jeudi 19 mai 2016

Les pays émergents : «secrets» de réussite

Par ABDELHAK LAMIRI

La Chine, la Malaisie, la Corée, la Turquie et bien d’autres sont en train de réussir là où la vaste majorité des pays est en train de peiner : accéder progressivement au rang de pays développé.

Certes, certains peuvent s’arrêter de bien faire à mi-chemin. D’autres verront leurs performances baisser de régime pour des raisons géostratégiques (Turquie). Mais dans l’ensemble, ces nations sont en train de réussir un pari que les économistes de gauche qualifiaient d’impossible (théories du centre et de la périphérie). Beaucoup d’analystes se sont penchés sur les raisons profondes qui expliquent ces succès non sans conséquences parfois majeures (environnement).

L’analyse serait intéressante pour comprendre et pour orienter les politiques économiques de notre pays. Les «secrets» de réussite seraient en grande partie les facteurs-clés de succès qu’il faudrait prioriser dans toute stratégie. Il est donc vital de bien appréhender les mécanismes qui ont conduit à la réussite.
Certes, aucune expérience internationale ne peut être transposée telle quelle dans un autre pays. Il y aurait lieu d’identifier les contours contextuels de toute expérience. Mais cet exercice n’est pas extrêmement compliqué pour nos experts. Il n’est pas trop compliqué de détecter ce qui est transférable et ce qui ne l’est pas. Les questions importantes qu’on se pose dans ce contexte sont : quels sont les facteurs qui expliquent, en grande partie, les performances enviables des pays émergents ? Peut-on les imiter ? Certes, certains pays émergents voient ces derniers temps leur performances s’amoindrir pour de nombreuses raisons. Mais leurs résultats demeurent, pour la plupart, plus élevés que ceux qui n’ont pas émergé. Par ailleurs, avec une meilleure croissance mondiale, ils pourraient améliorer grandement leurs performances actuelles.
Les éléments les plus importants
Il est important d’essayer de classer les facteurs-clés de succès par ordre d’importance. Tous les facteurs n’ont pas la même dimension. On situe généralement la sociologie politique comme un élément central du processus d’émergence. L’Etat s’organise adéquatement et crée un environnement favorable aux affaires. Il peut ne pas être démocratique (Chine, Vietnam, etc.), mais il fixe les règles du jeu et crée un environnement incitatif favorable aux affaires.
L’Etat dans ces pays est bien organisé. Il a une «institution cerveau» qui consulte tous les acteurs économiques, planifie d’une manière indicative à long terme et assure la cohérence entre les différents secteurs économiques. Ce serait le cas de l’Institut coréen de développement (assisté de l’unité de planification), du comité de planification de Malaisie (au niveau du Premier ministère), etc. Il y a toujours un chef d’orchestre qui prépare les choix aux décideurs. Ces pays ont des stratégies du long terme et donc voient loin. Les politiques n’interfèrent que pour aider l’économie à mieux se porter et non créer des inefficacités et des distorsions. La seconde caractéristique de ces pays serait leurs investissements dans les qualifications humaines et la recherche et développement. Ils ont surtout pris une forte option pour avoir des ressources humaines de standard mondial et consacrer au moins 3% de leur PIB à la recherche et développement pour promouvoir les activités qui sont stratégiques.
La Corée se classe régulièrement parmi les 3 meilleurs pays en termes de qualité du système éducatif. La Chine vient de réintégrer les 5 meilleurs pays et on considère que son système universitaire sera le meilleur, au pire le second dans vingt ans. Ils ont résolument opté pour la qualité et le développement scientifique. La Chine vient de dépasser les USA dans le financement et la construction de super calculateurs. Par ailleurs, ces pays ont opté pour un développement décentralisé : les communes, les provinces, etc. conçoivent et exécutent des plans de développement locaux avec les financements de banques locales (parfois il y a excès).

Quelques remarques complémentaires
La plupart de ces pays ont développé jusqu’à la limite du possible les activités agricoles. Ils ont compris que c’est un problème économique, mais aussi de sécurité nationale. Un pays qui n’arrive pas au moins à une autosuffisance et un équilibre des échanges agricoles ne peut pas prétendre être indépendant. Par ailleurs, l’agriculture peut être source d’exportation et donc d’accélération du financement du développement. Enfin, une industrie agroalimentaire forte peut être source de croissance rapide et d’exportation.
La Turquie a développé une industrie agroalimentaire de pointe, source de forte croissance. Ces pays se sont dotés d’un secteur bancaire moderne qui finance leur croissance aux niveaux national, local et régional. La modernisation bancaire a été au centre des politiques économiques des pays et les progrès faits dans ce registre ont été remarquables. La bancarisation des activités a permis de mobiliser les crédits nécessaires au développement des grands ensembles, mais également à un tissu de PME/PMI qui a toujours accompagné l’expansion de ces pays.
Une caractéristique constante a été, à côté du développement industriel, une économie de la connaissance qui a donné lieu à la création d’entreprises hi-Tech dans de nombreux domaines. Les industries des télécommunications et les entreprises d’appui aux industries (conseil, innovation, TIC, formation, ingénierie,) se sont considérablement développées et ont permis aux entreprises du pays de hisser leur compétitivité aux standards internationaux.
Ce sont ces industries du savoir qui aident l’économie à booster ses performances et pouvoir s’ouvrir et s’exporter. Les pays émergents ont compris que c’est par la science qu’ils peuvent prospérer et non juste en injectant de l’argent dans l’économie. Ils ont su rendre leurs administrations, leurs entreprises et le reste des institutions (universités, hôpitaux, etc.) performants grâce à cette industrie scientifique.
Par ailleurs, ces pays se sont fortement intégrés dans l’économie mondiale à travers les partenariats, les échanges et les IDE. Ils ont privilégié dans leurs échanges le transfert de savoir-faire et de connaissances scientifiques. La Chine donne des marchés aux grosses boîtes mondiales dans tous les domaines (nucléaire, aéronautique, environnement, informatique…) à condition qu’elle bénéficie de transferts et de savoir-faire. Elle achète également sur les marchés mondiaux les meilleurs entreprises lorsqu’elles sont en difficulté (une partie d’IBM, Volvo) dans le but de transférer le savoir-faire pour le pays.
Ces pays ont réussi à atteindre un plateau de développement que beaucoup d’experts pensaient impossible il y a une vingtaine d’années. Mais les défis restants sont complexes. Nous allons les approfondir ultérieurement. Bien qu’aucun pays ne constitue un exemple à suivre pour notre pays, les expériences sont globalement très utiles à analyser. Espérons qu’on sera assez vigilants pour profiter de tout ce qui est pertinent.
 
Abdelhak Lamiri IN elwatan