APS - ALGÉRIE

jeudi 30 juin 2016

«Il faut donner à la politique économique une base scientifique»



Les mesures  prises pour réduire les importations ont commencé par la réduction du contingent des véhicules avec tout l’impact attendu dans ce secteur. Quels sont les autres secteurs qui risquent de voir  leur activité baisser avec l’obligation des licences d’importation ?
En effet, comme vous l’avez souligné, le ministère du Commerce a annoncé cette semaine de nouvelles mesures relatives à l’importation de véhicules : le contingent quantitatif d’importation de véhicules neufs a été plafonné à 83 000 unités pour cette année et ne devrait pas dépasser un milliard de dollars, contre 3,14 milliards en 2015 et 5,7 milliards en 2014.

Il faut dire que ce dispositif s’inscrit dans le cadre du plan gouvernemental dit anti-crise axé essentiellement sur la réduction de la facture des importations et de la protection  des réserves de change devenues rares et à ne dépenser qu’en cas d’une nécessité avérée.
A vrai dire, le pays n’a de choix, avec la baisse de 50% de ses recettes extérieures depuis juin 2014, que de mettre en place, dans un premier temps, des dispositifs de régulation des importations qui ont atteint l’an passé plus de 65 milliards de dollars, et tenter, dans un second temps, de relancer la machine économique avec l’investissement productif national et étranger, pour espérer ensuite pouvoir exporter à moyen et long termes. Face à la baisse continue des cours du pétrole, le pays est donc contraint de réduire le volume de ses importations, faute de quoi, ça sera la panne sèche  !
Cependant, si le dispositif des licences d’importation des véhicules neufs (touristiques et ceux du transport de personnes et de marchandises) est nécessaire, il aura certainement des répercussions économiques sur le secteur de lautomobile et ses sous-traitants (diminution de revenus et plans de restructuration).
La baisse du chiffre d’affaires des concessionnaires affecterait directement l’activité des entreprises qui les sous-traitent, à commencer par les agents d’entretien et de révision,  les fournisseurs de la pièce de rechange, les agences de communication qui assurent la promotion des marques d’automobile, la presse en général, les magazines et supports médiatiques spécialisés dans ce secteur, les entreprises de gardiennage et de nettoyage…

Le ministre des Finances a rassuré sur le  maintien de tous les projets à caractère productif ou d’ordre infrastructurel susceptibles de soutenir la croissance. Pensez-vous que c’est faisable avec la dégradation des agrégats financiers ?
La question du maintien, par le gouvernement, de tous les projets à caractère productif ou d’ordre infrastructurel, ne peut être traitée dans l’absolu. La question-clé, ici, est de déterminer les priorités.
Autrement dit, il faut être pragmatique sur ce dossier et examiner au cas par cas les projets à maintenir, car le pays ne peut pas, et n’a plus les moyens, pour maintenir l’ensemble des dépenses et projets avec la détérioration de la situation budgétaire et la baisse continue des revenus extérieurs.
Car cela augmenterait les dépenses publiques (qui ont déjà augmenté à près de 2040 milliards de dinars sur les 2  premiers mois de 2016), aggraverait donc davantage le déficit budgétaire, mais surtout le coût d’opportunité de ce choix (maintien de tous les projets) risquerait d’être très élevé (tous les projets productifs auxquels il faudrait renoncer, faute de ressources). Le tri des projets à favoriser s’impose donc, d’autant plus, on sait bien que les investissements publics sont le plus souvent des infrastructures de base qui ne produiront pas de plus-value dans l’immédiat.
Dans ce sens, il serait plus judicieux de ne maintenir, pour le moment, que les investissements productifs susceptibles de produire des richesses à court et moyen termes, et penser de ce fait à élaborer un plan de désengagement de l’investissement public, ou du moins à différer dans le temps certaines réalisations.
Par chance, le pays dispose encore d’une marge de manœuvre (pas pour longtemps !) : ses ressources financières se situent à près de 150 milliards de dollars. Mais il faut prendre conscience que le mal et les carences structurelles ne se limitent pas à la sphère financière comme le laissent entendre certains débats de politiques économiques qui occupent les colonnes de nos médias. Il est donc primordial que le débat national sur les capacités réelles, les réformes à mener et les conditions nécessaires pour produire localement, ne devrait pas être biaisé par l’urgence financière et le court-termisme.
Une commission spécialisée a été mise sur place pour faire le tri et décider des projets à favoriser par rapport à d’autres. Justement, quels sont les secteurs à prioriser ?
C’est une bonne initiative, car il faut donner à la politique économique une base scientifique. Une commission nationale (équipe de haut niveau) dont la mission principale serait de déterminer une politique exceptionnelle d’investissements (une stratégie sectorielle) en fonction de la situation économique et financière du pays et des spécificités locales et régionales.
Cela nécessiterait, légitimement, un contrôle démocratique. Propositions : doublons par exemple les partenariats public-privé, augmentons la disponibilité du foncier industriel par la création de nouvelles zones industrielles. Ces dernières, comme nous l’enseigne l’expérience chinoise, permettront d’augmenter massivement et rapidement le nombre d’investissements nationaux et étrangers.
Au sens strict, l’Algérie souffre d’une crise de structure de l’économie et de modèle de croissance (rentier), c’est-à-dire d’une crise de l’offre, de production, qui nécessite donc des réponses structurelles articulées dans une stratégie globale de développement. L’impératif, aujourd’hui, est de modifier en profondeur la structure de l’économie nationale : repenser le mode de production et de consommation des Algériens, de façon à favoriser la production nationale et locale.
Sur ce point, il faut dire que le pays manque cruellement d’entreprises (publiques et privées) et particulièrement de PME et ETI productrices de richesses et créatrices d’emploi. Le Maroc, par exemple, a pratiquement deux fois plus d’entreprises que nous ! Il faut donc doter, urgemment, l’économie nationale d’un appareil productif et aussi d’une gestion efficace.
Le pays peut encore s’en sortir, il a encore assez de ressources financières et présente surtout d’importantes opportunités d’investissement, particulièrement dans les secteurs dont il bénéficie des avantages comparatifs, on peut citer : les secteurs de l’industrie légère, l’industrie pharmaceutique, l’agroalimentaire, l’agriculture, les services, les énergies renouvelables (solaire en particulier)… La construction d’une économie moderne et diversifiée suppose naturellement l’existence d’une véritable volonté politique, l’assainissement du climat des affaires par la libération de l’acte d’entreprendre, la décentralisation et la simplification massive des décisions administratives, la modernisation du système financier, en particulier bancaire…

Quelles sont dans ce cas  les ressources alternatives aux recettes pétrolières ?
La crise qui frappe le pays s’est en effet aggravée et les prochains mois seront cruciaux pour le pays. La longue période d’embellie financière a cédé la place au temps des incertitudes ! Les ressources financières du pays ont considérablement diminué et n’ont malheureusement pas servi à l’émergence d’un secteur productif national. Notre pays peut encore s’en sortir, à condition d’agir maintenant et de mettre en œuvre une série de réformes structurelles.
Comme je l’ai déjà noté, avant tout, il s’agit de question de la volonté politique, car comme dans toute politique d’austérité, il faut prendre des mesures difficiles et impopulaires, à commencer par une révision en profondeur des mécanismes de transferts sociaux et de subventions. Mais avant cela, il faudrait d’abord agir sur les dépenses de fonctionnement.
Aussi, il faut que l’Etat investisse lui-même grâce à un budget propre et à une politique exceptionnelle d’investissement (une sorte de plan Marshall).
Ce budget exceptionnel impliquerait lever davantage d’impôts, émettre des dettes ciblées. Le recours à la création de la liquidité interne (des emprunts nationaux) pour financer des projets d’investissements productifs définis par avance pourrait susciter davantage d’intérêts chez les éventuels souscripteurs locaux. Cependant, le recours à l’emprunt national ne veut pas dire faire abstraction de l’endettement extérieur à moyen et long termes.
D’ailleurs en économie, l’endettement en tant que tel n’est pas vraiment problématique. La question-clé est plutôt de savoir ce qu’on va faire avec les sommes empruntées.
Si emprunt extérieur il y a, il faut impérativement l’orienter vers la construction d’entités productrices et des projets porteurs discutés démocratiquement. Ainsi les investissements requis pourront servir à amorcer la dynamique des investissements privés : une fois le secteur public est réactivé et des politiques sectorielles ciblées définies, l’investissement privé ne peut que suivre et sous-traiter la demande de celui-ci. De nouvelles entreprises (PME) pourraient ainsi émerger du commerce entre les deux secteurs complémentaires public/privé.
Outre le recours à l’emprunt interne et à l’endettement extérieur, le lancement d’une nouvelle monnaie nationale pourrait constituer une des dernières solutions possibles pour tenter de bancariser l’argent de l’informel.
Mais pour le moment, il me semble peu probable que le gouvernement opterait pour cette option de changement de monnaie qui nécessiterait d’ailleurs du temps. Alors que la crise est là, peut-être pour longtemps, et qu’on sait que les prochains mois, comme je l’ai souligné précédemment, vont être cruciaux pour le pays. Il faut donc agir maintenant.
 
Samira Imadalou in elwatan