mercredi 1 juin 2016

C’EST L’HOMME ! par Nour-Eddine Boukrouh

« Déplacer les montagnes m’est plus facile que d’agir sur le coeur des hommes » (Ibn Khaldoun).
C’est le caractère permanent des données fondamentales de la psychologie humaine qui justifie qu’à maints égards l’Histoire apparaisse comme un perpétuel recommencement.
Si depuis la formation des premières sociétés humaines le décor de la vie a évolué, si les objets de passion ont changé d’apparence, si la formulation des question essentielles a pris chaque fois les accents du lieu et du moment, la psychologie humaine, elle, produit toujours à partir de quelques principes généraux, universels et intemporels de mêmes tendances, de mêmes attitudes, de mêmes pulsions de bien et de mal.
Dans quelque direction de l’histoire des hommes que l’on oblique, où que l’on porte son regard, ce sont les ataviques et universelles notions d’égoïsme, d’orgueil, d’appât du gain, de domination, etc, que l’on rencontre comme ultime justification de tels actes des individus ou des nations.
L’ampleur des conséquences qui en dérivent fait oublier que certains des plus grands événements du monde ont leur origine dans l’un ou l’autre de ces atavismes obscurs, de ces imprescriptibles dispositions de la nature humaine.
A l’ère des masses la politique a chassé la philosophie. L’homme n’est plus cet être universel abstrait objet de complexes cogitations mais une donnée statistique dénommée citoyen, camarade ou frère, une unité fondue dans une immense totalité, le « peuple », terme qui recouvre tout le monde et personne à la foi, tout et rien en même temps, confusion propice à tous les amalgames et à toutes les mystifications.
En tant qu’homme l’Algérien procède de l’histoire générale des hommes et à ce titre porte en lui les mêmes atavismes, participe de la même trame psychologique qui explique que la donnée personnelle importe parfois plus que l’intérêt public, qu’elle entrave le chemin de l’intérêt commun avec une froide détermination ou une folle inconscience.
Dans notre proche passé Messali Hadj constitue un exemple de confusion entre la donnée personnelle et l’impératif historique. L’homme de « l’Etoile Nord-Africaine », le père du PPA, le premier nationaliste à avoir revendiqué l’indépendance totale et inconditionnelle de l’Algérie a fait beaucoup plus qu’on ne saurait dire pour la cause nationale tout au long de vingt ans de militantisme, dont la plupart passés en prison ou en exil.
Mais vint un moment où la donnée personnelle embrouilla la vue de ce vieux lion, où elle obstrua sa perception. Le FLN de 1954 naquit de ce blocage, de cette perte d’acuité visuelle, de la perception du danger qu’il y avait de voir la donnée personnelle l’emporter sur la nécessité historique.
L’Histoire a tranché depuis et donnée raison au FLN mais il en coûta à l’Algérie perte de temps et de vies humaines au cours de luttes fratricides aussi vaines qu’acharnées.
Dans l’Algérie aujourd’hui la confusion entre la donné personnelle et la nécessité historique se constate à divers niveaux de la vie économique et politique et l’on a parfois comme l’impression que le sort d’une entreprise, d’une institution, voire du pays tout entier ne tient qu’à des personne contre lesquelles tout vient buter, par rapport auxquelles les choses prennent ou perdent leur sens et qui, tel Bouddha sur son socle, défient temps et mutations.
Le poids des hommes a toujours été décisif en bien comme en mal dans l’histoire des nations. César en franchissant le Rubicon, Moawiya à la bataille de Siffin, Napoléon en transformant la Révolution française en Empire, ont en commun d’avoir détourné le cours de l’Histoire en mal plus qu’en bien quoiqu'il ait paru de leur vivant.
A des niveaux moindres, l’homme qu’il ne faut pas à la place qu’il ne faut pas a aussi sûrement conduit à des situations désastreuses.
Le mot de Figaro (« Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtient ») est entré dans l’histoire attaché à la personne de Calonne, l’homme auquel Louis XVI avait pour son malheur confié la charge de ministre des finances et qui, en quatre ans de prodigalités « Keynésiennes » a ruiné la monarchie.
La « plaie d’argent » laissée par le danseur (qui n’en était pas un de métier mais par dérision) a été une des causes directes qui ont conduit Louis XVI à la guillotine.
Le prophète avait la plus grande affection pour la noble figure qu’était Abou Dhar al-Ghifari. Il disait de lui : « Le ciel n’a jamais abrité et la terre jamais porté d’homme plus sincère dans ses paroles que l’est Abou Dhar ».
Mais quand il s’agissait de situations où la question de l’efficacité prend nécessairement le pas sur celle du sentiment le Prophète réagissait, si l’on nous permet le mort, en « manager ». Il déclara un jour à celui-ci : « ô Abou Dhar, je te vois bien faible ; je désire pour toi ce que je désire pour moi-même, mais jamais je ne te confierai deux hommes à commander ni la fortune d’un orphelin à gérer. »
Khaled Ibn El Walid avait constitué un cas à peu près semblable, quoiqu’en sens inverse. Ses qualités étaient réputées mais il était quelque peu reprochable au point qu’un jour le Prophète s’écria à son sujet : « Ô mon Dieu je suis innocent devant toi de ce que Khaled a commis ! »
Mais cela n’avait pas empêché le Prophète de lui confier le commandement en chef de ses forces armées. Abou Bakr, lorsqu’il succèdera au Prophète, le confirmera à ce poste et même Omar qui finira par le destituer et le remplacer par Abou Obeida Ibn al-Djarrah ordonnera à ce dernier de toujours consulter Khaled.
Ibn Taimiyya a voulu tirer dans son « Kitab as-siyasa char’iya fi islah arra’i wa ra’iya » les enseignements de ces attitudes du Prophète sous la forme d’une question à l’Imam Ibn Hanbal : « Qui, de deux hommes, devrait être choisi pour commander une expédition, l’un capable mais sans zèle religieux, l’autre pieux mais incapable ?
Ibn Hanbal répondit : « Pour ce qui est du premier, il fera profiter tous les musulmans de son habileté et il sera seul à souffrir de son impiété. Quant au second, il gardera pour lui le bénéfice de sa piété mais les musulmans auront à souffrir de son incapacité».
Ces évocations ne sont pas sans intérêt quand on sait que beaucoup d’entre nous n’ont à offrir au pays qu’un « engagement » qui ne nous engage guère et alors que l’heure n’est plus au boniment ou à l’idylle verbale, qu’ils soient sincères ou intéressés.
Interrogé sur qu’il y avait d’urgent et d’immédiat à faire pour sortir d’une situation funeste, Confucius qui professait que tout tourne au désastre lorsque le langage est atteint, répondit : « Rendre aux mots leur sens exact, retrouver leur contenu ».
Dans ces colonnes la « langue de bois » a souvent été évoquée comme un mal nouveau, comme la cause d’une profonde altération de l’esprit, le verbe n’étant jamais que le véhicule des idées, le moule dans lequel elles sont fondues avant d’être lancée à l’état de produits sur le marché de la communication. Mais il fallait éclairer davantage cette notion, l’illustrer par des exemples concrets pris ici et ailleurs.
Ce qu’on désigne ainsi était à l’origine un discours philosophique, l’enveloppe littéraire d’une doctrine révolutionnaire fraîche émoulue de l’esprit de Karl Marx. Ce discours, cette enveloppe, dégénèrent en langue de bois à partir du moment où la réalité ayant pris un autre cours que celui prévu par la théorie, on fit mine de l’ignorer pour persister à en faire un usage intemporel, une scolastique enseignée, parlée et écrite sans la moindre nuance.
Défiant le temps et les événements, insensible aux changements, se refusant à toute adaptation, l’enveloppe originelle finit par se momifier et devenir un patois, un morse, un code. La langue de bois n’était dès lors plus l’expression d’une pensée vivante mais le vocabulaire derrière lequel se cachait l’absence d’une pensée actuelle ; elle ne reflétait pas une vision, mais reproduisait des schémas ; elle n’analysait pas mais répétait une liturgie.
Quand il devint clair que la doctrine initiale n’était plus apte à rendre compte sous tous ses rapports des réalités nouvellement surgies, on se cloîtra davantage, on s’emmura encore plus volontiers qu’on savait que ce langage n’était pas seulement un habit mais un mécanisme de perpétuation du pouvoir.
Tous les pays socialistes ne sont pas marxistes. Mais le phénomène langue de bois a marqué le discours politique de maints dirigeants politiques entre les années 50 et 70. On tenait dans ces pays le même langage que celui qui était tenu en Chine, en URSS, dans les Balkans ou les cellules des partis communistes occidentaux.
Ce phénomène a été pendant toute une époque le langage unique des hommes uniques dans les pays miraculés où tout va toujours bien. Il a joué des tours pendables à quelques uns d’entre eux, comme l’Egypte par exemple. Ce pays s’était acquis dans les années cinquante la réputation d’être « le plus gros exportateur de slogans ».
La langue de bois avait, comme de bien entendu, fait tendre au-dessus des rues du Caire des banderoles comme celle-ci : « Redresse la tête, camarade, le temps des humiliations est passé ! » C’était beau, mais faux !
Les plus terribles humiliations, ce peuple frère, ce peuple candide, ce « camarade » les avait encore devant lui : la débâcle de 67, Camp David, le bannissement des rangs arabes, la répudiation du socialisme au lieu de son adaptation…
C’est à cette époque aussi que ce peuple abusé venait en gallabiah chanter, pendant que les Russes creusaient le haut barrage d’Assouan : « Ihna banayna es-sad al-âali… ». La démagogie l’y poussait, dirigeait ses mouvements de funambule.
Lorsque chez nous on dit que nous roulons intellectuellement avec des concepts momifiés, passés de mode, vidés de leur contenu, c’est pour exprimer l’ampleur de l’empire que la langue de bois façon maison s’est taillé dans nos esprit, dans notre parler, dans nos écrits.
Notre langue de bois à nous, c’est le discours horripilant que ne vous apprend rien dont vous ne soyez déjà saturé, la répartie préfabriquée qui fuse automatiquement pour vous faire ravaler vos objections, les images et les arguments toujours pareils qu’on sert et ressert en toute circonstance, le style de l’écrit incolore et insipide…
C’est l’extraordinaire décalage entre ce que l’on dit entre soi, dans la rue, et ce que l’on écrit ou affirme en public, l’abîme qui sépare l’être réel du paraître, le sentiment intime de la conviction affichée…
Cette langue de bois est le domaine du bonimenteur qui s’obstine à vouloir payer dans une monnaie qui n’a plus cours, du brocanteur qui ne tolère pas autre chose sur les étals que ses archaïsmes, du guérisseur qui veut remédier aux problèmes par des incantations …
Elle est, ici comme ailleurs, un despotisme, une tyrannie, une dictature. Elle ne connaît pas le débat d’idée ou y entre avec l’âme du fasciste prêt à trucider quiconque ne pense pas comme lui. Elle est susceptible, jalouse, coléreuse. Elle n’admet ni rivalité, ni dissonance.
Elle aime par contre les satisfecit, les congratulations, les applaudissements. Elle aime plastronner, se répandre dans le silence général, entendre ses soliloques, admirer ses banderoles…
Qu’elle soit d’origine marxiste, libérale, baathiste ou autre, la langue de bois est criminelle parce qu’elle est un mensonge, un faux et usage de faux, un guet-apens tendu aux peuples qui badinent trop, qui attendent trop des meetings et des « zaïms ».
Pour s’enfuir du monastère de la langue de bois, pour échapper à ce bagne des idées, il faut accepter le sevrage du prêt-à-parler, s’astreindre à la dure médication d’apprendre à dé-sentimentaliser le propos et le jugement, se résoudre enfin à mettre les hommes et les mots qu’il faut à la place qu’il faut …
(« Algérie-Actualité» du 28 novembre 1985)