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mardi 29 mars 2016

Démocratie, disent-ils-Maurice Tarik Maschino


Que la démocratie n’ait pas tenu ses promesses, que les citoyens soient régulièrement grugés par leurs prétendus représentants, que les pays d’Afrique et d’Asie aient été spoliés par les hérauts de la liberté, qu’aujourd’hui même, privée de ses oripeaux idéologiques, la démocratie ne soit plus qu’une «ploutocratie», c’est ce que démontre dans son dernier ouvrage, Les ennemis intimes de la démocratie (1) – un ouvrage d’une très grande richesse et d’une absolue rigueur – l’écrivain et historien des idées Tzvetan Todorov.
Dès le début, les régimes «démocratiques», convaincus de la supériorité de leurs valeurs,
prétendent les exporter et partent en guerre contre les pays qui en ont d’autres : «Le peuple
français vote la liberté du monde», déclare Saint-Just. Une liberté qui, pour les Italiens, les
Espagnols, les Allemands, a un goût de sang et une odeur de mort. Entre 1792 et 1815, les
«démocrates» font en Europe des millions de victimes.
Ils en font autant, sinon plus, parmi les peuples d’outre-mer, qu’ils considèrent comme des
«barbares». «Tous les peuples, écrit Condorcet, doivent se rapprocher un jour de l’Etat de
civilisation où sont parvenus les peuples les plus éclairés (…) tels que les Français et les
Anglo-Américains (…) La civilisation européenne doit les ‘civiliser ou (les) faire disparaître’.»
«Il faut détruire tous les nègres des montagnes, hommes et femmes», écrit à Napoléon son
beau-frère, Leclerc, chargé de «pacifier» Haïti. Commence alors la «belle époque» des
conquêtes coloniales, qui asservit aux pays «libres» la plupart des pays d’Afrique et d’Asie. La
même visée dominatrice inspire aujourd’hui la politique étrangère des Etats-Unis, qui ont
tenté en Irak, puis en Afghanistan, d’«imposer la démocratie par les bombes». Non plus sous
prétexte de libérer ces pays de leurs «archaïsmes», mais en invoquant «le droit d’ingérence».
Les mots changent, l’essentiel demeure : c’est au monde entier que les Etats-Unis s’efforcent
aujourd’hui d’imposer leur domination, avec des méthodes qui les disqualifient totalement
comme porte-parole du «monde libre». Publiées en avril 2009, des instructions officielles du
gouvernement américain réglementent l’usage de la torture, qui n’est plus une infraction,
mais la norme. T. Todorov expose en détail ce document effrayant, qui précise les formes de
torture retenues, leur mode d’application…, tandis que des universitaires fournissent au
pouvoir politique les «justifications» morales ou philosophiques de ces pratiques.
«Un Etat qui légalise la torture n’est plus une démocratie», écrit T. Todorov. Un Etat qui, sous
prétexte de «coopération», pille un pays moins riche et maintient à sa tête des marionnettes
n’est pas une démocratie. Comme ne sont pas davantage démocratiques les pays européens,
totalement asservis à la logique ultralibérale qui fait des dirigeants politiques des serviteurs
du marché, déshumanise les travailleurs, leur applique des techniques de management si
impitoyables que beaucoup se suicident, manipule et uniformise les populations par le biais
des médias et, privant l’Etat de ses prérogatives – instruire, soigner, protéger – fait d’un
nombre chaque jour croissant de citoyens des chômeurs, des SDF, des assistés et des
désespérés. D’hier à aujourd’hui, la démocratie n’a été qu’un leurre – un régime plus subtil,
plus hypocrite que le système patriarcal et le totalitarisme soviétique, qui a dupé les peuples
en leur faisant croire qu’ils étaient libres. La démocratie reste un idéal et un combat. Son mot
d’ordre, en Europe et ailleurs : celui que Tunisiens, Libyens, Egyptiens ont jeté à la face de
leurs tyrans : «Dégage !»
(1) Robert Laffont, 2012



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