APS - ALGÉRIE

mardi 26 avril 2016

En quoi l'intellectuel est-il utile pour sa société ?

Kateb Yacine, un écrivain en phase avec son peuple.
Kateb Yacine, un écrivain en phase avec son peuple.
"Ne soyons pas spectateurs de notre désespoir". Un des slogans de mai 1968 en France.
Par Kamal Guerroua
Comment changer la société et pourquoi la changer ? Le changement advient-il parce que la société est épuisée de tant subir un sort qu'elle ne mérite pas ou parce que celle-ci devrait, de toute évidence, faire elle-même son propre vidange afin qu'elle puisse survivre, progresser et durer le plus longtemps possible ? Tout au plus, quel est le rôle qui incombe aux lettrés, génies, intellectuels et compétences nationales dans l'éclosion de cette vague de progrès ? Entre "changer la société" ou "changer de société" comme dirait un de mes amis, la différence est capitale d'autant qu'il s'agit soit de prendre son courage en bandoulière,
en affrontant la réalité de l'intérieur et cela afin que la nation aille de l'avant ou, au contraire, s’écarter carrément du mouvement de l'histoire, loin de sa société, en regardant les choses stagner de l'extérieur! En 1969, José María Arguedas, un anthropologue péruvien de renom et un romancier de haute volée s'est tiré une balle dans la tête dans les vestiaires de l'université de Lima où il enseignait. Sur le moment, personne n'avait su la cause de ce geste désespéré mais d'après une lettre qu'il aurait laissée aux siens, le romancier s'en était justifié en invoquant son incapacité à dépasser les clivages de sa société et la changer. Sans doute, à défaut de pouvoir changer la société qui l'avait vu naître, celle-ci aurait pris le dessus sur lui jusqu'au point de le convaincre que la vie ne valait même pas la peine d'être vécue. Un drame existentiel à nul autre pareil, décidément.
Issu d'une culture indienne millénaire et fortement imprégné du "quechua", la langue de ses ancêtres dont il voulait démontrer, en vain, l'utilité et la richesse des racines à ses compatriotes du Pérou, l'intellectuel s'est retrouvé lui-même, le cul entre plusieurs chaises, déchiré entre la prégnance de sa tradition indienne, ses penchants indigénistes, les relents postcoloniaux de sa culture hispanique, la latinité de son œuvre, le métissage, l'universalité, etc. Or justement sa mission en tant qu'homme de lettres étant de montrer la voie du salut à son peuple, le conseiller, l'orienter, l'accompagner et le mener à la découverte de soi dans un monde en perpétuel mouvement.
En voici là le dilemme devant lequel tout intellectuel, aussi visionnaire soit-il, peut se trouver un jour ou l'autre de son existence acculé lorsque l'écart ou le fossé le séparant de sa société d'origine s'élargit en raison, comme je l'avais d'ailleurs expliqué dans mes précédentes chroniques, du manque de compréhension de ses idéaux ou de ses idées par sa société et surtout de l'absence du consensus sur les enjeux collectifs de la fondation de cette dernière, que ce soit sur l'aspect idéologique, culturel ou autre. S'il (l'intellectuel) avait eu cette chance d'être un éclaireur -d'autant que c'en est une de pouvoir prendre du recul, regarder son milieu originel depuis sa solitude d’ermite et tendre par son engagement à le réformer- c'est tout simplement parce que ce dernier aurait déjà été perçu au départ comme le citoyen le plus à même de "fédérer le subjectif et l'objectif", en essayant tout le temps de "dépassionner" autant qu'il le pouvait, ses rapports avec son milieu et les autres (l'Altérite doit être cernée ici dans son sens le plus large : ethnique, culturelle, sociale, politique, etc). C'est ce que le philosophe italien Antonio Gramsci (1891-1937) appelle "organicité", c'est-à-dire, le fait d'être à la fois mentalement organique (ascendant de la raison sur la démagogie) et "émotionnellement" structuré (priorité à l'objectivité sur le sensationnalisme, le sentimentalisme, le chauvinisme, etc) en vue d'intégrer toutes les composantes socioculturelles de son environnement et de la Nation à laquelle on appartient dans le giron de sa propre personnalité sans que l'on se sente jamais trahi ou en train de nous trahir vis-à-vis de nous-mêmes, en trompant les autres. Une tâche à la fois complexe et très difficile à vrai dire. Mais comme l'intellectuel est «l'artiste des répétitions» (le mot est du poète mexicain Octavio Paz (1914-1998), il réinvente l'histoire, rêve, recrée les personnages, les épopées et les mythes anciens. Les mythes? Mais pourquoi faire? Diraient certains esprits niais. La réalité est que sans les lumières du mythe, sans les fantasmagories des légendes historiques, sans la douillette chaleur du passé, le présent se figera glacé entre les murs du néant. Regardons par exemple comment les chinois ont fait du dragon, symbole de puissance s'il en est, une marque ou un emblème de leur nation et que ce dragon lui-même se traduira réellement dans les faits quand on voit l'avancée inéluctable du géant asiatique d'aujourd'hui. Bref, c'est à l'intellectuel, cette torche incandescente qui, en se consumant, éclaire tous les sombres sentiers qu’emprunteront ses semblables, de revoir de tout cela et de le redynamiser.
Lorsque Kateb Yacine (1929-1989) écrivit «Nedjma» au milieu des années 1950, il rêvait certes d'abord à une femme, sa cousine «Zoulikha» qu'il voulait épouser et que le destin le lui aurait arraché à la dernière minute mais n'en reste pas moins blessé au plus profond de lui-même par "une atroce frustration identitaire". Celle de ne pas avoir pu retrouver ses vraies racines, l'odeur de son pays, son peuple, les siens, etc. Cette femme-là dans son écrit, Nedjma en l’occurrence, fut donc à la fois sa compagne, sa sœur, sa mère et sa patrie imaginaire. Une compensation symbolique de la tendresse maternelle volée par les usurpateurs sinon une étoile filante dans le ciel gris de la répression coloniale. En termes simples, une "mère symbolique" à laquelle le philosophe Albert Camus (1913-1960), lui, aurait d'ailleurs préféré sa "mère biologique" pour laquelle il est prêt à prendre la défense quitte à abandonner ses frères, tous ces Algériens-là qui souffrent de l'injustice des colons. Si le meurtre de la civilisation indienne par les conquérants espagnols fut pour José María Arguedas la première source d'inspiration de ses "revendications indigénistes", les événements tragiques du 8 mai 1945 furent pour le plus grand poète du Maghreb contemporain l’élément déclencheur de sa "sensibilité patriotique". Et ce qui est censé être au départ un poème se transforme en roman. Le plus beau, le plus sensuel et surtout le plus représentatif du malheur de son pays. Plus tard, Kateb s'est inspiré du théâtre de l'espagnol Federico García Lorca (1898-1936), en mettant en chantier son projet de "théâtre urbain et populaire". Une idée neuve, iconoclaste et fraîche dans une Algérie indépendante à peine remise de ses blessures. Ne dit-on pas d'ailleurs que "le théâtre est l’université du peuple"? En outre, le poète n'a pas mis la barre haut, se contenant de côtoyer dans la simplicité les masses algériennes, leur parler dans la langue qu'elles comprennent, les assister, les distraire, les cultiver, etc. Quel génie! C'est dire, combien l'intellectuel est nécessaire à la respiration de la société et aussi combien les drames débouchent sur les plus beaux chefs-d’œuvre de l'histoire. Pensons par exemple au tableau "Guernica" de Pablo Picasso (1881-1973) ou aux magnifiques toiles du peintre M'hamed Issiakhem (1928-1985). Sorti indemne d'une explosion d'une grenade, le peintre que Kateb lui-même décrira comme «Yeux de lynx» aura fait de sa torture morale et physique d'exquis paradis visuels. Comment cette transformation a-t-elle pu avoir lieu ?
En vérité, la prise de conscience de sa propre destinée et celle de son peuple fait souvent de l'intellectuel ou de l'homme avant-gardiste le porte-drapeau de la revendication collective par excellence. On dit dans la culture "zoulou", plus exactement dans son fameux principe «Ubunto» très répandu en Afrique Noire : "je suis parce que nous sommes". Autrement dit, il est requis de chacun dans la société de privilégier l’intérêt commun sur celui de l'individualité narcissique et de chercher à s'identifier aux autres, y compris dans leurs sentiments les plus hostiles afin de pouvoir régler sa propre vie en fonction de l'ambiance qui l'entoure (l'horloge social). C'est indéniablement dans cette dynamique que s'inscrit le rôle de l'intellectuel à mon avis. En France, Voltaire (1694-1778), surnommé «conscience du monde» est vénéré comme un exemple de bravoure pour sa défense acharnée de la liberté de conscience lors de la très célèbre "Affaire Calas" en 1762 à telle enseigne que le jour où le philosophe Jean-Paul Sartre (1905-1980) aurait été menacé de mort en 1961 par les ultras de l'Algérie française pour ses engagements et ses prises de position courageuses en faveur de l'indépendance algérienne, le général de Gaulle ait dit ceci "on tue pas Voltaire!". Cet épisode est souvent rappelé outre-mer comme une étape charnière dans l'histoire qui n'est pas des moindres et qui ne peut en aucun cas être prise à la légère! Le rôle de l'intellectuel dans son milieu est de combattre l'injustice, construire des ponts pour un dialogue intergénérationnel, panser les plaies des exclus, réparer les fractures sociales, renforcer le bastion de la mémoire et lutter contre l'oubli, la plus grande maladie de l'homme. Une lutte qui n'aurait rien de rébarbatif si elle s'appuyait sur la compréhension de l'autre, la communication, la tolérance et l'ouverture en grand sur l'horizon bleu de l'espoir.
Reste à prédire la façon dont réagiraient les masses qui, le plus souvent, s'abstenaient de répondre aux échos du changement venant d'en haut, ou plutôt ne les comprenaient pas assez. En gros, l'intellectuel est cet être exceptionnel qui fait de son exception l'exigence que la société se doit de suivre. La quête de l'idéal n'est pas à prendre seulement en cet exemple-là sous l'angle mort de l'utopie mais sous celui d'un investissement sérieux pour la réalisation des objectifs sociétaux. Car quelle latitude une société castrée et au souffle coupé nous laisse-t-elle pour s'exprimer ? Une société où on tente par tous les moyens à notre portée de faire entendre nos difficultés, en vain? L'idée d'être au mieux de soi-même participe, il est vrai, de ce "bonheur intérieur brut" qui sert de base au "bonheur national brut". Le plus beau des profits que puissent récolter nos élites si elles mettent des bouchées doubles. Or celles-ci excellent, hélas, dans cet art pathétique de "scier la branche sur laquelle elles sont assises".
K. G. IN lematindz