n’y en a d’ailleurs même pas pour les musulmans eux-mêmes. Aucun verset ou hadith n’ayant mentionné les ONG, pourquoi se lancer dans une «bid’â» ? Imaginons le Prophète revenu incognito parmi nous, et répétant devant un auditoire islamiste ce qu’il a dit dans le hadith cité plus haut. Il serait excommunié sur-lechamp. Lui, qui a été l’Elu de Dieu, ne serait pas élu s’il se présentait à une élection face à un candidat d’Al-Nour en Égypte, d’Ennahda en Tunisie ou du FIS en Algérie. Mohamed Abdou a écrit en 1877 dans sa Rissalat at-tawhid ces lignes flétrissant l’islamisme à travers les siècles : «Les ignorants furent victorieux… Ils détruisirent le peu qui restait du rationalisme coulant de source musulmane et s’engagèrent dans des voies tortueuses… Ils chassèrent la raison de son domaine et ne discutèrent qu’en traitant les gens d’égarés et de mécréants… Leurs langues proférèrent des mensonges en disant : «Telle chose est licite et telle autre ne l’est pas», «ceci appartient à l’hérésie et cela à l’Islam ». La religion est au-delà de ce qu’ils s’imaginent, et Dieu, qu’Il soit exalté, est au-dessus de ce qu’ils pensent. Mais grande fut l’atteinte portée à la grande masse dans sa foi et dans les sources mêmes de sa vie spirituelle par cette longue folie, ces nombreuses attaques, ce grand mal et ce malheur général».
N. B. LSA DU 11/03/2012