jeudi 28 avril 2016

Mohamed Larbi Ben M'hidi : 55 ans après, le mystère persiste Polémique sur la mort de Ben M’hidi

Résultat de recherche d'images pour "ben m'hidi."Dans la nuit du 3 au 4 mars 1957, Mohamed-Larbi Ben M’hidi est assassiné au bout de plusieurs séances de torture atroces qui ont duré une dizaine de jours. Plus de 55 ans après sa mort, son arrestation et son exécution par les parachutistes du général Massu restent des plus énigmatiques en dépit des déclarations d’acteurs de la Bataille d’Alger, aussi bien français qu’algériens. Toutefois, une chose est certaine, le chahid est mort dans la dignité et le courage en donnant une leçon de patriotisme à ses bourreaux. Notamment le général Bigeard, qui a été marqué par la personnalité de Ben M’hidi, un homme aux qualités rares, selon lui, auquel il a fait présenter les armes avant de le livrer à ses tortionnaires.
Sollicité par un journaliste algérien, qui s’était rendu en France pour l’y rencontrer, l’ancien parachutiste Marcel Bigeard donnera sa version des faits relatifs à l’arrestation puis à la mort de Ben M’hidi, en déclarant : «Nous avions un renseignement selon lequel un responsable du FLN s’était réfugié dans un appartement (selon le recoupement des déclarations de plusieurs chefs militaires français de l’époque, le responsable du FLN recherché n’était autre
que Benyoucef Benkhedda, ndlr). En fait, nous nous sommes retrouvés en face de Ben M’hidi. Les militaires étaient surpris. Ils me l’amènent. Il avait les mains menottées, une corde autour de ses pieds. J’ai vu la gueule du gars qui était pour me plaire. Je lui ai dit que j’étais disposé à lui enlever les menottes et la corde à condition qu’il me donne sa parole de ne pas s’évader. Je lui ai promis qu’il serait libre dans mon PC... Ben M’hidi m’a répondu que si jamais je faisais cela, il s’évaderait par la fenêtre. C’était un sacré type. Tous les jours nous discutions de l’Algérie nouvelle. Je lui disais qu’il ne fallait pas aller trop vite, que les pieds-noirs avaient construit vos villes, que vous n’étiez pas capables de faire autant. C’est vrai les pieds-noirs avaient bossé. Il m’écoutait (...). Je regrette qu’il ne soit pas vivant. Au bout d’un certain temps, le commandement (entendre Massu) disait “Bigeard devient fellagha”. Je devais passer Ben M’hidi au commandement 24h ou 48 heures après. Je l’ai gardé 15 jours. Aussaresses est venu le prendre. C’était l’homme chargé des basses œuvres. Je ne pensais jamais que cela serait ainsi. D’après ce que j’ai su après, Aussaresses l’a pendu dans une ferme puis après il l’a remis dans sa cellule comme s’il s’y était pendu. C’est écrit par Aussaresses dans son livre. Aussaresses a fait beaucoup de tort. Il était chargé des basses besognes. Il en fallait peut-être mais il fallait des types spéciaux. Vous ne pourriez pas tirer sur un type sans arme. Moi non plus. Tandis que Aussaresses, c’est autre chose. Quelqu’un lui demandait si lorsqu’il devait tuer douze gars, il leur tirait par derrière, Aussaresses répondait : “Non. Je leur tire de face”... Quand on fait un tel boulot, on ferme sa g... Ben M’hidi et moi nous nous voyions souvent au PC. De part et d’autre, il y avait beaucoup d’estime. Je vous assure que je voudrais que Ben M’hidi soit là... Cela changerait tout. (…) Ben M’hidi savait ce qu’il voulait. Il voulait l’indépendance de l’Algérie pour laquelle il se battait. Il en est mort d’ailleurs. Pour lui, c’était net : une Algérie algérienne.»
Bigeard commentera plus tard à des proches : «Ben M’hidi m’a exposé sa théorie avec un courage qui force le respect.» Il dira que parmi ses adversaires durant la bataille d’Alger il rend hommage à celui qui fut l’un des responsables courageux de la Zone autonome d’Alger, en l’occurrence Ben M’hidi, dont il dit : «Il est l’âme de la résistance, fanatique, illuminé, il ne vit que pour l’indépendance de l’Algérie.»
La sœur du défunt, Drifa Ben M’hidi, épouse Hassani, et son mari, en quête de vérité des faits ayant gravité autour de cette affaire, se sont rendus en France en 2002 pour y rencontrer celui-là même qui a été à l’origine de l’arrestation de Ben M’hidi, en l’occurrence le général Marcel Bigeard, alors colonel au moment des faits. Lors d’une conférence de presse animée à la maison de la presse Tahar-Djaout, à Alger, en mars 2010, à l’occasion du 53e anniversaire de la mort de son frère, Drifa Ben M’hidi et son époux, M. Hassani, compagnon d’armes du stratège de la révolution algérienne, sont revenus sur leur rencontre, à Paris, avec le général Bigeard, au cours de laquelle ce dernier confirmera l’exécution de Larbi Ben M’hidi.
«La thèse du suicide a beaucoup fait de mal à ma famille», a déclaré Drifa Ben M’hidi, soulignant avoir mis un terme aux rumeurs qui circulaient sur les circonstances de sa mort en allant à la rencontre du général Bigeard, qui lui a confirmé que «Larbi Ben M’hidi ne s’est pas suicidé mais a été assassiné dans sa cellule sur ordre de François Mitterrand». Le vieux général français dira qu’après avoir interrogé le chef de la Zone autonome d’Alger à plusieurs reprises, à aucun moment il n’a eu la conviction qu’il était du genre à se suicider et qu’il lui vouait une grande admiration. Il se souvient encore des derniers mots qu’ils ont échangés alors que Si El Hakim était pieds et poings liés. Le général lui dit : «Vous êtes vaincus, le FLN est démantelé, la révolution est morte.» Ben M’hidi lui répond : «Si notre révolution n’était pas grandiose, votre gouvernement n’aurait pas fait appel à des officiers de votre compétences pour nous combattre.» Le général Bigeard, l’ennemi juré, se confiera à Drifa Ben M’hidi en ces termes : «Si j’avais eu 10 hommes de sa trempe dans mes troupes, j’aurais conquis le monde.» Abdelkrim Hassani, compagnon de lutte du martyr, a déclaré que le général Bigeard lui a confié que Ben M’hidi a été tué «après moult négociations que ses assassins ont menées avec lui». M. Hassani a précisé que Ben M’hidi lui avait dit un jour : «Le colonialisme est entré au pays par le sang, il en sortira de même.» Le compagnon d’armes du défunt rapporte les derniers propos échangés entre Larbi Ben M’hidi et Paul Aussaresses, son tortionnaire. «Je suis commandant, alors que dois-je faire?» Réponse sèche du leader de la Révolution :«Et moi je suis colonel, alors faites ce qu’ils vous demandent de faire (les chefs hiérarchiques d’Aussaresses, ndlr).» Abdelkrim Hassani dément la version de Yacef Saâdi selon laquelle le chahid a été fusillé. Lui et son épouse avaient vu le corps à la fin de l’année 1963 et constaté la trace de la corde autour de son cou, citant au passage les propos d’Aussaresses, qui avait affirmé que c’était lui qui avait pendu Ben M’hidi, ainsi que ceux de Bigeard, qui a témoigné qu’il ne s’était pas suicidé. S’agissant de son arrestation, il précisera : «Certains disent qu’il avait été arrêté le 23 février 1957 dans le quartier Debussy alors qu’il rejoignait l’appartement où il se cachait, après que l’un des fidayine a été arrêté et révélé la cache. Le défunt Benyoucef Benkhedda, lui, raconte que Ben M’hidi a été arrêté avant qu’il n’arrive à Debussy où il devait rencontrer des membres du CCE. L’armée française avait obtenu l’information d’une fidaiya qu’elle avait torturée avant de la liquider. Une autre version dit que l’homme a été arrêté en pyjama, ce qui est complètement faux !»
De son côté, le moudjahid Yacef Saâdi a déclaré, lors d’une conférence sur la guerre de libération nationale organisée à Oran, que le chahid Larbi Ben M’hidi ne s’était pas pendu mais qu’il a été assassiné, comme le prouvaient les traces de balles visibles sur les restes de sa dépouille, exhumée au lendemain de l’indépendance pour être inhumée au Carré des martyrs du cimetière El Alia (Alger). «Des traces de balles étaient encore visibles sur les restes de la dépouille du chahid, déterrée au lendemain de l’indépendance», a témoigné celui qui prit le commandement de la Zone autonome d’Alger après la mort de Ben M’hidi. Il a également indiqué qu’il avait recueilli un «témoignage détaillé» du colonel Yves Godard dans les années qui ont suivi l’indépendance, au sujet de l’exécution de Larbi Ben M’hidi.
Pour sa part, un certain Mohamed-Chérif Moulay, adolescent à l’époque des faits puis combattant dans les rangs de l’ALN plus tard, qui devait se rendre à la morgue de Saint-Eugène (actuellement Bologhine), dans l’après-midi du 4 mars 1957 pour récupérer le corps de son père, tué la nuit précédente par les parachutistes dans la Casbah, confirme la thèse de l’exécution par pendaison et non par balles. «Un cadavre était allongé sur une table métallique et vêtu d’un pantalon gris, une chemise blanche et une veste. Sur l’un de ses gros orteils, il y avait une étiquette avec un nom : Ben M’hidi. J’ai tout de suite reconnu le visage. Le matin même, j’avais vu sa photo dans le journal annonçant sa mort», raconte Mohamed-Chérif Moulay. Il se souvient que le corps du héros de la bataille d’Alger «ne saignait pas, ne portait aucun impact de balles, ni de traces de sang», mais avait à la hauteur du cou «une sorte de bleu rougeâtre, comme un œdème».
Dans un entretien accordé au Quotidien d’Oran le 11 mars 2007, Brahim Chergui, un des responsables de la Zone autonome d’Alger, a déclaré : «Fusillé, pendu ou froidement exécuté d’une balle dans la tête, ces scénarios ne changent rien à la nature du forfait : un dirigeant de la révolution, de surcroît prisonnier de guerre, a été victime d’une liquidation pure et simple. Il s’agit d’un assassinat. La question de fond est de savoir quels sont les responsables de la liquidation du membre du CCE.»
Abderrachid Mefti IN memoria.dz