APS - ALGÉRIE

dimanche 5 juin 2016

MALEK BENNABI : POLITIQUE ET CULTURE



Dans l'article Politique et idéologie on avait déjà fait un pas positif en mettant en relief les conditions nécessaires pour que l'action de l'individu et celle de l'Etat s'épousent mutuellement et forment une unité organique, capable de soutenir l'épreuve de l'Histoire.
Cependant, en poussant l'analyse plus loin, ces conditions nécessaires ne paraissent pas à leurs tours suffisantes.
Il est bon de noter cela avec l'orientaliste Gibb - en ôtant toutefois à son jugement son caractère absolu - que la société musulmane a manqué durant les derniers siècles de ressort, de tension intérieure.
Le remède à une telle situation, comme on a essayé de le montrer dans le dernier article, réside dans l'idéologie qui donne, en effet, la tension nécessaire à une société appelée à de grandes tâches, en créant l'individu tendu, c'est-à-dire le contraire de l'être flasque et indolent qui compose un corps social apathique.

Il faut ajouter toutefois que ce remède est encore en-deçà de la solution : une idéologie est une flèche vers un but, la simple indication d'une direction.
Elle peut permettre à l'action de l'individu et de l'Etat de s'orienter et peut-être d'atteindre le but.
Même si le but est une destruction, et si la direction indiquée est celle du suicide d'une nation.
L'idéologie hitlérienne a tendu le peuple allemand au-delà des forces humaines. Mais on sait dans quel abîme elle l'a précipité finalement.
Sans parler de ses conséquences morales dans le monde si elle avait triomphé. Hitler voulait une Pax. Germanica pour mille ans : avec elle, la conscience universelle aurait donc régressé d'un millénaire sur la voie de son développement.

La politique exige donc davantage. Il ne suffit pas de déterminer l'action de l'Etat dans un sens donné, avec le système de contrôle nécessaire sur l'appareil d'exécution et le système de protection pour mettre le citoyen à l'abri des abus possibles de cette action. Ni de déterminer, la tension nécessaire aux énergies sociales pour atteindre le but assigné.

I1 faut encore que le but lui-même soit adéquat à l'évolution normale de la nation et aux conditions ambiantes de cette évolution.

Il faudrait même qu'il soit adéquat aux destinées du monde. Car si une politique coupée de l'âme universelle n'a aucune chance d'efficacité, elle ne peut plus être qu'un danger de plus dans le monde.

Or, quand on examine la question du premier point de vue, celui de l'adéquation d'une politique à l'évolution d'une nation et aux conditions ambiantes de cette évolution, c'est le problème de la culture qui se pose déjà.

Et quand on pousse cette adéquation jusqu'aux exigences d'un ordre universel, ces exigences ne font que renforcer cette conclusion.

La politique ne peut pas donc se dissocier de la culture, sous peine de perdre à la fois sa fonction nationale et sa dimension universelle.
Napoléon, à Moscou, c'est-à-dire dans les moments les plus tragiques de sa vie, ne se penchait pas seulement sur les cartes d'état-major mais aussi sur le code civil à achever et même sur le problème de l'éclairage de la ville de Paris.

Un tel problème peut-il se concevoir dans la fonction et la dimension d'une politique coupée de la culture ?
Faire de la politique, c'est donc, en un sens, modifier le cadre culturel dans le sens favorable au développement harmonieux du génie d'une nation. Faire de la politique, a alors pour synonyme faire de la culture.
Donc, quand on crée un square à Alger ou au Caire, c'est-à-dire quand on modifie le cadre culturel dans n'importe quel pays du tiers-monde. On fait un acte hautement politique.
Mais, en même temps, ces conclusions montrent, - compte tenu des observations quotidiennes que chacun peut faire dans la rue - dans quels termes se présente le problème de la politique dans un pays du tiers monde où notre expérience nous révèle l'action simultanée de facteurs de trois ordres : ceux de la culture, ceux d'une certaine inculture à éliminer et ceux d'une anti-culture à l'égard de laquelle on doit être dans un état de constante vigilance.
La relation de la politique avec la culture passe nécessairement par cette trilogie. Quand on pense culture dans un pays du tiers-monde, on doit penser aussitôt à son contexte sociologique où les forces inconscientes de l'inculture et les forces conscientes de l'anti-culture agissent
Simultanément.
Par ailleurs, les termes eux-mêmes doivent être étendus à de nouvelles acceptions, car chacun sait que lorsqu'on construit une école, on fait quelque chose pour la culture et pour l'élimination de l'inculture.
Mais, sous l'angle politique, le problème de la culture est plus complexe.
Si même l'école demeure - et c'est à voir- le moyen essentiel de faire la culture et, finalement pour donner à une politique sa dimension nationale et universelle, ce moyen est insuffisant.
pour s'en convaincre, il suffirait de récapituler les noms de ceux qui ont animé la foire électorale en Algérie depuis trente ans.
En général, c'étaient des produits de l'école, qu'on les nomme intellectuels ou intellectomanes, peu importe.
Le problème de l'école doit être repensé. Il ne doit pas être posé en termes d'équipements. L'école, ce n'est pas seulement le lieu où il y a des bancs, des écritoires et un tableau sur lequel on écrit l'alphabet ou des équations : c'est le temple où une conscience reçoit la révélation des valeurs qui constituent le patrimoine humain.
La promenade de Socrate avec ses disciples était une école où la Grèce préparait son message à l'Antiquité.
Gandhi, silencieux pendant des heures et autour de lui une foule rouette de centaines de milliers de personnes, c'était l'école qui communiquait à la conscience du XX• siècle le message de Satyagraha.
Mohammed assis parmi ses compagnons, c'était l'école qui communiquait au monde le message d'une civilisation.
C'est dans la mesure où l'école retrouve sa signification originelle qu'elle joue son rôle culturel et par conséquent son rôle politique. Car la politique retrouve alors sa dimension nationale et universelle grâce à l'ouverture que lui donne la culture sur les valeurs que l'esprit humain a conquises à travers les millénaires.
Et l'action de l'Etat, après s'être identifiée avec celle de l'individu. S’identifiera alors avec l'action même de l'humanité.