mardi 12 avril 2016

Panama, banques publiques : pourquoi l’emprunt national est déjà menacé d’échouer ?

L’emprunt national est en difficulté avant même d’avoir été lancé..

C’est un peu la prouesse qu’a réussie le gouvernement Sellal en ce début de mois d’avril annoncé décisif. L’exécutif doit à la fois présenter son nouveau modèle économique des prochaines années et lancer la première levée de fonds jamais réalisée depuis l’indépendance.
Pour cette partie, la météo se gâte. Dans ce cas, ce n’est pas la faute directe du Premier ministre. Il était à mille lieues de penser que le scandale de Panama Papers allait venir, pile poil, la semaine où il leur demande leur engagement solidaire, rappeler aux Algériens l’indélicatesse de ceux d’en haut.
Télescopage fatal ? Il en faudra sans doute plus pour décider du sort de l’emprunt national pour «la croissance économique». Les Algériens baignent depuis plusieurs années dans une ambiance délétère d’Etat voyou qui n’impacte plus prioritairement leurs décisions économiques de tous les jours. Mais la perception des débuts de l’emprunt national comme un aspirateur irrésistible des capitaux précaires de l’informel est largement écornée.

En clair, la tentative de l’Etat de siphonner une partie conséquente de l’épargne cachée des Algériens pour financer le déficit budgétaire n’est pas certaine d’être couronnée de succès. Deux risques menacent d’ores et déjà l’opération. L’incompétence de l’émetteur et la résistance des acteurs. Le gouvernement ignore l’ingénierie d’une grande opération de communication publique. La pédagogie d’une levée de fonds qui cible plusieurs centaines de milliards de dinars est essentielle.
Qui la fera ? Comment ? Avec quel budget ? En ciblant quels publics ? Avec quels contenus ? De nombreux signaux provenant à la fois du Palais du gouvernement et du ministère des Finances laissent penser que l’exécutif ne surprendra pas les Algériens par une communication audacieuse autour de sa souscription.
Le ratage, aujourd’hui quasiment assumé, de l’opération précédente, celle de la mise en conformité fiscale, est en partie dû à la faiblesse de la campagne d’explication et des plans de communication qui, nécessairement, vont avec. Le gouvernement va sans doute utiliser la télévision et les radios publiques, l’ANEP, et l’opérateur téléphonique public pour essayer de décliner dans un style désuet une opération sophistiquée. Incompétence. L’autre risque est encore plus important.
C’est celui qui verrait les banques publiques, canal décisif de la levée de fonds de l’Etat, ne pas jouer le jeu. Objectivement, elles auraient raison. Les taux de 5% pour la souscription à trois ans et de 5,75% pour celle à cinq ans sont une invitation pour que l’épargne détenue par les banques et rémunérée à seulement 2,5% en moyenne migre vers les bons du Trésor. Les banques publiques se mettraient en difficulté en faisant du zèle à vendre du papier souverain qui rapporte deux fois mieux qu’un dépôt à terme chez elle. Bien sûr, les taux d’intérêt vont bouger.
Ils vont se renchérir à l’emprunt pour anticiper une inflation en hausse et augmenter à la rémunération des dépôts, faute de quoi il y  aura un impressionnant mouvement de «flying to the quality», un vol migratoire vers des placements plus rentables. Les banques publiques risquent donc de faire échouer l’emprunt national déjà mal emballé par son vendeur. L’impréparation de l’opération, l’interférence des scandales, les doutes sur l’avenir de plusieurs ministres dans le gouvernement Sellal combinent un cocktail de fragilité sur la capacité du pouvoir politique à financer son trou d’air budgétaire avec l’aide des Algériens.  Dans le contexte des affaires Khelil bis et Bouchouareb, il serait difficile de leur en faire le procès moral.
Le partenariat économique entre l’Algérie et la France peut se résumer en une seule information. Renault annonce cette semaine une extension de son investissement stratégique au Maroc pour 900 millions d’euros supplémentaires. Au moment où Alger est obligé à la faveur de la venue de Manuel Valls de concéder un report de la signature du contrat de partenariat qui doit implanter une modeste activité d’assemblage Peugeot à Oran. Un Symblol. Combien de réunions de la haute commission algéro-française pour atteindre la moitié de ce chiffre en engagements français en Algérie ? Le semblant de  partenariat d’excellence entre l’Algérie et la France a fonctionné sur un socle éphémère. Le haut niveau des recettes énergétiques algériennes.
Avec son pendant, un tour de table nécessairement composé de grandes entreprises françaises (Axa, Renault, Alstom, Sanofi, Lafarge) et des partenaires algériens publics (FNI, BEA, SNVI, Ferrovial, Gica). La formule s’essouffle.  Les partenaires publics algériens n’ont plus de disponibilité de capitaux suffisants pour apporter les 51% requis.
Le Fonds national d’investissement (FNI) est entré dans de nombreux métiers et ne sait pas comment en sortir un jour. Il est asséché. Reste les acteurs du privé algérien. Le président Bouteflika n’aime pas les laisser devenir des acteurs globaux. Comme il l’a montré très largement dans l’affaire Brandt. C’est d’ailleurs Abdesselam Bouchouareb qui s’est chargé de tracer la ligne rouge au groupe Cevital, pour une fois que le partenariat algéro-français pouvait fonctionner avec les Algériens dans le rôle des investisseurs à l’export. Côté français, l’offre de capital n’est certes pas illimitée, mais dans le cas de l’Algérie elle est loin d’être épuisée.
A condition qu’elle puisse s’étendre au tissu de PME qui a vocation à venir travailler en Algérie mais qui n’a pas les reins solides pour assumer le 51/49. Le gouvernement algérien doit commencer son nouveau modèle économique par le changement d’attitude vis-à-vis du capital étranger. Il en a besoin. Il doit le dire clairement et faire ce qu’il faut pour l’attirer. Comme pour l’emprunt national, il ne prend pas là aussi le chemin du succès. Le CNI s’est réuni une seul fois en près d’une année. Les investisseurs étrangers sont partis voir ailleurs. Et là aussi il est difficile de leur faire un procès pour cela.
Aux dernières nouvelles, l’introduction en bourse de 20% du capital de Biopharm a vu à ses derniers jours l’entrée en action de Issad Rebrab. Le président de Cevital a fait passer un ordre d’achat de 1 milliard de dinars selon une source proche de l’émetteur, et de 1,5 milliard de dinars selon une source proche de la BDL, la banque publique qui a fait passer cet ordre provenant d’une filiale du groupe. Dans la même semaine, Cevital a, au prix d’un chèque de 400 millions de dinars, pris la majorité dans le groupe de presse El Khabar. Deux commentaires. D’abord, le capitalisme algérien se met en place de manière transparente dans ce type d’opération. C’est une forme de modernité embryonnaire.
Biopharm a souscrit 82% des 5 millions d’actions mises sur le marché (source proche de la Bourse d’Alger) et placé la totalité de ses actions (pour 6 milliards de dinars) grâce à un contrat de bonne exécution de la BEA, la banque chef de file de cette opération. C’est donc plutôt un succès dans un contexte incertain, précarisé par les annonces sur l’emprunt national à venir et son taux d’intérêt présenté comme attractif. Ensuite, l’évolution rapide de la diversification du premier groupe privé algérien prend de vitesse acteurs régulateurs et analystes. C’est un bon point pour le dynamisme de Cevital.
Un mauvais pour l’archaïsme de la place d’Alger. Il serait bienvenu que l’environnement se mette à niveau pour évaluer le potentiel et surtout les nouvelles fragilités de cet ambassadeur rutilant de l’entrepreneuriat algérien qui se démultiplie en dépit de l’hostilité du pouvoir présidentiel.
elwatan.com