APS - ALGÉRIE

lundi 15 août 2016

Le nouvel ordre mondial de l’industrie



La production des usines, en recul aux Etats-Unis et au Japon, a stagné en Europe en 2015

C’est l’un des plus grands sites industriels en projet dans le monde. LeEco, le «Netflix chinois », a annoncé, mercredi 10 août, son intention de construire une usine de voitures électriques hyperconnectées à Huzhou, dans la riche province côtière du Zhejiang. L’ensemble du parc industriel devrait coûter 2,7 milliards d’euros, pour une   diversification jugée naturelle par Jia Yueting, le milliardaire propriétaire de ce groupe jusqu’à présent spécialiste d’Internet : l’automobile de demain sera un « terminal mobile intelligent monté sur quatre roues », prédit-il. Il se voit déjà en produire 400 000 par an…

En d’autres temps, c’est en Europe, aux Etats-Unis ou au Japon qu’aurait éclos un projet technologique et financier de cette ampleur.
Aujourd’hui, les usines ferment dans les pays industrialisés.
D’autres ouvrent en Chine, en Indonésie, en Roumanie ou ailleurs.
Et pas seulement sur des sites à faible valeur ajoutée.
Cette nouvelle division internationale du travail se dessine dans les chiffres de production publiés vendredi 12 août. Globalement, l’industrie de la planète tourne au ralenti. Après la grande crise de 2008-2009, la production mondiale, en plein rattrapage, avait bondi de plus de 10 % l’an. Le tempo s’est calmé. Depuis plusieurs mois, la production industrielle ne s’accroît plus que d’environ 1,5 % ou 2 % en rythme annuel, selon les estimations de l’Office des statistiques des Pays-Bas, qui font référence. Cette croissance limitée, inférieure à celle du produit intérieur brut, confirme que l’économie mondiale s’oriente de plus en plus vers les services au détriment de l’industrie.
Mais la faible hausse générale cache de fortes disparités. En Chine, malgré la décélération en cours, la production industrielle a encore augmenté de 6 % sur un an en juillet, et les investissements de 8 %. Le pays a beau donner la priorité à la satisfaction de son marché intérieur et moins exporter, il continue à muscler ses capacités. Les volumes sortis des usines grimpent aussi en Indonésie (+ 7,5 %), au Vietnam (+ 7 %), en Malaisie (+ 5 %), dans certains pays africains comme la Côte d’Ivoire. Au total, les pays dits « émergents » affichent toujours une production en hausse de 4 % en moyenne. La situation se révèle beaucoup plus terne dans les pays industrialisés.
Aux Etats-Unis, la production industrielle est en recul de près de 1 % par rapport à 2015.
La baisse frôle les 2 % au Japon. L’Europe, elle, fait du surplace, avec une très légère progression (0,5 %) entre juin 2015 et juin 2016, selon Eurostat. Un score tiré vers le bas par la France. La production y a diminué de 1,9 % en un an, en raison notamment des grèves de juin dans les raffineries et ailleurs.
Au total, les usines européennes sont loin de fabriquer autant d’automobiles, d’acier, de papier, de plastique qu’avant la crise de 2008-2009. En France, la production reste inférieure de plus de 10 % à son niveau d’alors.
L’Allemagne fait partie des rares pays à avoir pu dépasser ses anciens records.
Cet accès de langueur en Europe est directement lié au manque de tonus de la consommation, qui n’incite guère les entreprises à utiliser leurs ateliers au maximum. Les Etats ont leur part de responsabilité, juge Mathieu Plane, de l’Observatoire français des conjonctures économiques.
« Individuellement, les pays de la zone euro se sont engagés dans une course à la compétitivité-prix via la déflation salariale ou la dévaluation fiscale, souligne-t-il.
Ces politiques pèsent sur la demande et nuisent à une reprise durable et vigoureuse de la production industrielle. Le phénomène est accentué par les règles budgétaires qui freinent la reprise de l’investissement malgré des taux historiquement bas. »
L’illusion des relocalisations Certains, comme l’ancien ministre du redressement productif Arnaud Montebourg, ont cru un temps à un possible retour de l’industrie dans ses vieux pays d’origine.
Les usines délocalisées devaient revenir en Europe ou aux Etats-Unis, comme si le film de la mondialisation se rembobinait.
Le mouvement espéré s’appuyait sur deux facteurs. D’abord la forte hausse des salaires dans les pays émergents, surtout en Chine. Ensuite la chute des prix de l’énergie aux Etats-Unis, due à l’essor du gaz de schiste.
De fait, ce contexte a donné un coup de fouet ponctuel à l’industrie américaine mais sans changer profondément la donne. « On n’observe pas de relocalisations dans les pays de l’OCDE », constate l’économiste Patrick Artus dans une note publiée le 5 août par la banque Natixis. L’Allemagne mise à part, la zone euro continue à se désindustrialiser. En France, 33 900 emplois ont été détruits ces douze derniers mois, selon les chiffres diffusés vendredi par l’Insee. En dix ans, plus de 570 000 postes industriels ont disparu au fil de restructurations et de fermetures de site comme celui du sidérurgiste russe NLMK à Beautor (Aisne), arrêté en juin. Un laminage qui touche aussi le Royaume-Uni, les Etats-Unis et l’Amérique du Sud.
En sens inverse, le nouvel ordre industriel concentre la production dans un petit nombre de localisations, « des pays dont les coûts de production sont faibles par   rapport à la région qui les entoure », selon M. Artus. Tels le Mexique, la Turquie, l’Indonésie, les Philippines, la Malaisie, le Vietnam et la Thaïlande. Mais aussi comme plusieurs pays d’Europe centrale ou orientale.
Quand des groupes internationaux veulent s’implanter en Europe, c’est souvent là qu’ils investissent, pour bénéficier à la fois de coûts réduits, d’une main-d’œuvre qualifiée et de la proximité des grands marchés comme l’Allemagne ou la France. Depuis 2010, la production industrielle a ainsi crû de 40 % en Slovaquie, de 30 % en Roumanie, et de plus de 20 % en Estonie, en Lituanie, en Lettonie, en Hongrie, en   Pologne et en République tchèque, selon Eurostat.
DENIS COSNARD
le Monde 14/15/ Août 2016