APS - ALGÉRIE

dimanche 3 décembre 2017

Macron-la-clim

Par Arezki Metref

Prétérition. C’est le vocable qui m’est venu en voyant le show d’Emmanuel Macron, le Président français, devant 800 étudiants forcément triés sur le volet, en présence du Président burkinabé Roch Marc Christian Kaboré, le 28 novembre à l’Université Ki-Zerbo [1] de Ouagadougou au Burkina Faso.
Concernant la forme, comment ne pas souscrire à cette caricature qui situe le spectacle entre une AG étudiante et un cours magistral un tantinet houleux. La mise en scène au poil ne peut que nous rappeler qu’Emmanuel Macron a fait du théâtre.
Prétérition donc ! Cette figure de style consiste à affirmer passer sous silence quelque chose dont on parle néanmoins. Cette chose dans le discours de Macron, c’est la rupture avec la Françafrique, relation de quasi-vassalité néocoloniale que Paris a toujours entretenue avec le continent noir anciennement colonisé. Une écoute attentive du discours de Macron révèle ce piège de la continuité logée dans la rupture. S’il y a réellement rupture, elle se situerait plutôt dans les apparences et le décorum.
Jusqu’à Emmanuel Macron, en effet, tous les Présidents français faisaient leur tournée africaine en ne s’adressant qu’aux seuls chefs d’Etat au cours de cérémonies toujours hermétiquement officielles. Lui, prend le risque, certes calculé mais inhabituel, de tomber la veste dans un amphithéâtre pour un débat «sans filtre».
Jusqu’à Emmanuel Macron, tous les Présidents français emmenaient dans leur délégation des capitaines d’industrie trônant à la tête de multinationales. Lui, boude les patrons de Veolia, Total, etc., préférant se faire accompagner par de jeunes startupers.
Lorsque Sarkozy disait scandaleusement dans un discours à forte connotation coloniale, à Dakar le 26 juillet 2007, que «l’homme africain n’est pas encore entré dans l’Histoire», Emmanuel Macron se démarque en proclamant «mettre un terme au pacte colonial», socle, selon lui, des relations entre Paris et ses anciennes colonies africaines depuis les indépendances.
Mais peut-être ces ruptures ne sont-elles que formelles. Tout dans ce discours et dans la philosophie de cette tournée africaine montre au contraire que, pas moins que celle de ses prédécesseurs, la France de Macron essaye de conserver l’Afrique dans son giron. Les formes se veulent différentes mais les faits et les mots perpétuent la volonté de l’ex-colonisateur de garder la haute main sur une Afrique convoitée par d’autres puissances économiques, et notamment la Chine qui, elle, ne traîne avec ses partenaires aucun contentieux. Revenons à la prétérition. Macron a voulu rompre avec la tradition paternaliste des Présidents français, dont Sarkozy fut un parangon d’arrogance, prompt à gratifier ses hôtes de leçons de conduite. Tout au contraire, après avoir proclamé qu’il n’était pas là pour «donner des leçons», Macron en délivre néanmoins, et plutôt généreusement. En répétant ad nauseam «je veux», en multipliant ce qui ressemble à des prescriptions, il ne donne pas seulement des leçons mais carrément des injonctions. Et parfois, même si cela relève d’une intention d’instaurer l’égalité, l’injonction est choquante venant d’un chef d’Etat étranger. Un exemple : «Je veux le choix pour une jeune fille de pouvoir, si elle le souhaite, continuer ses études….» «Je veux» ? Cette façon dépourvue de toute diplomatie de pointer un archaïsme auquel il ne donne pas son nom est pire qu’une leçon. C’est quasiment une humiliation. Par contre, ce qui va suivre l’est carrément : «Posez-vous bien la question. Partout vous avez fait 7, 8,9 enfants par femme. Est-ce que, à chaque fois, dans chaque famille, vous êtes bien sûr que c’est le choix de cette jeune femme ?»
Au-delà de la possible pertinence sociétale de la question, est-ce le rôle d’un Président étranger de venir cingler ses hôtes avec tant d’outrecuidance, qui plus est en présence du Président du Burkina Faso ?
C’est tout à son honneur d’avoir cité Mandela et d’avoir rendu hommage au révolutionnaire Thomas Sankara, chef de l’Etat du Burkina de 1983 à 1987, qui a proclamé haut et fort son panafricanisme, son tiers-mondisme et surtout son anti- impérialisme.
Emmanuel Macron a même promis de déclassifier les archives concernant son assassinat en 1987. Mais d’ores et déjà, les spécialistes préviennent que jamais ce type de document n’est déclassifié sans avoir été auparavant caviardé au point que rien d’important ne soit révélé. On eût aimé moins d’hommage et davantage de respect.
Prétérition enfin que pourrait révéler l’incident de la climatisation. Une étudiante demande au Président français jusqu’à quand la climatisation de l’université allait profiter aux étudiants après son départ. Le non-dit de cette question est que l’électricité est fournie par la centrale solaire de Zagtouli financée par la France. Réponse d’Emmanuel Macron : «… Je ne veux pas m’occuper de l’électricité dans les universités au Burkina Faso ! C’est le travail du Président !» C’est à ce moment que le Président Kaboré se lève pour quitter la salle. Commentaire de Macron : «Du coup, il est parti réparer la climatisation.»
Cet incident a été diversement commenté. D’aucuns le mettent sur le compte de la décontraction du Président français qui tranche avec la pompe de la solennité officielle. D’autres y voient, au contraire, une transgression des règles du respect dû par un chef d’Etat à un autre chef d’Etat.
Fiction. Pour notre part, on se demande si Emmanuel Macron aurait osé faire la même plaisanterie avec Poutine ou même Trump.
A. M. IN LSA

arezkimetref@free.fr

1) Depuis le 26 décembre 2015, l’Université de Ouagadougou est rebaptisée Université Joseph Ki-Zerbo. Cet historien et homme politique, décédé en 2006 à l’âge de 84 ans, fut un grand intellectuel dont l’apport pour la réhabilitation de l’histoire de l’Afrique est considérable. Il avait l’envergure d’un Anta-Diop. Son Histoire de l’Afrique, paru en 1972, est une somme encyclopédique rigoureuse.