mercredi 10 août 2016

ARABIE SAOUDITE «Du moujik au spoutnik»

Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.fr

Matthew M. Reed, vice-président de Foreign Reports, Inc., une société de Conseil en matière pétrolière et politique basée à Washington, examine attentivement le plan de réforme saoudien qui doit conduire les réformes économiques du royaume wahhabite jusqu’en 2030(*).
Grosso modo, il estime que la démarche rendue publique en avril dernier représente «la vision la plus globale dans l’histoire du royaume», qu’elle peut servir l’emploi et la transparence, mais laissera beaucoup de gens sur le carreau. Le plan en question est un catalogue de mesures néolibérales ambitieuses destinées à privatiser des pans entiers de l’économie, dans l’objectif d’accroître les revenus non pétroliers, de réduire le poids de la dépense publique, d’encourager les investisseurs locaux et étrangers, d’ouvrir le capital de la société publique Aramco à des souscripteurs publics et privés, ainsi que «des centaines d’autres actions».
Officiellement, le roi Ben Salmane déclare refuser «d’hypothéquer son pays à la valeur d’un bien ou au comportement de marchés extérieurs» dans un royaume qui a pris l’habitude de dépenser sans compter, de vivre au-dessus de ses moyens et de jouer au gendarme de la région par le seul effort d’achats massifs d’armements et de recrutements de mercenaires étrangers.
Le point focal de ce qu’il est convenu d’appeler «la vision 2030» est la lutte contre le chômage qui tourne autour de 12% dans un pays où 70% de la population a moins de 30 ans. Dans de telles conditions, la contraction des recettes pétrolières risque d’accroître la contestation déjà grande dans une économie plombée par la bureaucratie, la corruption et l’absence d’investissements.
Le Fonds public d’investissement, le plus grand fonds souverain du monde, verra ses ressources accrues jusqu’à 2 000 milliards de dollars grâce à la vente d’actions d’Aramco. Cette opération doit parer à la baisse des réserves de change. Pour la seule année 2015, les avoirs extérieurs nets ont diminué de 115 milliards de dollars, mais restent au-dessus de 500 milliards. Ce taux de prélèvement a incité le FMI à avertir, dès octobre dernier, que les réserves pourraient être épuisées d'ici cinq ans, si les prix du pétrole et les dépenses publiques restent maintenus à leurs niveaux actuels.
La diversification de l’économie repose sur l’élargissement de la base industrielle avec, notamment, l’installation d’une industrie militaire qui assurera la fabrication de 50% des équipements et matériels militaires, dans un pays qui importe 98% de ses besoins en matière de défense et de sécurité, y compris d’Israël. Ce à quoi on ambitionne d’ajouter une plateforme pétrochimique développée qui assure l’exportation et la consommation des produits transformés sur place et, plus globalement, la production de produits finis à forte valeur ajoutée (dans le plastique notamment).
Le plan saoudien de réformes prévoit par ailleurs que de larges secteurs de l’économie seront privatisés. C’est le cas de la santé et du transport aérien.
Dans l’ensemble, le pouvoir s’applique à mettre les Saoudiens au travail, ce qu’ils n’ont apparemment pas l’habitude de faire. En effet, ils n’assurent qu’un emploi sur trois dans l’offre des soins médicaux et n’assurent que 20% des emplois dans le commerce de détail.
Par ailleurs, le pouvoir saoudien semble vouloir «passer du moujik au spoutnik» — pour reprendre une vieille expression soviétique – en réalisant que la femme est un facteur de puissance (great asset) qui doit bénéficier de toute l’attention en matière d’emploi, de formation et d’éducation. Dans un pays où il lui est toujours interdit de conduire un véhicule, on promet de lui réserver 30% des emplois qu’on ambitionne de créer d’ici 2030. Pour une société sclérosée, c’est un saut périlleux dans l’inconnu, de nature à pousser au suicide nombre de gardiens de la morale et de la vertu qui se comptent en grand nombre dans des structures archaïques.
Le clergé saoudien, qui a tardivement admis la licéité de la télévision et de la photographie, se trouve aujourd’hui converti aux vertus de la planification, de la statistique et du recensement.
Le «Programme national de transformation 2020» prévoit de sortir des ténèbres de l’obscurantisme religieux pour mettre en place un tableau de bord qui fournit des «indicateurs de performance publique». L’exercice consiste à publier et à mettre à jour un rapport périodique qui rende effectif l’e-government.
Le plan saoudien réserve bien des surprises aux anciens rentiers du système qui doivent revoir à la baisse les ressources qui leur étaient réservées. L’assiette fiscale devra assurer trois fois plus de ressources hors hydrocarbures par la collecte de nouvelles taxes.
«Le plan pluriannuel devrait affecter les riches Saoudiens plus que les classes inférieures et moyennes», prévoit l’auteur de l’étude. Le système actuel des subventions est pervers puisque des travaux du FMI indiquent que 70 à 80% des ressources qui leur sont consacrées profitent aux riches. Ceux-ci devraient payer plus cher l'eau de leurs piscines et l'électricité de leurs climatiseurs, de même que l’essence de leurs quatre roues motrices (son prix a été élevé de 50% à la fin du mois de décembre).
Les employés du secteur public seront eux aussi affectés. D’ici 2020, le ministère de la Fonction publique réduira sa masse salariale de 20%.
Dans l’ensemble, Matthew M. Reed semble sceptique quant à la capacité des autorités saoudiennes à mener à bien les réformes projetées : «Un plan de cette envergure sera dévié et probablement modifié. Il permettra de tester les institutions, les fonctionnaires et la patience du public. Mais l'alternative pourrait être un chômage généralisé et un besoin de bien-être désespérément trahi qui engendre du mécontentement.»
A. B.

(*) Matthew M. Reed, Saoudi Vision 2030. Winners and Loosers, 2 août 2016 http://carnegieendowment.org