APS - ALGÉRIE

mardi 10 octobre 2017

La menace wahhabite

Par Ammar Belhimer
Baptiste Petitjean, directeur de la Fondation Res Publica, proche de l’ancien ministre Chevènement, revient cette semaine sur le livre de Pierre Conesa, Dr Saoud et M. Jihad. La diplomatie religieuse de l’Arabie Saoudite, paru l’an dernier chez l’éditeur parisien Robert Laffont(*).
Il y analyse en profondeur la politique étrangère du royaume d’Arabie Saoudite, laquelle tient à une recette d’apparence simple mais d’une nocivité telle qu’elle n’a pas fini de déchiqueter le monde musulman : la propagation planétaire du «salafisme-wahhabisme», afin de préserver le règne de la maison des Saoud, sur fond de rivalités régionales exacerbées, menaçant de déboucher sur une «guerre de religions» au sein même du monde musulman.
Elaborée au début des années 1960 pour damer le pion aux jeunes Etats arabes nationalistes, pan-arabistes et socialisants, elle a abouti à la construction d’un «système idéologique totalitaire» dans lequel l’Occident trouvera, pendant des décennies, «la barrière parfaite contre le socialisme» dans nos contrées.
L’ouvrage propose une approche du régime saoudien à la lumière de trois éléments principaux :
- son rôle dans la propagation d’un islam fondamentaliste, le wahhabisme ;
- le retour de l’Iran sur la scène régionale et internationale ;
- et les difficultés internes liées à la crise du prix du pétrole.
Le fait nouveau au cours des années 2000 est que «la gestion de la diplomatie religieuse saoudienne [évolue] finalement pour répondre à des défis de stabilité intérieure plutôt que sous la pression internationale».
«L’industrie idéologique» du royaume est une mixture soviéto-américaine : c’est «un hybride du système américain par la multiplicité des mécanismes et l’étroite coopération entre actions publique et privée, mais aussi du système soviétique par son idéologie totalitaire à la fois révolutionnaire et conservatrice, portée par un corps de commissaires politiques idéologiquement formés», les oulémas wahhabites.
La stratégie diplomatique, mise en place avec l’aide des Frères musulmans réfugiés venus d’Égypte de Nasser, où ils étaient persécutés, reposera sur deux piliers : la Ligue islamique mondiale (LIM) et l’Organisation de la Conférence islamique (OCI).
Créée en pleine «guerre froide arabe», comme miroir de la Ligue arabe mise en place par Nasser en 1956, la LIM est une Organisation non gouvernementale (ONG) reconnue par l’ONU. Son objectif : le soutien et la propagation de l’idéologie wahhabite camouflée derrière l’Islam. Présente dans 120 pays, elle contrôle «50 grands lieux de culte en Europe, dont la mosquée de Mantes-la-Jolie» et joue aussi un rôle consulaire dans les pays où Riyad n’a pas d’ambassade, se substituant parfois à la diplomatie officielle. Sa force de frappe tient à un budget exceptionnel de 5 milliards de dollars par an, «chiffre qui grimpe à 7 milliards de dollars en moyenne annuelle en intégrant les dons royaux directs ou les contributions privées, ce qui correspond aux importations saoudiennes d’armement».
L’OCI (devenue Organisation de la coopération islamique en 2011) est une structure permanente interétatique créée en septembre 1969 – elle compte aujourd’hui 57 Etats membres et dispose d’une délégation permanente à l’ONU.
Seule «organisation interétatique confessionnelle», elle a pour fer de lance la Banque islamique de développement, et pour couverture «la sauvegarde des Lieux-Saints de l’islam et le soutien de la cause palestinienne dans le conflit israélo-palestinien». Ce soutien a cependant, et depuis longtemps, laissé place à un rapprochement israélo-saoudien pour contrer leurs ennemis communs (l’Iran, la Syrie et le Hezbollah), avec à la clef l’engagement de Riyad à «encourager tous les pays arabes à normaliser leurs relations diplomatiques avec Israël» sur la base d’une proposition de paix, présentée en 2016, expurgée du droit au retour dans leurs foyers pour des milliers de réfugiés palestiniens, avec la poursuite de l’occupation du plateau du Golan.
L’État saoudien et les Emirats ont, par ailleurs, signé des contrats de plusieurs centaines de millions de dollars avec Tel-Aviv pour lui «fournir un soutien financier à l’économie israélienne».
Riyad attend de l’Etat sioniste qu’il adoube son hégémonie religieuse par opposition à la Turquie, à l’ère néo-ottomane d’Erdogan, le Qatar, le Pakistan et l’Iran.
De toutes ces rivalités, c’est la puissance chiite régionale, «incontournable dans la crise syrienne et la lutte contre Daesh», qui menace le plus le royaume : «Les grands équilibres régionaux (ou les grands déséquilibres) ne peuvent plus être gérés sans l’Iran. Riyad a de bonnes raisons de s’inquiéter de la normalisation des relations, difficile mais en cours, entre Washington et Téhéran après la signature de l’accord sur le nucléaire. En effet, celui-ci reconnaît à la République islamique le statut de ‘’pays du seuil’’».
Il s’ensuit un axe majeur de la politique saoudienne «ghettoïser la population musulmane partout où cela est possible autour de la conception wahhabite-salafiste de l’Islam tout en tentant de contrer une hypothétique influence chiite».
Dans une récente étude publiée dans la revue Politique étrangère de l’Institut français des relations internationales (Ifri) Pierre Conesa s’appesantit sur la relation algéro-saoudienne : «Si les États occidentaux ne se montrent guère critiques à l’égard de l’Arabie Saoudite, les condamnations à l’encontre de l’aventurisme saoudien se multiplient, en revanche, dans les pays arabes et musulmans. Alger a refusé de rallier la coalition antiterroriste constituée par Riyad, considérant que la propagation du salafisme était largement responsable des dix années noires de la guerre civile. Les dirigeants algériens ont également émis de sérieuses réserves sur la décision de la Ligue arabe de classer le Hezbollah libanais comme ‘’groupe terroriste’’, ainsi que sur la condamnation de Téhéran par l’Organisation de la coopération islamique (OCI). Ils s’opposent à l’option saoudienne du changement de régime en Syrie, et ne veulent pas envoyer de troupes au Yémen. Le royaume saoudien, qui ne fait pas dans le détail, a déclenché une violente campagne médiatique contre l’Algérie, qualifiée de ‘’traître’’ ou ‘’d’agent perse’’. Il a décidé de punir Alger de son non-alignement en affichant son soutien au Maroc dans le conflit du Sahara occidental, et en annonçant des projets d’investissement dans les territoires sahraouis»(**).
Les wahhabites en veulent à notre pays de ne pas avoir partagé avec l’alliance arabe qu’ils dirigent au Yémen le meurtre et la mutilation de 683 enfants, selon un rapport publié par l’ONU jeudi dernier. Ils lui en veulent d’avoir refusé de s’associer à une expédition multinationale de mercenaires contre la Syrie.
Le dernier mot sur la relation entre l’Algérie et le wahhabisme revient au président de l’association des Oulémas, Abdelhamid Ibn Badis, qui écrit en mars 1935 : «Si les nadjdiens, les wahhabites, se réclament du cheikh Ibn Abd al-Wahhab parce qu’il fut le premier réformateur de leur pays, nous ne nous réclamons point de lui parce que nous n’avons pas été ses disciples ; nous n’avons pas pratiqué son œuvre. Notre respect pour la vérité et pour nous-mêmes nous interdit de nier ce qui nous lie à quoi que ce soit, ou de nous réclamer faussement de quelqu’un.» La messe est dite : à chacun ses référents.
A. B.

ammarbelhimer@hotmail.fr
(*) Baptiste Petitjean, La diplomatie religieuse de l’Arabie Saoudite : une «industrie idéologique».
http://www.fondation-res-publica.org/La-diplomatie-religieuse-de-l-Arabie-saoudite-une-industrie-ideologique_a1046.html
(**) Pierre Conesa, Arabie Saoudite : faux ami ou vrai ennemi ?, Politique étrangère 2017/3 (Automne), p. 61-69.
http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2017-3-page-61.htm