jeudi 14 avril 2016

Ira-t-on vers l’émergence ?

par Abdelhak Lamiri

Un nouveau programme de développement économique est toujours une occasion d’améliorer les politiques économiques antérieures. De ce point de vue, il est important d’examiner dans le détail les nouvelles dispositions contenues dans le programme. Cependant, il ne faut point se faire d’illusions. Un programme de gouvernement donne les grandes lignes du plan d’action, les priorités et
l’orientation des ressources. Mais comme tout un chacun le sait, le diable réside dans les détails.




 
Mais de détails, on n’en trouvera point dans les programmes de ce genre. Ce plan intervient alors que s’érigent deux grosses incertitudes qui planent sur l’économie nationale. Non pas que les autres économies en sont immunisées. Mais les deux menaces sont en grande partie exogènes.
Le premier serait le sempiternel marché de l’énergie et ses incertitudes. Depuis de nombreuses
décennies, tous les gouvernements qui se sont succédé ne juraient que par le développement d’une
économie productive diversifiée. Mais point d’économie diversifiée. Le nouveau programme fait
l’hypothèse que les quantités d’énergie produites vont regagner leur niveau de 2011. Peut-être ! Mais on ne peut être sûr quant aux conditions de marchés. Sur ce point, la plupart des analystes considèrent que la situation à court terme du marché de l’énergie ne sera pas fondamentalement différente des conditions actuelles.
Par contre, la reprise de la croissance économique mondiale demeure insuffisante et fragile. De
nombreux problèmes structurels demeurent en suspens. Les marchés financiers restent
insuffisamment régulés. Leurs puissances de lobbying leur ont permis d’échapper à toutes les
tentatives de domestication. Ils captent la plupart du pouvoir d’achat transmis par les politiques
monétaires des Banques centrales mondiales.
Il y a une révision plutôt qu’une continuité Sans le dire explicitement, le nouveau programme de gouvernement consacre un changement radical de priorités. Ce changement est grandement positif en lui-même. Il satisfait la condition primordiale de réussite d’un passage à l’émergence. Mais nous verrons que ce développement positif n’est pas suffisant pour atteindre les objectifs de développement. D’autres conditions plus importantes demeurent à clarifier. Nous sommes passés d’un des plans de relance qui contenaient plus de 90% d’allocations de ressources aux infrastructures à un programme qui priorise l’économie productive :
agriculture, industries, tourisme. Il faut rattraper le million de PME/PMI qui nous manque.
L’Algérie a un secteur productif atrophié. Nous devons ériger 1000 000 PME/PMI, en plus de faire
grandir nos TPE (Très petites entreprises) qui constituent 90% du tissu de production actuelle. Le
programme vient à point nommé pour donner un coup de barre très important au gouvernail afin de
relever des défis réels. Ceci ne signifie nullement l’abandon du développement des infrastructures,
mais seulement d’en faire dans des propositions raisonnables. Nous aurions dû faire ceci depuis le
temps des réformes économiques.
Le nouveau programme de gouvernement effleure surtout des thèmes qui sont d’une importance vitale pour l’émergence. Je prends un échantillon de préoccupations qui ont reçu une attention particulière dans le programme : l’amélioration du système éducatif, la débureaucratisation, l’E-gouvernement, la formation et le reste. Dans de nombreux débats, des analystes ont fait remarquer une chose importante : ces dispositions existaient dans la plupart des programmes de gouvernement précédents.
Mais leur mise en oeuvre sur le terrain a buté sur des problèmes extraordinairement complexes.
Ceci reste en grande partie une préoccupation réelle : la capacité des institutions à se réformer de
sorte à permettre puis de propulser l’émergence, demeure une problématique. Un diagnostic
approfondi montre que nos entreprises et nos institutions sont si lentes et ancrées dans leurs
pratiques inefficaces que nous aurions besoin d’une révolution managériale pour les pousser vers des performances compatibles avec l’émergence. Nous avons les germes de solutions dans ce qui a été présenté (jumelage des universités, observatoires du service public, etc.). Mais les incertitudes
demeurent tant les défis à relever sont immenses.
Ce qui reste est plus important Les pouvoirs publics considèrent qu’il suffit de vouloir quelque chose, mobiliser les ressources, fournir les directives pour que cela soit fait. Par exemple, pour la débureaucratisation, il faut, selon eux, lutter sans relâche, offrir les ressources et montrer la voie pour que des améliorations commencent à voir le jour. En réalité, les défis sont hautement plus complexes et nécessitent une révolution dans les pratiques managériales qui ne peuvent provenir que de méthodes, d’outils et de modes opératoires très différentes des pratiques actuelles. Par exemple, nous n’avons pas créé cette industrie du savoir qui serait capable de réaliser ces changements. Où sont les sociétés spécialisées en management administratif (débureaucratisation), en économie de la santé, en ingénierie pédagogique, en management universitaire, en redressement des entreprises, etc. ? Nous comprenons leur utilité uniquement lorsque la situation devient très dramatique.
General Electric, division médicale, est en train de diagnostiquer et d’améliorer les urgences à l’hôpital Mustapha Bacha. Mais nous avons besoin de dizaines d’entreprises algériennes avec ce genre de qualifications pour améliorer nos hôpitaux, nos universités, nos administrations, nos lycées, nos entreprises, etc. Recentrer les priorités sur la diversification des entreprises productives serait une excellente chose. On peut alors, dans le futur, réduire drastiquement nos importations. Mais les industries du savoir font partie intégrante du processus de diversification. Ce sont des entités qui feront fonctionner efficacement l’ensemble des entreprises et des institutions non économiques.
Les qualifications humaines et les industries du savoir doivent faire l’objet d’un plan Marshall dans
notre pays. Mais les évoquer n’est certainement pas suffisant pour pouvoir les ériger efficacement.
Pourtant, sans leur contribution les dérapages sont presque sûrs. 
Un second aspect serait le suivant :
un plan d’action devrait s’insérer dans une vision stratégique. Nous devrions avoir : Algérie 2040 ou plus. Un haut responsable disait qu’il ne croyait pas en la stratégie. Et pourtant ! Tous les responsables des pays qui réussissent non seulement y croient mais la pratiquent et en tirent d’énormes bénéfices.
Une autre dimension du plan de développement serait de ne pas faire de différence entre l’entreprise publique et privée. Le document du gouvernement le dit clairement. Mais, en réalité, on fait de grosses différences dans l’octroi de crédits, des marchés publics, etc. Sinon, comment expliquer que l’on compte faire de la relance industrielle surtout avec le secteur public dont la majeure partie des entreprises viennent de subir un nième assainissement ? Une entreprise privée qui fait des déficits va à la faillite. Une entreprise publique sera assainie pour devenir un fer de lance de la relance industrielle.
Il y a une multitude d’autres considérations. Nous les commenterons ultérieurement. Alors, ira-t-on
vers l’émergence ? La réponse est peut-être oui si on fait attention aux détails. Pour le moment, c’est 50/50.
par Abdelhak Lamiri : PH. D en Sciences de gestion. le 09.06.2014 IN ELWATAN.COM