jeudi 21 avril 2016

Mohamed Larbi Ben M'hidi : LES AVEUX DE SES TORTIONNAIRES

Derniers instants de Ben M’hidi

Bigeard & AussaressesDans un entretien accordé au quotidien français La Liberté en mars 2006, le général Bigeard est revenu sur la mort de Ben M’hidi, chef du réseau armé du FLN à Alger : « (…) Après l’avoir arrêté puis interrogé pendant huit jours, on lui a présenté les armes quand il a quitté mon poste de commandement. J’en avais fait un ami. Je lui ai dit : ‘‘Si j’étais Algérien j’aurais agi comme vous. Mais je suis Français, parachutiste et le gouvernement m’a chargé de vous arrêter’’. Moi, j’étais prêt à organiser un truc avec lui pour éviter de faire couler plus de sang. Il aurait sûrement accepté parce qu’en fait il voulait vivre libre. On aurait pu s’entendre. (…) Mes prisonniers étaient vivants quand ils quittaient mon quartier général. Et j’ai toujours trouvé dégueulasse de les tuer. Mais c’était la guerre et on devait trouver les bombes qui tuaient des civils.»

Extrait du livre Ma vie pour la France, le livre-testament du général Marcel Bigeard
Bigeard : Pour gagner il faut que vous soyez solidaires et unis entre Algériens. C’est loin d’être le cas. Il y a beaucoup de désaccords dans vos rangs. Le peuple non plus n’est pas tout entier derrière vous.
Ben M’hidi : Tout va rentrer dans l’ordre. Les questions de personnes ne comptent pas. Le FLN a ouvert la porte aux autres partis pour constituer un seul front. Le caractère démocratique sera essentiel demain pour le pays et a commencé aujourd’hui au sein du FLN.
Bigeard : Mais votre démarche ne fonctionne pas. Vous demandez aux divers partis d’abandonner leur identité. C’est impossible. Et le problème entre Berbères et Arabes, qu’en faites-vous ?
Ben M’hidi : Les rivalités arabo-berbères ne comptent pas. Seule compte une nation algérienne libre et démocratique. L’exécutif agit pour le peuple et devra agir, une fois le pays libéré, avec et par le peuple avec toutes ses composantes, sinon pas de salut pour la nation. Il faut rendre la population algérienne unifiée et libre, même si c’est malgré elle. Et ça, nous avons commencé à le faire.
Bigeard : Vous êtes un idéaliste. Vous savez bien que quand la population vous suit elle le fait sous la pression.
Ben M’hidi : La guerre couvre l’ensemble du territoire et toute la population doit y participer. C’est son avenir de liberté qui est en jeu.
Bigeard : Je comprends votre lutte, lui dis-je, mais je ne peux pas admettre de vous voir massacrer par les bombes des femmes, des jeunes filles, des gosses qui meurent à cause de vous ou qui survivent les jambes ou les bras arrachés.
Ben M’hidi : C’est vous qui en êtes responsables. Il est temps que la minorité européenne reconnaisse notre droit à la liberté. Que la France quitte l’Algérie et tout cela s’arrêtera ! Au fond, une bombe vaut mieux que cent discours. Les combats dans le djebel, personne ne s’en préoccupe, mais une bombe au cœur d’Alger, ça fait la une de tous les journaux, à Paris, New York ou Moscou. La lutte armée n’est pas une fin, c’est simplement un moyen de parvenir à nos buts.

Propos d’un tortionnaire nommé Aussaresses : la preuve par le cynisme

Après plusieurs jours d’interrogatoire de Larbi Ben M’hidi par les parachutistes du centre de tri de la Scala (El Biar) sur les hauteurs d’Alger, le général Paul Aussaresses relate, dans un entretien accordé au mois de mai 2001 au quotidien Le Monde, les derniers instants du chef de l’action armée au sein de la Zone autonome d’Alger. Voici quelques extraits de son livre Services spéciaux Algérie 1955-1957.
Le général Massu, s’adressant à Aussaresses :
– Alors qu’en pensez-vous ?
– Général Aussaresses : Je ne vois pas pourquoi Ben M’hidi s’en tirerait mieux que les autres. En matière de terrorisme, je ne suis pas plus impressionné par le caïd que par le sous-fifre. Nous avons exécuté plein de pauvres diables qui obéissaient aux ordres de ce type et voilà que nous tergiversons depuis bientôt trois semaines juste pour savoir ce que nous allons en faire !
– Je suis entièrement d’accord avec vous, mais Ben M’hidi ne passe pas inaperçu. On ne peut pas le faire disparaître comme ça.
– Alors, laissez-moi m’en occuper avant qu’il ne s’évade, ce qui nous pendra au nez si nous continuons à hésiter.
– Eh bien, occupez-vous-en, faites pour le mieux, je vous couvrirai, dit Massu en soupirant. »
Aussaresses poursuit :
«Je compris qu’il avait le feu vert du gouvernement. C’est moi qui ai récupéré Ben M’hidi la nuit suivante à El-Biar. Bigeard avait été prévenu que je prendrais en charge son prisonnier. Il s’était arrangé pour s’absenter. Je suis arrivé avec des Jeep et un Dodge. J’avais une douzaine d’hommes de ma première équipe, armés jusqu’aux dents. J’ai fait monter Ben M’hidi précipitamment dans le Dodge. Nous avons roulé à toute allure. Nous nous sommes arrêtés dans une ferme isolée qu’occupait le commando de mon régiment. C’était à une vingtaine de kilomètres au sud d’Alger, à gauche près de la route. La ferme avait été mise à notre disposition par un pied-noir. Le bâtiment d’habitation était modeste et ne comprenait qu’un rez-de-chaussée. Ma seconde équipe m’attendait là-bas. (...) Pendant ce temps, nous avons isolé le prisonnier dans une pièce déjà prête. Un de mes hommes se tenait en faction à l’entrée. Une fois dans la pièce, avec l’aide de mes gradés, nous avons empoigné Ben M’hidi et nous l’avons pendu, d’une manière qui puisse laisser penser à un suicide. Quand j’ai été certain de sa mort, je l’ai tout de suite fait décrocher et transporter à l’hôpital. Il était à peu près minuit. J’ai appelé aussitôt Massu au téléphone.
«Mon général, Ben M’hidi vient de se suicider. Son corps est à l’hôpital. Je vous apporterai mon rapport demain matin.» Massu a poussé un grognement et a raccroché. Il savait bien que mon rapport était prêt depuis le début de l’après-midi, histoire de gagner un peu de temps (…). »
Abderrachid Mefti memoria.dz