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mardi 19 avril 2016

Ce qui est bon pour l’Empire

Par Ammar Belhimer
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«Preventive Priorities Survey : 2016» ou «Enquête sur les priorités préventives pour 2016» est un document de première importance rendu public fin décembre 2016(*). Le document dresse les priorités des premiers maîtres du monde, les décideurs américains pour prévenir toute menace potentielle contre leur pays. Il est l’œuvre des experts du Council on Foreign Relations (CFR) dont il fixe pour la huitième année consécutive les priorités annuelles.
Fondé en 1921, le Council on Foreign Relations ou CFR qui se présente comme un think tank qui se dit non partisan – il est de loin de plus influent dans l’analyse et le suivi de la politique étrangère des Etats-Unis et de la situation politique mondiale – est composé d'environ 5 000 membres issus du milieu des affaires, de l'économie et de la politique.


«Preventive Priorities Survey : 2016» dont il est question ici vise à «évaluer les conflits en fonction de leur probabilité d'apparition ou d'escalade et de leur impact sur les intérêts nationaux des États-Unis». L’exercice a sollicité «les suggestions du public en général» et invité «les représentants du gouvernement, des universitaires et des experts de la politique étrangère pour les classer».
Les scénaris ont été ensuite sériés en trois niveaux, par ordre de priorité pour les hauts dirigeants américains (haute, modérée et faible).
«Notre enquête annuelle vise à mettre en évidence les zones potentielles d'instabilité et d'aider les décideurs américains à anticiper les éventualités qui pourraient être préjudiciables aux intérêts nationaux. En privilégiant les conflits en fonction de leur risque global pour les États-Unis, l'enquête permet de concentrer leur attention et évaluer les efforts de prévention requis pour l'année à venir», déclarent les rédacteurs du rapport.
Sur les onze éventualités classées comme des priorités élevées, huit sont liées à des événements qui se déroulent au Moyen-Orient. Dans l'accompagnement interactif en ligne qui illustre l’enquête, il est donné la priorité à la prévention d’une «nouvelle intensification de la guerre civile en Syrie». Il est précisé que «la guerre civile en Syrie a remplacé le conflit en Irak comme la préoccupation numéro un parmi les répondants».
La guerre civile en Syrie est classée à la fois comme «hautement probable» et «lourde de conséquences», même si son impact sur les intérêts américains est jugé «modéré».
D’autres niveaux de priorité ont été relevés d’un cran : la fracturation politique continue de la Libye, l’intensification de la violence politique en Turquie et l'instabilité politique croissante en égypte. Ces trois pays sont passés de «priorités modérées» dans l'enquête de 2015 à «priorités élevées» dans l'enquête de 2016.
Parmi les nouvelles contingences introduites dans l'enquête de cette année figurent en bonne place l'instabilité politique dans les pays de l'Union européenne (UE) provoquée par l'afflux de réfugiés et de migrants, et les tensions entre la Russie et les Etats membres de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN).
Au titre des autres priorités de prévention des conflits en 2016 figurent également : une attaque et des pertes massives sur le territoire américain ou d’un allié du Traité ; une cyberattaque très perturbatrice des infrastructures aux États-Unis ; une grave crise avec ou en Corée du Nord ; l’exacerbation des tensions entre Israéliens et Palestiniens ; l’accentuation de la violence et de l'instabilité en Afghanistan.
Trois contingences incluses dans l'enquête de l'année écoulée ont été jugées moins susceptibles de se produire en 2016 : un affrontement armé dans la mer de Chine du Sud, la reprise des combats dans l'est de l'Ukraine, et l'instabilité politique au Nigeria en raison de l'activité de Boko Haram.
Dans l’ensemble, les Etats-Unis donnent l’impression ici de grossir le trait pour le danger, de moins en moins probable, que représente directement «la guerre civile» en Syrie pour leurs intérêts stratégiques, si l’on excepte «le prix fort» qu’auront à payer tôt ou tard leurs protégés wahhabites dans la région. D’autant qu’ils ne peuvent plus se parer des vertus de la démocratie pour rééditer le scénario irakien. «Promouvoir la démocratie fait plus que satisfaire nos idéaux. Cela avance nos intérêts», affirmait le mémorandum Stratégie de sécurité nationale produit en 1996 par le gouvernement Clinton.
On sait que depuis les années 1990, leur ligne de conduite est de porter au pouvoir des majorités pro-occidentales, sans se formaliser outre mesure sur leur attachement à la démocratie et aux droits de l’Homme.
Frédéric Pichon nous le rappelle fort opportunément dans son ouvrage Syrie : Pourquoi l’Occident s’est trompé, paru aux éditions du Rocher en mai 2014 : «Ce fut le cas en Serbie et en Géorgie, en Ukraine tout récemment. Les experts ont coutume de nommer cela les “Révolutions de couleurs”. À l’origine de ces initiatives américaines, on trouve la NED (National Endowment for Democracy) créée en 1983, financée par le Congrès américain et administrée par le secteur privé. Au total, comme l’annonce son site internet de façon très transparente, elle est dotée d’un budget qui se monte à près de 104 millions de dollars pour l’année fiscale 2013.» Toutefois, «le gouvernement américain se dégage de toute responsabilité directe face aux agissements de la NED qui est statutairement une ONG “indépendante”».
Pour revenir à ce que «Preventive Priorities Survey » considère comme la menace première pour les intérêts des Etats-Unis (en fait, de leurs protégés wahhabites), Renaud Girard, chroniqueur international au Figaro, qui préface l’ouvrage de Pichon a, par ailleurs, raison de dire : «La plaie de la diplomatie contemporaine, c’est wishful thinking (prendre ses désirs pour des réalités). Parce qu’ils ont eu la peau de dictateurs coriaces comme Slobodan Milosevic, Saddam Hussein ou Mouammar Kadhafi, les Occidentaux pensèrent que le “petit calibre” Bachar ne résisterait pas bien longtemps à leur pression psychologique. Ils n’avaient pas prévu que le dictateur jouerait une partition géopolitique très classique : laisser l’ennemi (le wahhabisme sunnite) se découvrir, mobiliser de puissants alliés (la Russie, l’Iran, le Hezbollah), puis passer tranquillement à la contre-offensive.»
Certes, comme le dit au même auteur, Bouthaina Chaabane, conseillère politique du Président Bachar Al-Assad, «la Syrie a beaucoup perdu dans ce conflit. Elle a perdu ses meilleurs hommes, elle a perdu ses enfants, ses infrastructures, mais l'Occident, aussi, a beaucoup perdu. L'Occident a perdu sa crédibilité. Franchement, comment prendre au sérieux des gens comme Obama, Cameron ou Hollande ? Tant de mensonges ont circulé : on a vendu à vos opinions publiques une opposition dite « modérée » qui s'est avérée collaborer avec l'État islamique ! On a fait taire certains journalistes occidentaux parce qu'ils disaient la vérité»(**).
Le conflit syrien n’a pas encore livré tous ses secrets.
A. B. IN LSA

(*) Council on Foreign Relations Press, Preventive Priorities Survey : 2016, December 2015.
La totalité des résultats de l’enquête sont sur : www.cfr.org/preventive_priorities_survey.
(**) Dans l’ombre de Bachar Al-Assad, Politique Internationale, n°146,
http://www.politiqueinternationale.com/revue/article.php?id_revue=146&id=1347&content=synopsis