mercredi 27 avril 2016

NOUREDDINE BOUKROUH : PEUPLE ET HISTOIRE


Résultat de recherche d'images pour "boukrouh"par Nour-Eddine Boukrouh




« Celui-là seul mérite la liberté et la vie qui doit chaque jour les conquérir » (Goethe).
Il est des jours dans la vie d’une nation qui pèsent plus lourd dans la balance de l’Histoire que
des siècles. Ces jours-là sont ceux où une nation s’assigne un but au-dessus de ses moyens, où
elle s’insurge contre une situation historique inique, où elle se jette à la mer pour sauver son
honneur. Ces jours-là sont ceux où une nation se relève d’une chute dans le temps, où elle
opère un brusque passage de la vie végétative à la vie active, où elle bascule dans un avenir
dont elle ne sait pas de quoi il sera fait mais qu’elle veut dépassement, négation d’une
condition honteuse et misérable.



Ces jours-là ne se mesurent pas en temps chronologique mais en temps bio-historique. Ils ne
s’expriment pas en durée mais en intensité. Ils sont l’unité de compte des tournants décisifs,
des grandes vocations, des réalisations dont la trace demeure au-delà des siècles.
Ce sont de tels jours qui réhabilitent les peuples qui ont trébuché, ce sont de tels jours qui
accélèrent leur marche, lente d’habitude, vers des horizons meilleurs, ce sont de tels jours qui
donnent de l’évolution humaine en général l’impression qu’elle est animée d’un « reflexe de
but » inaccessible à la raison immédiate.
Le 1er Novembre est pour notre nation un de ces jours. C’est le jour où notre patrie entreprit
de sortir de l’impasse historique dans laquelle l’avait fourvoyée la conjonction de la malignité
des temps et de l’imprévoyance de générations d’hommes qui en avaient la charge.
C’est le jour où l’homme algérien troqua définitivement la livrée de l’indigène dont on l’avait
affublé pendant plus d’un siècle et les oripeaux du paria qu’on lui avait laissés sur la peau
contre l’habit purifié dont se vêt celui qui se prépare au sacrifice suprême au nom d’une cause
juste qu’il est déterminé à défendre au prix de sa vie.
Ce jour-là est le plus authentique, le plus beau, le plus grand de notre histoire depuis plusieurs
siècles ; il est celui de notre résurrection dans l’histoire moderne, de notre résurgence parmi
les peuples libres, de notre retour à la barre de notre destin.
Il est celui de notre réconciliation avec nous-mêmes et avec l’Histoire dont il nous est arrivé
d’être écartés ; il est celui du « renouvellement de l’alliance » entre les hommes et l’idéal,
entre le passé lointain et le présent ; il est celui où l’héroïsme soulevait les âmes et où la
fraternité unifiait les coeurs.
Nous sommes l’oeuvre de ce jour. Pour cela, soyez bénis jusqu’à la fin des temps vous tous,
héros connus et anonymes, pères de cette nation régénérée que vous avez à jamais lavée de la
honte coloniale ! Puissions-nous, dans la suite des temps, mériter de votre noble sacrifice.
Plus de la moitié de notre population actuelle n’a pas connu le colonialisme. Ce qui n’est plus
qu’un vieux mot aux consonances incompréhensibles avait été pour nos pères et les pères de
nos pères une réalité dramatique, un vécu horrible, quelque chose comme la condition
infrahumaine qui est aujourd’hui celle de la communauté noire d’Afrique du Sud et que l’on
nomme apartheid.
L’autre moitié de notre population, et avant tout ceux encore vivants qui ont été parmi les «
pionniers » et les « cantonniers » de la glorieuse Révolution de Novembre, cette autre moitié
donc qui a vécu, elle, le phénomène colonial, sait que le peuple algérien est revenu de loin, de
très loin.
Qui pouvait, il y a trente ans, prévoir que sept années après la détonation de la première balle
l’Algérie allait faire une entrée sensationnelle dans le concert des nations et retrouver, avec sa
dignité historique, les attributs de sa souveraineté intégrale ? Qui pouvait imaginer que trente
années plus tard, en 1984, l’Algérie serait cette nation fière, prospère et puissante que nous
avons sous les yeux en ce jour d’émotion et de communion ?
Il y a trente nous n’existions pas positivement dans l’Histoire car nous n’étions maîtres ni de
notre destinée, ni de notre terre. Nous n’existions pas au sens allemand du terme qui rend le
mot français « exister » par deux termes dont la nuance pour nous est importante: le premier,
« dasein », évoque le sort subi, la passivité (être dans la durée, exister dans le temps mais
empiriquement, comme une simple donnée); le second, « existenz », exprime la vitalité, l’élan
prométhéen (exister comme sujet et non comme objet, comme conducteur de ses destinées,
comme réalisateur de son histoire). Quant au mot Histoire, il est entendu ici dans son
acception originelle qui signifie « choses faites ».
Ceci, pour expliquer que la vie qui est la notre aujourd’hui n’a pas été notre vie de tout temps,
que notre présent ne prolonge pas un passé presque semblable, que la Révolution de
Novembre a bouleversé notre histoire contemporaine. Cette révolution a été le moment où
notre peuple en la personne d’une élite patriotique chaque jour élargie au sein de la
prestigieuse organisation FLN-ALN a décidé d’accomplir le grand saut, quoiqu’il puisse en
coûter, afin de faire aboutir ce mouvement saccadé mais ininterrompu de révoltes et de
résistances locales qui ont jalonné notre histoire depuis 1830. Ça a été le moment où notre
conscience a été saisie par ce théorème de l’existence : « Et tant que tu n’as pas compris ce
‘‘Meurs et Deviens ! ’’, tu n’es qu’un hôte obscur sur la terre ténébreuse… » (Goethe).
Mais pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi dans la vie des hommes ? La génération de
l’indépendance, et plus encore ceux qui ne sont que des enfants aujourd’hui, voudront
comprendre ces nuances subtiles mais graves de conséquences, ces transmutation, cette
nécessité de devoir parfois mourir pour devenir.
Il faut se préparer à répondre à des questions naïvement posées en regardant la télévision, en
sortant de l’école après un cours d’histoire ou en voyageant à l’étranger. Pourquoi un million
et demi de martyrs ? Qu’est-ce-que la Révolution ? L’indépendance ? Pourquoi avons-nous
été colonisés ? Qu’est venue faire la France dans notre pays ? Que lui avons-nous fait ?
Pourquoi dit-on de nous que nous sommes un pays faible, pauvre, sous-développé ?
L'enfant ne pose habituellement pas ces questions de cette manière, mais sa curiosité nous
interpelle aussi bien. J’ai entendu un enfant de six ans questionner son père sur les raisons de
la présence française en Algérie après une émission de télévision sur les hauts faits de notre
Révolution. Pourquoi ceci, pourquoi cela ? Partis pour glorifier notre pays et notre Révolution
devant nos enfant, nous voilà sommés de nous expliquer sur des problèmes majeurs.
Mais assimiler pour soi-même est plus aisé que de transmettre à autrui, de convaincre
quelqu’un qui n’a pas vécu votre vie. De telles questions nous tarauderont et nous obligeront à
réfléchir plus profondément sur le sens sur monde, l'enchaînement des effets et des causes, le
mode d’être des peuples dans le temps, nos performances dans l’Histoire universelle, les
passions des hommes, les intérêts égoïstes de certaines nations…
Elles nous plongent dans des méditations complexes sur le mal et le bien parmi les hommes et
les peuples, sur la corruption de la Terre par des congénères égoïstes et dominateurs… Il nous
faut nous-mêmes comprendre, apporter des réponses logiques afin de pouvoir, par la suite, les
communiquer et édifier sainement et intelligemment la conscience qui nous interroge en toute
innocence.
Il faut traduire en langage simple les règles et les principes qui président au sort de n’importe
quel peuple dans l’Histoire et qui font qu’une nation passe de la grandeur à la décadence, de
l’abîme aux hautes cimes, d’un « conglomérat de pathologie » à un « noyau de potentiel », du
Code de l’Indigénat à l’esprit de Novembre…
L’histoire événementielle, parce qu’elle est fragmentaire, ne pose pas de problème,
n’embarrasse pas. On la raconte, on la lit, elle berce la conscience, elle est anecdotique. Mais
l’agrégat de toutes les « choses faites » ou subies, leur interprétation globale, leur lecture en
filigrane à travers les siècles est plus délicate, plus angoissante. Elle est en tout cas nécessaire
non seulement pour connaître le passé, mais pour expliquer le présent et agir sur l’avenir, l’àvenir
des hommes et de l’ensemble de leurs actions futures. Ces problèmes constituent la
matière de ce qu’on appelle la philosophie de l’Histoire.
L’homme algérien actuel est un homme neuf, sa conscience historique est libre de tout crime
contre ses semblables, elle est vierge. Dans sa configuration psychique actuelle, le peuple
algérien est un peuple qui ne veut plus bricoler mais entreprendre de grandes choses. Il ressent
le besoin de se hisser au niveau du monde du troisième millénaire, il ne veut pas rester à la
traîne des nations avancée, il a hâte d’en finir avec la dépendance économique, la pauvreté, le
sous-développement et tout ce qui rappelle la chute dans le temps, la faillite générale, la
colonisation… Il faut lui insuffler l’élan vital.
Il n’y a pas de moralisme dans l’Histoire, il y a des règles d’airain, des théorèmes implacables
et des résultats justes ou faux. Les peuples qui vont loin, qui tiennent longtemps dans la durée,
à l’état actif, sont ceux qui se prescrivent des vocations, qui se posent comme devise : «
Soyons réalistes, demandons l’impossible ». Mais cette demande doit s’adresser à soi-même,
à son sol, à son temps, et non à l’ONU ou à l’aide internationale.
De tels peuples savent distinguer le simple objectif d’un plan de développement, des tâches
historiques. Un objectif, ce peut être la création d’écoles, la multiplication des souk-el-fellah
ou l’inauguration d’une aire de stockage (!) par un ministre. Mais la tâche historique, c’est la
fertilisation d’un désert, l’édification de villes nouvelles sur les Hauts-Plateaux, la conquête
du Sud comme d’autres conquirent leur Ouest.
C’est la création d’une culture supérieure, la mobilisation d’une jeunesse autour de projets de
longue haleine, l’émergence d’un génie national authentique. Les objectifs ne sont que des
paliers, des jalons placés sur la voie de la réalisation de sa mission sur terre. Si l’objectif a sa
fin en soi, la mission est intemporelle, elle est éternelle.
Le chef de l’Etat a plusieurs fois évoqué la lutte implacable entre les nations fortes et les
nations faibles et la nécessité, sous peine de disparition, de devenir une nation forte. C’est cela
le sens du « compter sur soir » car la roue du sort n’existe pas. Une nation forte s’érige avec
des valeurs morales comme celles de Novembre : sens de l’abnégation, sens de l’exemple,
désintéressement, équité, égalité…
On ne va pas à l’histoire un couffin à la main et un air de consommateur invétéré sur le
visage. Là, il n’y a rien à rafler, rien à ronger, sinon son frein aux heures sombres.
Les peuples dans l’histoire ne meurent jamais de mort naturelle, ils se suicident. Et le suicide
d’une nation n’est pas la mort physiologique par suite d’un cataclysme, d’une guerre ou d’un
dépeuplement, mais la déliquescence de l’esprit social qui touche l’ « au-dedans », qui déchire
le « liant » psychologique, qui atomise une communauté, la disperse en tribus, en clans, en
individus indépendants les uns des autres.
Quand la civilisation de l’Attique entra en agonie après des guerres fratricides comme la
guerre du Péloponnèse et des crimes comme la condamnation de Socrate, un Lucrèce ne pensa
pas que c’était la Grèce qui sortait de l’Histoire parce qu’elle n’avait plus rien à y faire mais
crût que c’était la nature, l’univers qui s’effondrait. Il prit ce suicide pour un « vieillissement
cosmique généralisé ».
Lucrèce est dans l’histoire de la Grèce ce qu’Ibn Khaldoun est dans la nôtre, avec l’erreur du
jugement en moins et la clairvoyance lointaine en plus : un témoin de la décadence, un témoin
d’un suicide historique. Mais si Ibn Khaldoun savait et comprenait que « les carottes étaient
cuites », si son oeuvre est un monument reconnu de la philosophie de l’Histoire, son
intelligence et son mérite venaient trop tard. La décadence avait déjà recouvert de son
manteau d’obscurité le Maghreb. La colonisation n’était plus qu’une affaire de temps, une
question de conjoncture…
Que sera l’Algérie dans trente ans, en l’an 2014 du troisième millénaire ? Nul ne saurait
répondre à pareille question, certes, mais quand on connaît les règles d’airain et les théorèmes
de la vie active dans l’histoire on peut se hasarder quelque peu et se prononcer au moins sur
l’essentiel…
Puissions-nous mériter du noble sacrifice de nos chouhada et de nos moudjahidine et figurer
en ces temps-là parmi ceux qui ne seront pas les damnés de la Terre ou les déshérités de
l’espace galactique.
(« Algérie-Actualité » du 1er Novembre 1984)