mardi 10 mai 2016

Le face-à-face

par El Yazid Dib
Les uns sont là. Les autres aussi. Chacun aura ses chiffres, ses lectures et ses espoirs. Certes ce face-à-face se passe entre deux choses, mais c'est le troisième être qui est le plus concerné sans y être dedans. Le reste du monde national.

Quand on veut servir de locomotive à la mouvance présidentielle et s'introniser comme un socle central au système politique actuel, il faudrait avoir du caractère et non de l'audace. Quand on veut fédérer une opposition et se sentir comme son noyau axial, il faudrait avoir de la vision et non de l'aventurisme.
Médite, parfois mal dessinée, toujours jetée en pâture et remise en cause, coupable de toutes les adversités excavant la société ; cet avis contraire évolue dans des enjeux malotrus. Il est une autre affaire de plus incommodante que la chute du Brent ou la rigueur budgétaire. Sans véritable intention de vouloir améliorer les choses, celles-ci ne s'amélioreront pas d'elles-mêmes.

Les propos, les grisous dans l'élocution ou la mollesse des vœux n'iront pas vers les voies espérées par des foules mal recrutées et des sympathisants hypothéqués.

Cependant l'espoir n'est pas un monopole, ni soumis à l'approbation d'une assemblée nationale, il n'est pas une affaire de guichet bancaire ou un acte d'importation. Le peuple à travers les âges et les péripéties s'est toujours adossé à l'espoir, cette lueur que l'on arbore à chaque déchéance. Il est aussi comme l'appétit, l'on peut vous le couper mais il renaîtra peu après plus intense, plus ouvert… qui espère vit davantage.

L'opposition est-elle en pleine poitrine du pouvoir ou bien émarge-t-elle en ses côtes ? Est-elle toujours cette frange politique contradictoire qui aspire conquérir les rênes ou bien cette agitation qui s'oppose par utilité à un régime de fait ? Dans le sens classique, l'opposition reste définie comme étant une résistance face à un pouvoir. Elle fait l'équilibre dans le rapport de force qui jouxte la pratique de ce pouvoir. En fait, elle ne reflète en général qu'une minorité. C'est cette portion congrue d'une échelle sociale qui en permanence, par ténacité, constitue une obstination délibérée à l'égard de tout ce qui se réfléchit, s'exécute et tend à s'éterniser de la part d'un pouvoir donné. Le face-à-face qui semble ne faire qu'une démonstration de force aurait d'une certaine façon troublé l'ordre classique qui tendait jusque-là à installer sans gêne, dans un rang dit « opposition » une partie minoritaire. La majorité étant celle bien entendu qui détient les brides du pouvoir. C'est cette « majorité » écrasante qui s'assimile en une force d'opposition à l'encontre de l'autre pouvoir, le système.

Campés dans leur diversité, certains croient fermement en agissant par un oui ou non qu'ils pourront combattre le mal et les vices d'un empirisme avéré. Car il est ardu de continuer à croire que c'est celui qui détient le « pouvoir » qui a toute la faculté de changer les choses. On peut être dans la peau apparente d'un détenteur de « pouvoir » sans pour autant avoir la décision et l'autorité qui vous libèrent les mains et l'esprit afin d'agir en conformité des aspirations profondes du peuple. Le message sans cesse transmis par les protagonistes est loin de se contenir tout simplement en une plate-forme de revendications sociales, d'enrayer le chômage, de construire plus de logements ou d'atténuer la pression de la crise financière. Il invoque par sa dimension polymorphe et variée une révolution dans le mode opératoire de la gouvernance, un désir de basculement du pouvoir vers un régime plus participatif et une grosse mue dans les références habituelles ; critères de distribution de la richesse nationale et de partage de pouvoir. En somme, les militants d'une partie (je préfère dire partie que parti) ou de l'autre, regroupés sous une coupole ou dans un hôtel ne forment qu'une opposition autrement à redéfinir. Tous ces électeurs qui massivement ont porté haut la barre du taux de participation puis du score faisant triompher le parti ou ses étiquettes.

Le dysfonctionnement de l'Etat, sa mauvaise représentativité, la mal-vie, l'angoisse et l'amertume de tous les jours ont réussi à en faire, discours enthousiasmant, des partisans entêtés de l'anti-pouvoir. C'est comme dire que pour le président, ses ennemis se comptent d'abord dans ceux qui prétendent lui apporter soutien, alors qu'en le faisant, ils s'enjoignent son indispensable soutien. Cette donnée, tout en créditant à l'unanimisme l'image d'un délivreur, aurait à provoquer des inconvénients de taille. Rallier différemment tous les intérêts dans leur divergence originelle relève d'une largesse céleste. Postuler au règlement inoffensif d'une kyrielle de doléances est aussi une tâche de grande édification nationale. Le génie et la baraka feront une bonne conjugaison d'efforts.

Avec le développement de la culture permanente au changement et aux qualités du revirement tactique, l'alliance qui s'est formée autour du noyau central que seule la personnalité du président en dynamise, croyait soutenir par ses propres efforts un président déjà fort. Or la réalité des faits politiques fait percevoir qu'outre le charisme présidentiel, c'est grâce à une prestation oppositionnelle faible, malade, mal partie, divisée et non crédible, que le régime compte encore longtemps perdurer. Ceux qui sont autour du « rempart national » scrutent dans l'alliance un sérum revivifiant qui va leur permettre, au sortir de leur déliquescence et sans labeur, une nouvelle émergence. Une renaissance due à une adulation sans conviction et inutile. Le président aurait pu s'en passer.

Un gouvernement ne saurait être fort qu'aux termes où il aurait en face une opposition aussi forte. Pensante, agissante et impassible. « L'alternative au pouvoir », un slogan bien emboîté par tous les leaders politiques notamment par ceux qui se rangent docilement dans l'opposition classique. Quoi de plus étonnant de voir se réaliser ce mot d'ordre au sein de leurs institutions ? Qu'ils s'investissent davantage dans ce qu'ils prônent comme leitmotiv à la succession et au renouvellement des instances ! La démocratie commence à sa porte pour s'étendre aux autres. Le reste du monde algérien finit bien par se lasser de ce personnel arrivé aux frontières de la stérilité. L'infécondité. Ce n'est pas pour autant qu'il faudrait sacrifier cette opposition aux affres de la géhenne et lui imputer tous les péchés du monde algérien.

Un pouvoir qui tient à renforcer son opposition pourra s'inscrire dans une situation paradoxale, du moins en apparence. Mais une opposition au sens politique n'est-elle pas une nécessité pour être un certificat authentifiant l'exercice démocratique ? Tout pouvoir en droit a besoin d'une opposition, ce qui ferait éviter les déviations d'autoritarisme. Sans discussion aucune, l'actualité confirme que le pouvoir excellait dans la maîtrise de la pratique de la direction politique du pays. Ses antagonistes, voire ses détracteurs, n'ont de cette pratique que des jérémiades, des gémissements et de la renonciation fatidique. Selon le menu que nous livrait cette actualité, il était difficile de pouvoir distinguer le moindre brin d'une lutte qu'auraient à exercer les partis dits d'opposition. A en croire durement que l'un et l'autre ne forment en fait qu'une seule et unique entité. Parce qu'elle est frappée d'asthénie et bourrée de parasites, l'opposition est dans ce cas inutile. Le sacrifice de temps, qui équivaut souvent à un recul tactique, vaudrait mieux qu'une dérisoire preuve vouée assurément à l'autodestruction. L'Etat à travers sa propre puissance politique devra donc favoriser l'émergence d'une voix qui lui soit au moins contraire. Ce sera un baromètre, un contre-pouvoir, une glace qui reflétera ses tares.

Alors, quelle alternative pour une réorganisation synoptique du droit d'exercer le droit à l'opposition ? Il faudrait auparavant faire son mea-culpa. Ne pas se cantonner dans une philosophie vide de sens et frôlant ce que tout qui vient du pouvoir doit être rejeté dans le fond et dans la forme. L'opposition, comme le pouvoir ne doit pas être un campement individualiste grégaire et spontané, car elle n'est pas un état d'âme de dirigeant éternisé et immortel.

Avec l'ouverture maintenant garantie par la nouvelle Constitution sur plusieurs aspects de la vie politique et publique, l'opposition potentielle ou ce qui en reste de ce romantisme oppositionnel classique et habituel est en meilleure posture de réagencer son parc, restaurer ses engins, établir une nouvelle feuille de route. Elle devra aborder l'approche d'une nouvelle république par une force de proposition et une corbeille bien garnie de menus. Les leçons à tirer sont celles enseignées à leurs adversaires, sur les chapitres de l'alternance au pouvoir, de l'implantation locale, de la clarté politique et de la faisabilité des choses. L'heure n'est pas aux cantonnements ni aux prises de position.

Le danger est là, comme réel ou supposé. L'impératif réside donc dans cet élan rédempteur qui consiste à remodeler ses tableaux de bord, ses agendas et surtout ses sources d'énergie. On a tous besoin d'un abri-refuge en face d'un pouvoir que l'on craint devenu hégémonique.

Une opposition viable, rentable et prospère se devrait d'être, loin des alliances de conjoncture ou des coalitions temporaires et précaires, une idée, une lumineuse idée.

De rassemblement, d'union ou de front positif mais pas de refus. L'intérêt commun stratégique dans la durée, l'objectif à atteindre ensemble dans la disparité du moment seront à même de lui redonner un souffle, voire une longévité combattante. Benflis l'aurait su, délaissé, conquis et finalement vaincu à ses dépens. Où sont les déclarations tous azimuts à Khalifa TV de ses soutiens déserteurs avant même que la « bataille » ne finisse ? Où sont leurs apparitions au coude à coude lors des meetings qu'il a animés ? Juste une envie éphémère et vindicative, une chicanerie d'embêter l'autre. Sans plus ni moins.

Mazafran en qui l'on voit un sursaut rédempteur a appelé à sa rescousse des personnalités. A défaut de la quantité, l'on fait dans la qualité. Tous les ex-chefs de gouvernement successifs s'apprêteraient à s'aligner derrière un podium admis comme le mieux placé pour contrer le pouvoir. Qu'ont-ils fait pour conforter et soutenir en fait et en droit la place de l'opposition lorsqu'ils étaient en charge des affaires publiques ? Ignoraient-ils que les aléas de l'acte politique pouvaient aisément les réduire un jour à néant pour les joindre battus et abattus à la rive gauche du pouvoir ? Quand on s'envole sans péril, l'essentiel sera de penser aux conditions périlleuses de l'atterrissage forcé. Quant à l'autre partie, du côté du « rempart national » l'appel est fait aux foules. L'on mobilise comme à l'accoutumée le nombre, le chiffre et le grossissement des affluences.

Ce n'est pas propre au FLN, ce qui surgit comme intéressement, réaffiliation et grandes amours momentanées. Les élections de 2017 sont à nos portes. Une telle fièvre farouche est répétitive tous les cinq ans. Les portraits commencent déjà à se dessiner, les lames à s'aiguiser et les accointances à se tisser. Quand les rides, les maladies chroniques, le sérum et parfois l'impotence physique deviennent des signes extérieurs d'usure, l'on ne peut ni les cacher, ni faire en sorte que l'on est toujours en état d'éveil ou de pleine conscience. Ce ne sera pas un belle cravate sur une chemise toute neuve avec un visage bouffi, cerné, excavé que l'on peut prétendre à une force encore efficace. Le poids du pouvoir parrain au sein du parti voulant mettre un homme ou soutenant l'autre dans ces joutes est très agissant. Il vacille, selon les conjonctures, d'une affinité personnelle à un lien étroitement intime.

Sa puissance s'exerce aussi par la qualité engagée et adhésivement collée au système que possèdent les détenteurs agissants dans l'organe central et ses divers démembrements dans l'exécutif décisionnel. Ce poids qui se pratiquait à un moment à leur profit s'est vu, démocratie rajeunissante oblige, orienté vers leurs protégés. Le piston dans la démocratie est ainsi devenu un autre phénomène de la société politique. Basé sur l'instinct d'intérêt, il tend à corriger le paysage partisan en une immortalité parentale.

Personne n'aura de doute quant à la nature de militantisme qui anime chacun d'eux. L'essentialité est que ce militantisme manque de permanence et de constance. On ne milite pas pour une conjoncture ou une échéance. L'idéal est pérenne et incessant. Le travail n'est pas facile. Convaincre une personne en ces temps-ci est un vrai miracle. Chacun a eu sa morsure en pleine chair.

Il faut d'abord se convaincre, puis essayer, sans s'arrêter à une date, à un programme ou à un homme de le faire à l'égard des autres.

Dans ce « rempart national » l'on voudrait faire venir le maximum de voix. Un suffrage à blanc. Le vacarme répétitif et redondant opéré depuis le dernier congrès à grands coups futiles n'avait abouti en fait qu'à chasser les uns pour faire installer les autres. En somme les mêmes, quoi ? « Les vieux réflexes », « les caciques », « les apparatchiks » et autres diagrammes avilissant leurs porteurs n'auront pas radicalement disparu des rencontres de réconciliation ou encore par ces CC fréquentatifs. Alors l'inversement de rôles dans un changement de personnes se devait de s'accompagner par un renforcement de neurones. La réunification ne suffit plus pour un corps déjà moribond. Il fallait un traitement de choc. Il aura à emporter dans son élan rénovateur l'exclusivité, le régionalisme et la micro-famille.

Il n'est pas de certitude de dire que la vigueur de l'un se tire parfois et en certaines contingences dans la carence de l'autre. Evoluant dans la mitoyenneté directe de ce même pouvoir, l'autre pouvoir sans allure ni physionomie affermit sa discrétion par la perception qu'il fait dire que quelque chose va survenir. Que tout est simulé, bien circonscrit et marmonné à bon escient à l'adresse de l'opinion publique. Les gens dégustent la primeur des mystères et jouissent à pouvoir démêler les charades du sérail. Si l'on arrive à différencier des spectres, l'on est toujours loin de savoir les reconnaître. Mirage ou réalité ? Confondre les empreintes, générer des doutes, entériner l'inquiétude, est-ce là un bon exemple d'une bonne gouvernance politique et/ou partisane ? L'histoire n'est donc plus une histoire de face-à-face au sens académique, mais de groupement d'intérêts professionnels. L'impératif se trouve dans un nouvel élan de reconfiguration du mode de gestion. Opposition ou partis au pouvoir, l'affaire ne doit pas passer par des noms de personnes rabâchés, triturés et ressassés. Personne dans ces cénacles n'a le monopole du pouvoir ou de l'opposition.
IN LE QUOTIDEIN D'ORAN