APS - ALGÉRIE

jeudi 14 avril 2016

Mohamed Larbi Ben M'hidi : Souvenirs en rafales


Drifa Ben M’hidi
Drifa Ben M'hidi
Dans une jolie demeure sise sur les hauteurs du quartier de Bouzaréah, nous attend Drifa Ben M’hidi, épouse Hassani. Sous le regard de son fils Ikbal et des nombreux portraits de famille qui l’entoure, elle se livre, dans un arabe châtié, laissant défiler en rafale ses souvenirs, souvent douloureux, mais toujours plein d’admiration, lorsqu’elle évoque Didouche Mourad, Abdelkrim son défunt compagnon, son frère Tahar l’intellectuel par excellence ou encore Larbi respecté pour son courage par ceux là mêmes qui, atrocement, le torturaient.
Elle commence par nous parler de Mohamed-Tahar Ben M’hidi, dont le parcours est moins connu que celui de son glorieux frère Larbi.

Mohamed-Tahar Ben M’hidi : l’ami de toujours d’Abdelkrim Hassani

Le 12 février 1933 naissait, à El Khroub, Mohamed-Tahar Ben M’hidi. Après des études à Biskra, Larbi Ben M’hidi, décide d’envoyer son cadet en Tunisie et charge son beau-frère de l’inscrire au concours d’entrée d’une institution de son choix. Brillant, aimant les langues étrangères, doté d’une mémoire phénoménale, Mohamed-Tahar passera avec succès, pas un, mais quatre concours dont la prestigieuse Zitouna. Son choix se porte sur Sadikiya qui dispense des cours d’arabe, de français, d’anglais, de latin et même des cours de musique, jusqu’au brevet. La révolution éclate en Tunisie ; le lycée ferme ses portes et Tahar est contraint de revenir au pays. On l’inscrit au lycée d’Aumale actuel Réda-Houhou, il y fait la seconde, la première et la terminale puis passe à Constantine son baccalauréat Lettres avec mention. Retour à Alger où il s’inscrit à l’université.
Nous sommes en mai 1956 et sans rien dire aux parents, Mohamed-Tahar répond à l’appel de grève. Ce sera Zighoud Youcef qui lui demande de rejoindre la Wilaya II. Il tombe au champ d’honneur le 31 janvier 1957, soit un mois avant son aîné Larbi. Drifa, leur sœur, se souvient qu’on lui interdit de parler de cette mort aux parents. Ils restaient sans héritiers mâles. Elle gardera le secret jusqu’en 1962 et raconte qu’un certain 4 mars 1957, après avoir fait la prière du Maghreb, son père Si-Abderrahmane, qui écoutait la radio, apprend la mort par « suicide » de son fils, Larbi. Choqué par le terme suicide – son fils n’aurait jamais fait cela, il connaît par cœur le Coran, qui interdit, cet acte – se met à cracher du sang. Sa douleur est immense. Il décide de gagner Alger où il rencontre Yacef Saadi pour lui demander le numéro de la tombe de Larbi. Il insiste tellement que Saadi décide de le faire accompagner par un petit garçon à la caserne où se trouve Bigeard. Ce dernier le prend pour un bachaga, venu donner des informations. « Soyez courageux » et montrant du doigt une photo sur son bureau, « Faites comme celui-là. » Reconnaissant le portrait, il dit : « Je suis le père de celui-là, comme vous dites !» Surpris, Bigeard se lève :
« Donnez-moi le numéro de la tombe de mon fils. » « Je sais maintenant de qui Larbi Ben M’hidi tenait ce courage, de vous ! » Il lui donne le numéro de la tombe, non sans lui arracher la promesse que cette dernière ne sera ouverte qu’après la guerre.
Il ne tiendra pas jusque-là, et mourra, neuf mois après son fils Larbi, quelque peu visionnaire qui écrit déjà en 1957 : « Je voudrais être soumis à ces tortures, pour être sûr que cette chair misérable ne me trahisse pas. J’ai la hantise de voir se réaliser mon plus cher désir, lorsque nous serons libres, il se passera des choses terribles. On n’oubliera toutes les souffrances de notre peuple pour se disputer des places ; ce sera la lutte pour le pouvoir. Nous sommes en pleine guerre et certains y pensent déjà, des clans se forment. A Tunis, tout ne va pas pour le mieux ; oui, j’aimerais mourir au combat avant la fin. »

Son vœu a été exaucé !

Extrait d’un écrit, que nous remet sa sœur Drifa qui reprend, sereine, son récit.
Messaoud Ben M’hidi, notre aïeul, avait 8 garçons et une fille. Tous lettrés en arabe, enseignants ou cadi, sauf notre père qui, lui, était commerçant. Larbi commence ses études à Batna, chez notre oncle maternel Said Kadi, sans enfants à l’époque, jusqu’au certificat d’études. Il rejoint notre père qui lance un commerce de dattes à Biskra et là s’inscrit au CEM Karbucia, actuel Lamoudi jusqu’au brevet, fait du scoutisme, du foot, il est joueur dans l’équipe US Biskra ; du théâtre et rentre dans la politique sans en informer ses proches. Il rentre de plus en plus tard à la maison et, un jour qu’il rentre à l’aube, se fait sermonner. Mon père, souligne Drifa, était un homme sage, mais strict. Il n’acceptait pas de manquement aux bonnes manières, il le harcelait de questions. Acculé, il avoua faire partie d’une organisation, sans d’autres précisions. « Pour ta sécurité et celle de la famille, je ne peux t’en dire plus. »
En mai 1945, Larbi quitte Biskra pour de bon. Arrêté, il restera en prison 45 jours. Qualifié de meneur, il est atrocement torturé. « Ces loups qui sont rentrés par le sang doivent sortir par le sang », dira-t-il après cet internement.
La famille quitte Biskra et retourne à Constantine. Larbi leur rend visite. C’est là, nous dira Drifa, qu’elle fait connaissance avec de nombreux responsables de l’ALN. Fidaïa, elle participe aux manifestations du 11 décembre 1961 avec Habiba Benmadjat, une autre fidaïa travaillant à l’état civil qui, reconnue, rejoint le maquis. Drifa est arrêtée puis relâchée. On lui demande de venir à la SAS, située au Bardo. Elle fait l’idiote et au soldat sénégalais qui la malmène, elle répond : « Je ne peux pas, j’ai peur des fellaghas. » « Vous n’avez pas peur de nous ? » « Non, parce que si vous me tuez, ce sera un honneur pour moi et ma famille. » Une provocation qui aurait pu lui coûter cher.
Drifa se rappelle ses débuts : « J’ai toujours, considéré Didouche Mourad qui appelait Larbi « ya kho », comme un troisième frère. Lorsqu’il venait chez nous, c’est moi qui m’occupais de lui. Didouche m’aidait pour mes devoirs. Il eut l’idée d’acheter deux cartables identiques l’un pour moi, l’autre pour lui, nous nous fixions rendez-vous, pour échanger nos cartables. J’avais pour consigne de ne jamais en parler à personne, c’est comme cela que j’ai débuté à a peine 13 ans. Il avait une grande confiance en moi. D’ailleurs, il me fit garder deux plis à ne remettre que dans deux mois à celui qui se présenterait sous le nom de Abdelkader, passé ce délai je devais les brûler. C’est ce que j’ai fait dans le four à pain de la ferme familiale. A sa mort, je l’ai pleuré comme s’il avait été mon frère de sang. D’ailleurs, dans la lettre qui annonçait son décès, par délicatesse, Larbi y avait ajouté un mot de condoléances pour moi. Il n’avait que 27 ans. »
Mme veuve Hassani, poursuit. « Cheikh Ali Marhoum, mari de Fatima-Zohra, ma sœur, qui fut l’un des premiers oulémas de l’époque, fut envoyé à Tanger pour travailler à la Voix d’Algérie. Il avait laissé chez nous sa femme et ses cinq filles en bas âge. A la demande de l’ALN, nous devions, ma mère, ma sœur et les enfants gagner au plus vite le Maroc. Lorsque l’information arrive au GPRA à Tunis que nous étions arrivées à bon port, Abdelkrim l’apprend. Il fera le voyage de Tripoli à Tanger pour demander ma main à mon beau-frère qui avait été notre professeur à tous, donc très respecté. J’ai juré de ne me marier qu’après l’indépendance de l’Algérie, avec un moudjahid instruit comme Tahar ou courageux comme Larbi. Je suis promise et je me marie avec Abdelkrim Hassani le 5 juillet 1962 à Tanger. Le lendemain nous partons à Tripoli à la base Didouche-Mourad. Je suis la seule femme dans le convoi militaire. A Oran, nous attendaient, entre autres, Ben Bella et Boumediene qui  m’interpelle : « Pas de nom de guerre, ton vrai nom. » « Drifa Ben M’hidi. » Il se tient la tête et dit : « Larbi, Tahar, Drifa qu’avez-vous laissé aux parents. » Ben Bella se lève et me serre. Ma mère n’a jamais accepté la mort de Tahar. A son retour du Maroc, elle espérait que ce soit son deuxième garçon qui vienne l’accueillir. Elle trouva Abdelkrim à la place. Il est dur de perdre sa progéniture avant soi, on n’accepte mal de continuer après eux, de se dire qu’on n’éprouvera jamais la joie de bercer leurs enfants. Larbi lui disait déjà en 1952 : « Mère, tous les enfants d’Algérie sont mes enfants. » C’était un visionnaire.
 Un jour où, invitée à Tizi Ouzou pour le premier anniversaire de la mort de Abane, je fus reçue par deux jeunes scouts, l’un d’eux s’approcha de moi, fit un salut militaire et me dit : « Mère, je suis le petit-fils de Larbi ! » Je n’oublierais jamais le regard plein de fierté de cet enfant d’Algérie, ni l’émotion qu’il suscita en moi.
A SUIVRE...(LES AVEUX DE SES TORTIONNAIRES)

Leila Boukli  IN MEMORIA.DZ