APS - ALGÉRIE

mercredi 27 avril 2016

Obama rejoue Apocalypse Now

Par Ahmed Halli
À quelques mois de la fin de son mandat, Obama rejoue la partition habituelle des présidents américains qui consiste à dire aux Arabes qu'ils les aiment bien, qu'ils auraient aimé faire mieux, mais… dans ces points de suspension logent tête-bêche le pétrole, Israël, et l'avenir prévisible des ex-présidents qui est de jouer les VRP et les pompiers dans un brasier qu'ils ont créé. Fidèle à cette tradition, Obama a fait sa visite d'adieu dans les monarchies pétrolières du Golfe, en leur promettant aide, et surtout protection, contre les puissances voisines, l'Iran en particulier. Ce qui est exactement le discours que l'Arabie Saoudite et ses alliés du Conseil de coopération du Golfe (CCG) attendent d'Obama, engagés qu'ils sont dans la «mère des batailles» contre l'Iran chiite.
Mais la question palestinienne, me direz-vous ? Pourquoi voudriez-vous que Barack Obama, président sortant, prenne le risque de fâcher ses hôtes en leur disant ce qu'ils ne veulent pas entendre ? Israël, ils veulent bien en parler, mais sans évoquer l'occupation, ni l'annexion annoncée du Golan, et uniquement en tant qu'allié éventuel contre Téhéran. Ce qui n'est pas pour déplaire à Obama qui doit penser, en plus de protéger son avenir personnel, à réunir les conditions d'un succès de son parti, aux prochaines élections présidentielles.
Obama a bien préparé son voyage, en donnant des gages à l'Arabie Saoudite, son principal allié régional après Israël, un allié singulièrement remonté contre Washington ces derniers mois. D'abord irrités par le rapprochement des Américains avec l'ennemi persan, les Saoudiens n'ont pas apprécié les déclarations publiques d'Obama, les accusant d'être des fauteurs de guerre. Le Président américain s'est toutefois racheté aux yeux de Riyad à propos du projet de loi autorisant des poursuites contre l'Arabie Saoudite, pour sa responsabilité dans les attentats du 11 septembre 2001. Obama avait menacé d'opposer son veto au cas où ce projet de loi serait voté, permettant ainsi aux parents des victimes de poursuivre des responsables saoudiens. Si ces derniers ont toujours nié leur responsabilité dans les attentats du 11 septembre, il n'en demeure pas moins que sur les 19 terroristes, 15 étaient des Saoudiens. À ceci, s'ajoute le fait qu'un rapport des services américains, encore classifié, mettrait en cause plusieurs personnalités saoudiennes dans la préparation et l'exécution des attentats. Autre élément à charge, le Français Zakaria Moussaoui, considéré comme le 20e élément du réseau, a accusé des personnalités saoudiennes d'avoir financé la préparation des attentats.
Des gages, des promesses aussi, il en fallait pour convaincre ses amis du Golfe, et Obama a montré les premiers «trailers» du prochain film américain, dont les extérieurs seront tournés près de Mossoul, en Irak. Ce n'est plus un secret pour personne: Daesh est une création américaine, avec les monarchies arabes, pour assurer l'intendance et la nourriture spirituelle. Seulement, l'élève a dépassé le maître, et le magicien s'est laissé prendre à ses propres tours de magie, comme on dit au Moyen-Orient, et le califat s'est détaché de la bannière américaine trop étoilée. D'où la nécessité de mettre fin à une opération aventureuse et de donner leur chance à d'autres organisations, d'autres acteurs aussi, plus convaincants et plus commercialisables. C'est donc le premier tour de manivelle d'une superproduction, toujours financée avec des pétrodollars, du genre Apocalypse Now mais sur un autre théâtre de guerre. Il s'agit, en effet, comme dans Apocalypse Now, de mettre fin aux agissements d'une milice intégriste qui a outrepassé les consignes de son ordre de mission initial, et qui menace l'ordre américain. C'est moins paradoxal qu'il n'y paraît, et c'est au moment où il s'en va que Barack Obama annonce un nouveau départ, exactement comme celui qu'il avait annoncé le 4 juin 2009 dans son discours du Caire.
Avant le discours, le grand slogan arabe était «Obama inchallah !», vœu pieux s'il en fut, vision utopique confirmée par les années qui ont suivi, et qui ont élargi le fossé déjà béant entre les États-Unis et le monde musulman. Sept ans après les promesses non tenues du Caire, et sur la base desquelles Obama avait obtenu un surprenant prix Nobel de la paix, le bilan est édifiant, pas de paix, et encore moins de dialogue des religions. La peur de l'islam, entretenue à grands frais par les États théocratiques, leurs bandes armées et des croyants bornés, n'a jamais été aussi prégnante en Occident. Mais tant que l'Arabie Saoudite ne retire pas ses 740 milliards de dollars investis aux États-Unis, il est hors de question de «croire» en Amérique et en Europe, à un autre Islam que celui que portent les pétrodollars. Un «nouveau départ», donc, et pour lequel un autre slogan de campagne, «Hillary inchallah», est déjà prêt, même s'il est quelque peu paradoxal d'en appeler à Dieu pour qu'une femme gouverne le monde. C'est encore une autre référence religieuse que nous propose le quotidien Al-Quds avec ce titre-choc : «Pèlerinage de l'adieu pour Obama.» Allusion quelque peu hâtive au pèlerinage final du Prophète à La Mecque, et au retour duquel il aurait désigné Ali comme calife, selon un hadith chiite, contesté avec véhémence par les sunnites.
La véhémence a laissé la place aux armes et à la guerre, un conflit d'intérêts, alimenté par une mobilisation religieuse sans précédent, menée d'un côté et de l'autre par les cheikhs de La Mecque et les ayatollahs de Téhéran. L'écrivaine koweïtienne Dalaa Al-Mufti dénonce dans le journal Al-Qabas cette influence de plus en plus grande de la religion dans tous les espaces de la vie quotidienne. Cet «État d'alerte religieuse» dans laquelle nous vivons et dans laquelle veulent nous maintenir les théologiens, dit-elle, ne sert pas à la longue la religion, mais elle la détruit.
Pour cette dame qui milite, par ses écrits, pour les droits des femmes arabes, brimées au nom de la religion, seule la laïcité peut libérer les musulmans de l'emprise étouffante des religieux. Laïcité, une idée, et un mot que plus personne n'ose prononcer, en dehors de quelques intellectuels arabes, en majorité des femmes comme Dalaa Al-Mufti.
A. H.